Loi de transition énergétique : de la poudre aux yeux‏ pour ne rien changer

Durée de lecture : 6 minutes

17 mars 2014 / Territoires énergéthiques

La loi de transition énergétique se prépare doucement, dans les coulisses. Le changement ? Avec au final une constante bien française : on ne touchera pas à cette gloire nationale qu’est le nucléaire.


Après un débat national passablement enfumé, nous voici maintenant entrés dans le vif d’un sujet qui semble en inquiéter plus d’un : l’élaboration de la loi qui va définir les grandes orientations de la politique énergétique de notre pays pour les prochaines années, voire décennies, et présider aux lourds investissements dans ce domaine.

Cette démarche a déjà été conduite, avec fermeté et clarté par presque tous nos voisins, à l’exception des Anglais, chez qui se font jour de larges dissensions.

Chez nous, « heureusement », un large consensus semble s’être établi, qui réunit la majorité de la majorité politique actuelle, la majorité précédente, mais aussi les milieux économiques et tous ceux qui puisent leur information et sourcent leur réflexion dans les grands médias écrits et audiovisuels.

Ces derniers se bornent en effet le plus souvent à répercuter fidèlement les positions des premiers (Il faut bien vivre, et ils ne peuvent se passer de la manne publicitaire : c’est le moyen le plus efficace pour forger de solides majorités...).

Autour de quoi se bâtit ce consensus ? Un document très intéressant publié en janvier nous en dévoile les contours nécessaires : c’est une étude universitaire menée par The Oxford Institute for Energy Studies (a recognized independent center of the University of Oxford), intitulée The French Disconnection : Reducing the nuclear share in the France’s energy mix.

Elle porte sur une analyse politique et économique très serrée de la démarche énergétique de la France depuis les années 70, basée sur les documents et chiffres publics et officiels, sans aucun jugement de valeur :

• Le nucléaire est un des rares domaines où la France jouit d’un certain leadership mondial, alors qu’elle est quasiment absente des technologies des énergies renouvelables.

• Le parc nucléaire construit en quinze ans autour des années 80 dépasse les 30 ans d’âge en moyenne, et il ne sera pas possible de le renouveler, ni de le remplacer au même rythme, parce que cela va coûter très cher (quatre à cinq fois plus, en valeur actualisée), quelle que soit la solution. Il va falloir étaler son arrêt, poussant la durée de vie jusqu’à 50 ou 60 ans, ce qui est le cas aux Etats-Unis, mais cela a un coût également (55 Mrds€ pour le passage de 30 à 40 ans, en cours), sans parler des risques.

• La flexibilité des centrales nucléaires a été améliorée, ce qui devrait permettre de mieux faire face à la variabilité de la demande.

• Toute la démarche nucléaire française a été, et est toujours, très largement supportée par le budget de l’Etat (les impôts), ce qui fausse bien sûr l’affichage du coût de l’électricité et donc les comparaisons avec les solutions alternatives.

• La promesse électorale de réduire à 50% la part du nucléaire dans le mix électrique français était tout à fait conjoncturelle, un an après Fukushima, et pour permettre a minima l’entrée d’EELV dans la majorité.

Et il en ressort donc les grandes lignes de la politique encore une fois « consensuelle » qui va très probablement faire l’objet du projet de loi dite « de transition énergétique » :

• Étalement de l’arrêt des centrales actuelles jusqu’en 2050, et remplacement, sur les mêmes sites, par des réacteurs EPR.

• Affichage d’une réduction de la part du nucléaire de 70 à 50 % dans le mix, à la faveur de l’augmentation de la consommation annoncée par EDF/RTE (alors que beaucoup d’actions sont en principe lancées par ailleurs pour la réduire), et grâce à la possibilité d’un remplacement seulement partiel des réacteurs de première génération.

• Les énergies renouvelables sont alors réduites à un rôle de greenwashing, ce qui n’exclura pas quelques « bonnes » opérations pour les grands acteurs de l’énergie, notamment dans les énergies marines (c’est ce qui a commencé avec l’éolien offshore).

- Descente vers le futur -

Et tout le monde (ou presque) sera content : en voilà une politique bien française et qui fait ses preuves depuis trente ans. Bien sûr, on répètera, avec constance, insistance et véhémence que nous avons les meilleurs ingénieurs du monde (c’est d’ailleurs eux-mêmes, avec des casquettes « d’experts » qui le « démontrent »), et qu’il ne peut en sortir que des produits sûrs « à 100% ».

Ce qui nous amène à poser la question de confiance : Pourquoi alors tout ce beau monde ne s’installe-t-il pas, et le bon peuple avec lui, à proximité des centrales sûres « à 100% » et sans inconvénients pour la planète ? Ceci résoudrait du même coup un double problème : celui du chauffage des villes et celui de l’évacuation des masses gigantesques d’énergie calorifique produites par les centrales ? Chiche !

Cette analyse est confirmée parallèlement par les premiers éléments qui paraissent en ce début d’année sur les orientations du futur projet de loi :

• L’ouverture du "débat" sur la durée de vie des centrales de première génération et l’opportunité de l’étendre.

• Le changement d’objectifs, pas seulement sémantique, en cours à Bruxelles, où on ne parlera plus d’énergies renouvelables, mais de réduction des émissions de GES, tout à fait en ligne avec le discours « nucléaire ».

• La « plateforme commune sur la transition énergétique » avec l’Allemagne, où il n’est pas question de convergence des politiques, mais de traitement de questions d’intérêt commun.

Et, bien sûr, plus question de parler risques (comme dans bien d’autres domaines, qui c’est les meilleurs ? surtout quand on ramasse gamelle sur gamelle), ni coûts et prix (ça va augmenter… comme ailleurs, mais en Allemagne, on commence à parler de stabilisation), et encore moins d’indépendance énergétique (nous payons suffisamment cher pour être comme chez nous au Niger et au Mali voisin, en attendant le Kazakhstan, pourquoi pas.)

On comprendra aussi que les investissements consacrés à cette stratégie nucléaire ne seront plus disponibles pour une stratégie alternative, basée sur les énergies renouvelables : c’est le propre des choix stratégiques ; nos voisins ont fait le choix inverse.

Camarades TEPOSseurs*, c’est pour vous que j’écris : des esprits chagrins vont encore voir ici une nouvelle atteinte au moral des troupes, mais c’est tout l’inverse. Il vaut mieux savoir à quoi s’attendre pour ne pas être désarçonné quand cela arrive.

Vous pourrez continuer à TEPOSser en rond, avec l’aide de toute la nébuleuse des
conseils patentés, ça fait partie du scénario : Il y aura quelques (belles) miettes de crédits, peintes en vert. Bien sûr, pas question, et ils y veilleront, de pouvoir vous engager dans des démarches de véritable gestion locale des énergies, au moins pour l’électricité.

Sauf pour ceux qui, comme Montdidier, ont indiscutablement préservé leur droit à le faire. Mais il y a aussi tout le reste des énergies : le chauffage des bâtiments, le transport / la mobilité, très vastes domaines, difficiles mais aux importants enjeux, qui attirent pour le moment moins de convoitises. Au travail UTILE !

* TEPOS est le nom aseptisé et autorisé à Paris pour les démarches de territoires qui veulent couvrir leurs besoins énergétiques à 100% grâce aux énergies renouvelables locales.



Source : Lettre d’information n°5, de Territoires énergéthiques, bientôt en ligne.

Photo :
. chapô : Greenpeace
. escalier descendant : La Presse

Lire aussi : Denis Baupin : « Le nucléaire est aujourd’hui ce qu’était le minitel à l’heure d’Internet »

27 août 2019
Au Camp Climat, plus de militants et plus déterminés
Reportage
16 septembre 2019
La réforme Blanquer à l’assaut des langues régionales
Info
16 septembre 2019
Déchets nucléaires : la Suisse se donne les moyens de l’entreposage à sec
Reportage




Du même auteur       Territoires énergéthiques