Malgré les mégafeux, l’Australie ne rompt pas avec l’industrie du charbon

Durée de lecture : 6 minutes

17 janvier 2020 / Julien Pluvieux (Reporterre)



Soutien opiniâtre de l’industrie du charbon, le gouvernement australien n’entend pas amender sa politique environnementale malgré les mégafeux qui dévastent le continent. Un climatoscepticisme relayé par de nombreux journaux, détenus par le magnat de la presse Rupert Murdoch.

  • Melbourne, (Australie), correspondance

Pour la première fois, les banlieues de Sydney et de Melbourne, en Australie, ont été touchées simultanément par les feux. Après Sydney, dont le ciel a été obscurci par des fumées toxiques pendant près d’un mois, c’est désormais à Melbourne que l’air est devenu irrespirable, à tel point que les organisateurs de l’Open de tennis d’Australie ont dû retarder le début des matches de qualification. Le 14 janvier, Melbourne était même la ville la plus polluée au monde avec une pointe à 412 microgrammes de particules fines par mètre cube. 

L’année écoulée a été la plus sèche et la plus chaude jamais observée en Australie. Ces dernières semaines, plusieurs centaines de milliers de personnes ont dû être déplacées ou ont dû annuler leurs vacances. Dans l’arrière-pays, la plupart des familles connaissent quelqu’un qui a été touché par les feux et la peur fait désormais partie du quotidien. « La terre est devenue extrêmement sèche et lors des orages, il peut y avoir des éclairs sans pluie qui déclenchent des départs de feux. C’est ce qui explique la multiplication des incendies », dit à Reporterre un ancien fermier à Halls Gap, dans l’État de Victoria, à trois heures de Melbourne. Dans cette petite localité où les kangourous vivent à proximité des maisons, les pannes de courant sont fréquentes car il arrive que des arbres terrassés par la sécheresse tombent sur les fils électriques. De mémoire de fermier, c’est du jamais-vu. « J’ai servi pendant 39 ans dans la lutte contre le feu et je n’ai pas vu beaucoup d’éclairs sans pluie dans ma carrière, mais maintenant, avec le réchauffement climatique, c’est devenu quelque chose d’habituel », dit Mike Brown, ancien chef de la brigade des sapeurs-pompiers de Tasmanie. Jusque-là plutôt passive sur les questions liées au réchauffement climatique, l’opinion publique australienne pourrait basculer.

Les journaux du magnat Rupert Murdoch défendent les intérêts des groupes miniers

Chaque jour, les feux de forêt font la une des journaux australiens et composent même parfois l’intégralité des journaux télévisés. En quelques semaines, les feux ont fait davantage pour convaincre les Australiens de l’urgence de la lutte contre le réchauffement climatique que des décennies de militantisme écologiste. Les médias font désormais le lien entre les incendies et l’exploitation du charbon, ce qui n’était pas le cas jusqu’à présent dans un pays où News Corp, le groupe du magnat australo-américain Rupert Murdoch, contrôle la plupart des journaux — comme The Australian ou The Courriel-mail — et défend les intérêts des groupes miniers.

Rupert Murdoch détient nombre journaux locaux : le « Courrier Mail », « The Australian », « The Herald Sun »...

« Les médias ne font pas leur travail. Murdoch est l’allié des groupes miniers. Ensemble, ils manipulent l’opinion publique », martèle Jill Kaye, une ancienne infirmière qui milite depuis 30 ans pour le climat. Une opinion partagée par Jane Morton, porte-parole dans l’État de Victoria d’Extinction Rebellion, la principale association de lutte contre le réchauffement climatique : « Le gouvernement défend les intérêts de l’industrie minière. Ils ne disent pas la vérité au sujet du réchauffement climatique, ils sont dans le déni. Il y a beaucoup de mensonges dans la presse, mais les gens commencent à ouvrir les yeux. L’urgence est telle que nous ne pouvons plus attendre. Il faut arrêter l’exploitation du charbon et développer les énergies renouvelables. Nous sommes en guerre », dit-elle.

Avec le premier ministre Scott Morrisson, Rupert Murdoch et son groupe News Corp sont les cibles préférées des manifestants pour le climat. Autre accusée : Gina Rinehart, la femme la plus riche d’Australie. L’héritière du groupe minier Hancock Prospecting et actionnaire principale du deuxième groupe de presse, Fairfax Media, est une climatosceptique assumée. En ces temps difficiles, la proximité entre le gouvernement et le secteur minier devient gênante. Pour parvenir au pouvoir, l’actuel premier ministre, Scott Morrison, a bénéficié de l’aide de l’United Australia Party (UAP), un parti créé par Clive Palmer, autre magnat de l’industrie minière.

La pression sur le gouvernement est intense. La manifestation pour le climat du 10 janvier à Sydney aurait rassemblé plus de 20.000 personnes. Le mouvement, qui a été lancé en novembre par des lycéens, prend de l’ampleur. Et la presse internationale, qui n’a jamais autant parlé de l’Australie, souligne à l’envi la mauvaise gestion de la crise par le gouvernement. Scott Morrison, qui a été élu en mai pour quatre ans à la tête du pays, était en vacances à Hawaï fin décembre lorsque les incendies ont pris de l’ampleur et que plusieurs pompiers ont péri dans les flammes. Son crédit politique paraît considérablement entamé. 

À Sydney, le 10 janvier.

M. Morrison a déclaré que son gouvernement ne modifierait pas sa politique climatique et qu’il n’irait pas au-delà des engagements déjà pris par l’Australie en matière de réduction des émissions de CO2, soit une diminution de 26 % à l’horizon 2030. Sa stratégie de communication consiste à tenter de rassurer la population en promettant des mesures concrètes pour pallier les conséquences du réchauffement climatique. Plutôt que d’accélérer dans les énergies renouvelables, le gouvernement préfère évoquer la possibilité de construire des centrales nucléaires, qui sont interdites en Australie depuis 1999.

L’Australie est le premier exportateur mondial de charbon

Complètement à contre-temps, le gouvernement australien avait réaffirmé en décembre son soutien à la filière charbon. Au-delà du très contesté projet Carmichael — piloté par le groupe indien Adani, il pourrait donner naissance en 2021 à l’une des plus grandes mines de charbon au monde — le gouvernement envisageait très sérieusement la création d’autres mines dans le bassin de Galilée (État du Queensland). Matthew Caravan, le ministre des Matières premières, originaire du Queensland, a déclaré le 17 décembre, après la publication des dernières prévisions de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), qu’« Adani ne suffira pas pour répondre à l’augmentation de la demande de charbon des pays en développement en Asie » et que « ces prévisions signifient davantage de production dans le bassin de Galilée »

En 2018, le charbon est devenu la première source de revenus du secteur minier (67 milliards de dollars américains), devant le fer. Si l’Australie représente moins de 2 % des émissions de CO2 dans le monde, le pays est le premier exportateur mondial de charbon, principalement vers l’Inde et la Chine, comme l’a souligné l’Agence internationale de l’énergie (AIE) en décembre. Et la combustion du charbon serait à l’origine de 45 % des émissions de CO2 dans le monde, toujours selon l’AIE.

La seule façon pour le gouvernement de sortir de cette impasse serait d’annoncer un moratoire sur l’ouverture de nouvelles mines de charbon en Australie. Une révolution. Pour l’instant, sa stratégie consiste à gagner du temps : il espère qu’à l’automne, les feux cesseront et que la pression médiatique retombera. Sa chance est qu’aucun leader ne semble sur le point d’émerger pour fédérer l’opposition.





Lire aussi : Australie : les savoir-faire aborigènes, une solution contre les mégafeux

Source : Julien Pluvieux pour Reporterre

Photos :
. chapo. Une mine de charbon à Anglesea (Victoria). John Englart / Flickr
. Montage réalisé le 2 janvier. @ukpapers / Twitter
. Rupert Murdoch. Hudson Institute / Wikimedia
. Manifestation, le 10 janvier. Isabella Higgins / Twitter

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