« Ne muselez pas le Lycée autogéré de Paris, il m’a permis de me construire »
Entrée du Lycée autogéré de Paris, en février 2023. - © Magali Cohen / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Entrée du Lycée autogéré de Paris, en février 2023. - © Magali Cohen / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
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Le Lycée autogéré de Paris « m’a permis d’accéder à une vie plus consciente, plus démocratique et épanouie », explique l’auteur de cette tribune, inquiet pour la sauvegarde de l’indépendance de l’établissement.
Paolo Jacob, élève au Lycée autogéré de Paris de 2014 à 2016, est aujourd’hui documentariste.
Le Lycée autogéré de Paris, ou LAP, installé rue de Vaugirard dans le XVe arrondissement, a ouvert ses portes en 1984, à l’initiative de collectifs militants et pédagogiques désireux de « changer l’école » [1]. Depuis ce temps, il fonctionne sans chef d’établissement, en valorisant la prise de décision collective et le partage de responsabilité entre ses 25 professeurs et quelque 240 élèves. Des commissions ont été créées pour mettre en œuvre ces principes, comme la « commission entretien » pour répartir entre tous l’entretien des bâtiments, la « commission justice » pour trouver une issue favorable aux conflits, etc.
Personnellement, comme une majorité d’élèves, je suis venu au LAP non par affinité politique — je n’avais alors jamais entendu parler d’autogestion —, mais parce que ce lycée m’offrait la possibilité de poursuivre ma scolarité sans être projeté dans le monde du travail, sort que l’on réserve aux mauvais élèves comme je le fus depuis mon entrée à l’école.
Je me rappelle du principal du collège Jules-Ferry, qui essayait de me convaincre de devenir électricien, métier par ailleurs très honorable, mais qui m’avait été plaqué dessus sans prendre en considération l’adolescent que j’étais. Et pourtant à l’époque, je cultivais déjà quelques passions en dehors de l’école, comme la photographie.
Autonomie et esprit critique
Évidemment, aucun de ces « hobbys » ne semblait sérieux aux yeux du principal, qui s’efforçait de me trouver une entrée en bonne et due forme dans le monde du travail par le biais de l’apprentissage.
En sixième, j’étais le clown de la classe, puis j’ai redoublé, je suis devenu un élément perturbateur, et au fur et à mesure de mes années de collège, j’ai cessé de rire et de m’exprimer pendant les cours. Je m’écroulais au fond de la classe et attendais que la journée passe, comme un chien attend le retour de son maître, avec impatience et ennui.
Mon constat, c’est qu’aucun professeur ne s’est penché sur mes difficultés, aucune administration, aucune assistante sociale, psychologue n’est entré en intimité avec l’adolescent que j’étais pour l’aider à sortir de cette torpeur qui dura des années.
Dans ce lycée, ce sont les élèves et les professeurs qui s'occupent de faire les repas, le ménage, l'administration… L'idée de cette alternative au système éducatif traditionnel : donner plus de liberté et de responsabilités aux élèves. Bienvenue au Lycée Autogéré de Paris. pic.twitter.com/6mlyIaFPd4
— Brut FR (@brutofficiel) April 19, 2022
Dans le système scolaire traditionnel, nous sommes scindés, nous ne faisons pas partie prenante du collectif, nous n’apprenons pas à réfléchir ni à dialoguer ensemble, à nous sentir coresponsables de l’apprentissage de nos camarades. Nos intuitions, notre curiosité, nos désirs, notre expressivité sont perçus comme des freins à une pédagogie normative.
Le LAP, au contraire, les valorise. C’est à la fin de ma troisième, alors que mes résultats étaient toujours aussi catastrophiques, que j’entendis parler du Lycée autogéré. J’y entrai en classe de seconde.
« Je pouvais exister en tant que personne »
Pour moi, le LAP a d’abord été une respiration. Dans ce nouveau système de valeurs, j’ai pu prendre le temps de trouver mes marques, de m’octroyer des libertés sans en être sanctionné.
Au LAP, il n’y a nulle autorité pour te faire fermer ton clapet par abus de pouvoir. Nous sommes responsables de notre relation aux autres et ne nous cachons pas derrière une fonction et une hiérarchie. La libre expression laisse à chacun sa place, aux grandes gueules comme aux plus timides, qui sont encouragés à participer lors de rassemblements hebdomadaires.
Dans ce système où je pouvais exister en tant que personne, ma relation autrefois conflictuelle aux professeurs a aussitôt disparu. Ces derniers sont devenus des alliés dans ma scolarité. Au fil des trois années passées, j’ai noué des amitiés avec certains d’entre eux. Cela ne compromettait en rien leur autorité, au contraire, nous nous parlions entre adultes, et je me sentais reconnaissant de leur travail et de leur ferveur à nous transmettre leurs connaissances.
« Ces moments d’exploration sont à l’origine de mes aspirations actuelles de documentariste »
À travers leur pédagogie, ils m’ont appris nombre de valeurs de savoir-vivre et de savoir-être : les tables où nous prenions place formaient un grand rectangle pour qu’entre élèves nous puissions nous voir, et mieux participer, ensemble, à l’élaboration du cours.
J’ai côtoyé là-bas nombre de lycéens qui ont pu s’octroyer du temps pour approfondir une pratique, bénéficiant d’une infrastructure et de l’accompagnement des professeurs et de leurs camarades pour se mettre à fond dans la musique, la cuisine ou encore le théâtre.
Visite du lycée autogéré de Paris, le LAP #AFP pic.twitter.com/w3jmi3RQZ4
— Agence France-Presse (@afpfr) June 9, 2018
Moi-même j’ai pu sérieusement travailler ma pratique de la photographie, notamment sous l’impulsion d’une professeure passionnée et curieuse de mon travail. Je passais des heures au laboratoire de photo argentique du lycée. Je m’y perdais, souvent seul et en silence, à la redécouverte des images que j’avais capturées lors de mes excursions dans Paris. Ces moments d’exploration sont à l’origine de mes aspirations actuelles de documentariste.
« J’ai appris à écouter les autres, leurs paroles »
La pédagogie au LAP reconnaît en chaque individu une richesse. Le professeur n’est pas le dépositaire de la vérité, les intelligences et les sensibilités diverses se rencontrent et se construisent. Nous ne sommes pas en compétition, nous coopérons, aidés par les professeurs et les élèves ayant une qualité de médiateur.
Au LAP, j’ai appris à écouter les autres, leurs paroles, leurs discours, qu’ils soient ou pas en accord avec les miens. J’ai appris à considérer la complexité d’un système dont nous sommes responsables, à questionner la société dans laquelle j’ai grandi. J’ai appris à m’exprimer devant une assemblée de personnes, moi qui, jusqu’en quatrième, bégayais systématiquement lors d’une prise de parole.
Comment pouvons-nous encore nous considérer dans une société démocratique si l’enseignement empêche les élèves de se coconstruire dans leurs discours et dans leurs actes ? L’école conventionnelle ne laisse pas de temps à l’intelligence et à l’organisation collective, elle pousse chacun à la docilité, au respect des normes et des croyances établies. Sur quelle vérité repose ce système ? Celle qui croit que l’enfant est inférieur, trop bête pour pouvoir agir et penser avec autonomie ? Quelles études, quels diplômes, quelles contraintes faut-il encaisser avant d’être jugé apte à penser par soi-même ?
Aujourd’hui, le caractère alternatif du LAP est remis en cause par les institutions. Après le refus du recteur de l’Académie de Paris de renouveler en l’état la convention dérogatoire du lycée (juin 2022), le ministère de l’Éducation a diligenté une enquête administrative pour évaluer sa pédagogie : le temps consacré aux ateliers, espaces de découverte et d’ouverture ne nuit-il pas au temps d’apprentissage académique ? L’absence d’obligation de présence pour les élèves n’est-elle pas nuisible ? Etc.
Isolés du projet d’ensemble — l’apprentissage de l’autonomie et de l’esprit critique —, les points relevés peuvent sembler problématiques. Mais, personnellement, c’est cette pratique de la liberté et de la joie d’apprendre qui m’a permis d’accéder à une vie plus consciente, plus démocratique et épanouie. À ce titre, l’héritage du LAP est infiniment précieux, et il nous faut sauvegarder son indépendance.