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Entretien —

Nicolas Hulot a-t-il commis un viol ? Jean-Michel Aphatie apporte un nouvel éclairage

Nicolas Hulot le 3 septembre 2021, à Marseille.

Dans un livre paru le 8 septembre, le journaliste politique Jean-Michel Aphatie revient sur la plainte pour viol contre Nicolas Hulot déposée en 2008. Il apporte un témoignage inédit, qui renouvelle le questionnement sur cette affaire. Dans cet article, Reporterre publie ce document et s’entretient avec l’auteur.

C’est une accusation de viol qui n’a pas ébranlé son auteur supposé : Nicolas Hulot. Dans son dernier livre, Les Amateurs (Flammarion, septembre 2021), le journaliste politique Jean-Michel Aphatie revient sur la plainte déposée en 2008 contre l’ancien présentateur d’Ushuaïa par Pascale Mitterrand, petite-fille de l’ancien président de la République.

L’histoire a commencé en juin 1997. Pascale Mitterrand, 19 ans, était une toute jeune photographe stagiaire de l’agence de presse Sipa. Nicolas Hulot, 42 ans, était un présentateur célèbre de l’émission Ushuaïa, sur TF1. Il venait d’acheter une grande maison en Corse et proposa à l’agence l’exclusivité des clichés de la demeure. La jeune femme s’y rendit seule en reportage pendant une semaine. À la suite de ce séjour, la jeune femme, bouleversée par ce qui s’y était passé, abandonna le photojournalisme et changea de vie.

Le 11 juillet 2008, Pascale Mitterrand poussait la porte d’une gendarmerie des Landes pour porter plainte. Elle souhaitait raconter ce qui s’était passé onze ans plus tôt dans la maison corse. Les gendarmes qui écoutèrent son récit évoquèrent une scène de viol. Mais les faits étaient prescrits selon la loi de l’époque [1]. Il était impossible de poursuivre Nicolas Hulot qui, informé du dépôt de cette plainte, fut toutefois entendu à sa demande le 29 août 2008 par les gendarmes de Saint-Malo (Ille-et-Vilaine). Il convint alors d’une relation sexuelle lors du séjour, mais nia toute contrainte.

9 février 2018. Le jeune journal Ebdo révéla l’histoire, qui entraîna sa chute. Car Nicolas Hulot avait lancé un efficace contre-feu. La veille de la parution de l’article, Hulot, qui était alors ministre de la Transition écologique, accorda un entretien à Jean-Jacques Bourdin, sur RMC. Face au journaliste, il nia les faits, évoqua « un cauchemar » pour lui et sa famille. Il reçut un soutien immédiat du Premier ministre, Édouard Philippe, puis de Marlène Schiappa, alors secrétaire d’État chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes, et enfin du porte-parole du Président de la République.

Dans la presse, un épais silence tomba, les médias ne rebondirent pas, aucun journaliste ne reprit l’enquête, pour la confirmer ou pour l’infirmer. Une « absence de curiosité rare, exceptionnelle », observe Jean-Michel Aphatie, qui a repris les faits. « Choqué », comme il le dit à Reporterre, par l’indifférence totale à la parole de la jeune femme, il apporte dans son livre un élément nouveau : il s’est procuré l’enregistrement d’une conférence donnée par la journaliste Bérengère Bonte, autrice d’une biographie sur Nicolas Hulot (Sain Nicolas, éditions du Moment, 2010). Durant cet événement, en mars 2018, elle livre le témoignage de Gökşin Sipahioğlu, le directeur de l’agence photographique Sipa, qui a envoyé Pascale Mitterrand en Corse.

Voici un extrait que nous publions ici, et qui éclaire d’un nouveau jour cette affaire, le chapitre « Rire jaune », pages 223 à 229 des Amateurs :

  • Télécharger le chapitre :

« Rire jaune », dans « Les Amateurs », Jean-Michel Aphatie, Flammarion, 2021.

  • ou le lire ci-dessous :

Rire jaune

Bérengère Bonte est journaliste. Elle a effectué toute sa carrière à Europe 1.
En 2010, elle publie la première biographie de Nicolas Hulot, aux éditions du Moment, qu’elle intitule Sain Nicolas. Elle consacre un chapitre du livre aux conquêtes féminines de son sujet. Elle le justifie ainsi :

« Quand le dictaphone s’éteint, l’immense majorité des interlocuteurs finit toujours par lâcher : “Vous ne pouvez pas faire une biographie de Nicolas sans évoquer cet aspect du personnage.” Ils ou elles parlent de jeunes anonymes, assistantes d’émission, stagiaires ou de jeunes femmes issues de la sphère publique : une petite-fille de François Mitterrand, apprentie photographe, qui passe une semaine chez lui sans ramener un seul cliché, et aussi une fille de ministre courtisée à la limite du harcèlement, et d’autres, impossibles à citer ici. »

Il faut noter deux points.

Huit ans avant l’enquête d’Ebdo, qui paraît donc en 2018, le nom de la jeune photographe qui s’est rendue dans la maison de Nicolas Hulot en Corse est cité publiquement par Bérengère Bonte dans son livre. Ce qu’ignore la journaliste au moment où elle écrit son livre, en 2010, c’est que deux ans plutôt, en 2008, Pascale Mitterrand a porté plainte contre le militant écologiste.

Par ailleurs, cette évocation en deux lignes d’une « fille de ministre courtisée à la limite du harcèlement », qui n’a rien à voir avec la précédente, agite la coulisse politique depuis longtemps. Le nom est connu, s’échange sous le manteau, mais rien n’a été dit publiquement.

Dans ce chapitre singulier et audacieux, Bérengère Bonte cite l’épouse de Nicolas Hulot, Florence Lasserre, qu’elle confronte aux actes de son mari :
« Au début, je l’ai mal vécu. Maintenant, je relativise, ou je fais l’autruche. »
Lors de la sortie d’Ebdo, la journaliste d’Europe 1 est sollicitée par plusieurs journaux. Que pense-t-elle du récit, et de l’accusation qu’il porte ? Sa réponse est spontanée :

« Nicolas Hulot a une petite collection de nanas, plein de conquêtes, rien de plus. Je ne crois pas à cette enquête. C’est un séducteur. Il n’est pas violent. »

Les jours passent. Bérengère Bonte réfléchit.

Le 26 mars 2018, six semaines après la parution d’Ebdo, elle intervient dans un colloque singulier, intitulé Live Magazine.

Cette initiative est peu connue. On la doit à des amoureux du journalisme qui, depuis 2013, organisent à intervalles réguliers des soirées ouvertes à un large public, dans les grandes villes de France ou de Belgique. Voici le concept, tel que le définissent ses créateurs :

« Live Magazine est un journal vivant, une soirée unique, pendant lequel des journalistes, des photographes, des cinéastes, des artistes se succèdent sur une scène pour raconter — en mots, en sons, en images — une histoire chacun. Des récits intimes et planétaires, fondamentaux pour ceux qui les racontent, inoubliables pour le public qui les écoute. 100 % éphémère, 99 % vrai. »

Pour inciter les intervenants à la plus grande sincérité possible, les organisateurs interdisent au public les enregistrements sonores ou les captations d’images. Sitôt dites, sitôt envolées, les paroles ne seront ensuite reprochées à personne.

Ce soir, 26 mars, un lundi, Live Magazine pose son baluchon au Casino de Paris. Chaque intervenant sur scène dispose de dix minutes pour raconter son histoire. Coincée entre un témoignage sur les fascistes espagnols de ce début de XXIe siècle et les déboires scientifiques de la navette spatiale, Bérengère Bonte livre un récit qu’elle intitule « Rire jaune ».

Pour le mettre au point, elle a fouillé les archives qui lui ont permis d’écrire la biographie de Nicolas Hulot, en 2010. Pour ce travail, elle a rencontré plus de soixante personnes afin, dit-elle, d’être « le plus juste possible » dans la restitution du personnage. Elle précise aussi qu’elle a eu, à cette occasion, trois entretiens avec le responsable écologiste.

L’enquête d’Ebdo a rallumé une petite lumière dans son esprit, elle ne sait pas quoi exactement, mais ça la dérange. Elle réécoute notamment l’enregistrement du dialogue, réalisé en 2009, qu’elle a eu avec Gökşin Sipahioğlu, aujourd’hui décédé. C’est lui qui a envoyé la photographe chez Nicolas Hulot. En le réentendant, des années plus tard, Bérengère Bonte comprend qu’elle est passée à côté de quelque chose.

Voici ce qu’elle dit, à ses auditeurs de Live Magazine, le 26 mars 2018, six semaines après la découverte d’une plainte contre Nicolas Hulot. Précision : son passage a été enregistré par un spectateur, en contradiction avec les consignes des organisateurs. Il existe donc une archive sonore des propos de Bérengère Bonte :

« Je rencontre Sipahioğlu le 26 novembre 2009, chez lui, dans le 15e arrondissement de Paris. C’est une sommité du photojournalisme. Il a quatre-vingt-trois ans. Il m’intéresse parce qu’il a fait travailler Nicolas Hulot dans les années soixante-dix. Tout le monde a oublié le Hulot photographe […].
« Dans la conversation, il revient toujours sur son sujet de prédilection : les femmes. Il me parle de mes yeux. Il me dit :
“Fais attention”, et il me parle des yeux d’une autre femme qu’il a lui-même envoyée chez Nicolas Hulot. Sipa me décrit cette apprentie photographe. Elle a dix-neuf ans, elle est jeune et belle. Il me dit : “Elle est belle comme vous”, et il rit. »

Bérengère Bonte s’arrête un instant. Sa voix a changé. Une émotion en modifie la sonorité :

« Dix ans après, il y a donc quelques jours, j’ai fini par aller rechercher cet enregistrement dans un vieux disque dur. Et c’est là que j’entends son rire, et le mien. Parce que je ris, mais je ris jaune. Et voilà ce que me dit Sipa… »

Monte alors de la scène du Casino de Paris, ce 26 mars 2018, la voix pleine, chaude, teintée d’un accent étranger, de Gökşin Sipahioğlu. Il est décédé quelques années plus tôt. Il revit pendant quelques secondes :

« Nicolas Hulot, un jour, voit dans un journal que la petite-fille de Mitterrand est photographe à Sipa Press. Il a vu la photo, il m’a appelé tout de suite : “Est-ce que tu peux m’envoyer cette fille pour faire un reportage ?” »

On entend à nouveau son rire. Bérengère Bonte reprend la parole :

« Donc, Nicolas Hulot voit la photo de la petite-fille de François Mitterrand, il appelle Sipa et il lui dit : tu me l’envoies. C’est Nicolas Hulot qui l’a choisie. Elle, elle ne veut pas y aller. Elle veut être accompagnée. Ce que Sipa dit à Hulot, mais Hulot lui dit : “Non, non, elle vient toute seule.” Et Sipa conclut : “Elle est partie une semaine chez lui, en Corse, il ne l’a pas laissée faire des photos à l’intérieur. Mais elle était contente, elle a dit que c’était bien.” Ce que j’avais à peine relevé, et que j’entends à la réécoute, c’est qu’il dit que c’était une expérience pour elle, et il ajoute : “Lui a sans doute passé un bon moment mais il n’a pas donné l’exclusivité de la maison.” »

C’est donc sur la base de ce récit que dans son livre, paru en 2010, Bérengère Bonte évoque la rencontre de Pascale Mitterrand et de Nicolas Hulot en juin 1998. Elle ne connaissait pas l’existence de la plainte à l’époque de l’écriture. Ce soir, dans ce Live Magazine, c’est différent :

« Je ne sais pas ce qui s’est passé dans cette maison en Corse, je ne sais pas ce que Sipa savait, il n’est plus là pour nous le dire. Cet enregistrement m’a choquée. Je vais même vous dire : il me hante, j’y repense tout le temps. Il y a dix ans, je riais au récit d’un vieux monsieur qui me disait avoir envoyé une jeune photoreporter à un homme qui l’avait choisie et qui voulait qu’elle vienne seule. Je n’ai pas creusé, je n’ai pas cherché à savoir […] Comment passer à côté de ça ? Comment se taire ? J’ai beaucoup hésité à partager cela avec vous. Je l’ai fait à cause du choc. »

Elle se tait. La salle applaudit.

Nicolas Hulot assure avoir tout dit de cette rencontre avec une jeune photographe, un jour de juin 1997, dans la villa qu’il possède en Corse.

Des questions peuvent pourtant être encore posées.

Est-il vrai qu’il a choisi lui-même la photographe du reportage qu’il proposait à Sipa ? Qu’il l’a choisie sur une photo vue dans un journal ? Sans rien connaître de son travail ?

Est-il vrai que Gökşin Sipahioğlu lui a dit que cette jeune photographe n’avait pas une expérience suffisante ?

Qu’elle souhaitait être accompagnée ?

Et que lui, Nicolas Hulot, a refusé ?

Les réponses à ces questions aideraient à mieux comprendre la démarche de cette jeune femme qui a déposé une plainte, dans ce que l’on imagine être une souffrance. Ainsi, nous serions plus respectueux de l’esprit du mouvement #MeToo que nous avons défendu avec ardeur, et qui a été piétiné par les principales autorités politiques du pays.


Jean-Michel Aphatie : « Une société qui n’est pas capable de regarder en face des accusations est une société qui se fourvoie »

Jean-Michel Aphatie. © Félicien Delorme/Flammarion

Reporterre — Pourquoi avez-vous ressenti le besoin de revenir sur cette histoire ?
Jean-Michel Aphatie — Mon point de départ, ce n’est pas Nicolas Hulot mais la violence avec laquelle on dit à une femme que sa parole ne nous intéresse pas. J’ai été choqué en février 2018 quand j’ai eu connaissance de cette plainte car personne n’y accordait de l’attention. Alors que quelques mois auparavant, durant la vague #MeToo, on s’est tous dit qu’il fallait écouter les femmes car leur prise de parole est difficile, elles se sentent souvent honteuses et culpabilisent de subir ce type d’agression. Mais, lorsqu’un cas pratique se présente, on l’accueille au sommet de l’État avec « une sérénité de marbre ».



Vous retracez dans votre livre l’omerta médiatique à propos de cette affaire. Comment l’expliquez-vous ?
Quand on évoque les violences faites aux femmes, il y a un soupir de lassitude dans les rédactions. Au fond, la pensée générale, c’est qu’il n’y a pas mort d’homme. Il y a aussi tout un tas d’arguments pour éviter d’avoir à réfléchir à cette question : la prescription, le fait qu’on en ait déjà parlé. Sommes-nous aussi attentifs aux formes de domination et de violence masculine que nous devrions l’être ? La réponse est non. Cela vaut pour les responsables politiques comme pour les journalistes. Il faut changer de culture. Quand je vois l’interview de Jean-Jacques Bourdin où Hulot se fait passer pour une victime, c’est un tour de passe-passe incroyable.



Nicolas Hulot est une figure médiatique de l’écologie. Qu’il soit accusé de viol peut-il affaiblir la cause qu’il défend ?
Je ne pense pas. Une société qui n’est pas capable de regarder en face des accusations est une société qui se fourvoie. Rien ne peut justifier qu’on détourne le regard d’une personne qui souffre. Il faut la respecter. Cela ne veut pas dire que la personne accusée est coupable, mais il faut regarder les choses. La cause écologique s’impose assez pour que rien ne nous détourne de la nécessité de réfléchir et d’agir sur ces problèmes. Être une figure de l’écologie n’est pas un totem d’immunité. Je pense que pour certains journalistes, ce que représente Hulot vaut une forme de révérence et donc une protection de fait. Ils me disent « Qui vous voulez, mais pas Nicolas Hulot ». Je ne dis pas qu’il est coupable, car je n’en sais rien. En revanche, il faut s’intéresser à la souffrance d’une personne qui, onze ans après les faits, éprouve l’envie de franchir la porte d’une gendarmerie pendant les vacances. Cela doit nous alerter si on pense que les violences faites aux femmes est un combat qui mérite d’être mené dans la société. Cela nous dérange bien sûr, mais on ne peut pas détourner le regard.


La réaction de Nicolas Hulot

Interrogé par Reporterre avant la parution de cet article, Nicolas Hulot nous a répondu mercredi 22 septembre, par un texto de son avocate, Me Jacqueline Laffont. Elle a nous a communiqué la lettre du procureur de la République à Nicolas Hulot, le 30 octobre 2008, qui classe sans suite la plainte déposée contre lui, en raison de la prescription des faits, qui était alors de dix ans (la prescription est depuis passée à vingt ans). Voici ce document, en téléchargement :
Lettre du procureur à M. Hulot le 30 octobre 2008.

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