« On a le pistolet sur la tempe » : face à l’extrême droite, ces habitants tentent de sauver les glaciers argentins
Eugenia Segura défenseuse de l'eau et des glaciers, membre de l'assemblée de voisins d'Uspallata dans la province de Mendoza, Argentine, le 9 avril 2026. - © Anita Pouchard Serra / Reporterre
Eugenia Segura défenseuse de l'eau et des glaciers, membre de l'assemblée de voisins d'Uspallata dans la province de Mendoza, Argentine, le 9 avril 2026. - © Anita Pouchard Serra / Reporterre
Durée de lecture : 8 minutes
Dans une aride province argentine, bastion de la lutte contre l’extractivisme, les écologistes craignent le pire après une réforme du gouvernement Milei facilitant l’exploitation minière des zones glaciaires et périglaciaires.
Uspallata (Argentine), reportage
Une lumière chaude illumine les tons rouges, ocres et anthracite de la Cordillère des Andes. Sur un sommet, une tâche blanche détonne : le Cerro Barrauca, l’un des quelque 4 000 glaciers que compte Mendoza, une province aride du centre-ouest de l’Argentine.
À la grande satisfaction du président d’extrême droite Javier Milei, le Parlement argentin a voté le 8 avril une loi mettant en danger ces précieuses réserves hydriques, déjà menacées par le dérèglement climatique. Terminée, la protection inconditionnelle de tous les glaciers et zones périglaciaires. Désormais, dans ce pays fédéral, il reviendra aux provinces de décider quel glacier remplit une « fonction hydrologique effective » et s’il doit être protégé ou non.
« Dans le contexte de la crise climatique, tous les corps de glace, qu’ils soient petits, moyens ou grands, doivent être protégés. Chaque goutte d’eau compte ! », s’étrangle Marcelo Giraud, géographe de l’université de Cuyo, très critique de la réforme impulsée par Javier Milei.
Pour le chef d’État, la réforme élimine « les distorsions idéologiques et les obstacles officiels qui empêchaient le progrès ». Pour les organisations de protection de l’environnement, l’objectif est clair : encourager les activités industrielles, et en particulier l’extraction minière, dans des zones auparavant protégées.
La réforme a suscité une vive opposition, avec des manifestations organisées partout dans le pays. Plus de 100 000 personnes (scientifiques, militants, représentants des peuples autochtones, et simples citoyens) se sont inscrites pour participer aux audiences publiques à la chambre des députés. Une poignée seulement a pu s’exprimer.
97 % du territoire est un désert
« Toucher à un glacier, c’est attaquer la vie. Celle des générations futures, mais aussi passées, car cette eau ancienne contient la mémoire de nos ancêtres », disait à Reporterre Liliana Claudia Herrera le 9 avril, moins de vingt-quatre heures après le vote de cette loi favorisant l’industrie minière.
Cette psychologue de 70 ans est aussi omta : cheffe spirituelle de l’une des 24 communautés Huarpe qui habitent la province. Ce peuple autochtone a longtemps été considéré « éteint » à Mendoza, jusqu’à ce que Claudia Liliana Herrera obtienne la première reconnaissance juridique de sa communauté par les pouvoirs locaux en 1997.
De ce peuple du désert, qui habitait ces terres à l’arrivée des colons espagnols au XVIe siècle, Mendoza a hérité un système de canaux d’irrigation, les acequias, qui parcourent aujourd’hui toute la province. Sans ces canaux, par lesquels circule l’eau des glaciers, l’agriculture et notamment la culture du vin, qui fait la célébrité de Mendoza à l’international, serait impossible.
Le simple fait que 2 millions d’habitants y vivent semble miraculeux. Et pour cause, 97 % de son territoire est un désert. Les 3 % restants ? Un ensemble d’oasis artificiels où se concentre 95 % de la population.
L’urbanisation croissante de cette région touristique et l’expansion de l’agriculture ont fait exploser la demande en eau. Depuis plus de quinze ans, la province est en état « d’urgence hydrique ». Conséquence du dérèglement climatique, les chutes de neige sont de plus en plus rares, et le débit du fleuve Mendoza, qui alimente en eau les trois oasis de la province, diminue dangereusement.
L’eau fléchée vers les « amis du pouvoir »
Selon une loi datant de 1884, en Argentine, le volume d’eau distribuée par habitant dépend du nombre d’hectares cultivés. Un organisme indépendant du pouvoir exécutif provincial est chargé d’assurer sa distribution équitable. En réalité, dénonce Liliana Claudia Herrera, les habitants, et en particulier les communautés autochtones, sont lésés au profit des grands propriétaires terriens et des « amis du pouvoir ». En septembre 2025, la province a été dénoncée devant la justice pour avoir autorisé la perforation de puits dans un aquifère déjà sous tension, au bénéfice d’un industriel proche du président Javier Milei.
« Il y a vingt ans, nous faisions pousser des légumes, mais aujourd’hui c’est impossible. Nous n’avons plus que quatre heures d’eau par semaine, » soupire Claudia Liliana Herrera, en désignant une tranchée d’irrigation asséchée.
Dans ce contexte de raréfaction de l’eau, le rôle des glaciers, qui compensent en partie la perte des précipitations, revêt une importance majeure. « Depuis 2010, l’eau provenant des glaciers et de l’environnement périglaciaire a représenté en moyenne 30 % du débit, et jusque 40 % durant les années les plus sèches », explique le géographe Marcelo Giraud.
Répression des activistes
À Mendoza, où l’eau est un sujet électrique, la mobilisation contre la loi a été particulièrement forte. Et durement réprimée. Selon le Centre d’études légales et sociales (CELS), une importante organisation de droits humains, « huit personnes (manifestant le jour du vote) ont été détenues et deux d’entre elles ont été emmenées à l’intérieur de bâtiments officiels et frappées ».
Ces dernières années, la répression des activistes environnementaux s’est fortement accentuée à Mendoza, affirme Eugenia Segura, activiste écologiste et journaliste locale : « Ils répriment de plus en plus pour décourager la mobilisation. Mais nous allons continuer la lutte. Défendre l’eau fait partie de notre ADN. »
Eugenia Segura milite, à l’instar de Claudia Herrera, au sein des « assemblées de l’eau pure », des collectifs citoyens autogérés qui ont essaimé partout dans la province à la fin des années 2000 pour empêcher l’accaparement et la contamination de l’eau.
Ces dernières ont joué un rôle décisif lors du mendozazo, des manifestations monstres qui ont paralysé la province pendant une semaine en décembre 2019, en réaction à l’abrogation par le gouvernement provincial de la loi 7722 dite « gardienne de l’eau », interdisant l’usage à Mendoza de plusieurs substances toxiques impliquées lors de l’extraction de minerais.
Cette mobilisation des mendocinos pour la défense de l’eau explique pourquoi, contrairement aux autres provinces andines (Catamarca, San Juan, Salta, Jujuy), les montagnes de cette province sont, à l’heure actuelle, vierges d’exploitation métallifère en phase de production. Autrement dit : aucune entreprise minière n’a pour l’heure perforé la cordillère pour y extraire des métaux.
Cela pourrait bientôt ne plus être le cas. Ainsi, 65 projets miniers, actuellement en phase d’exploration, ont été récemment autorisés par le pouvoir local.
Depuis l’arrivée aux affaires du président d’extrême droite Javier Milei, l’industrie minière connaît un boom (+30 % d’exportation en 2025, un record depuis quinze ans), encouragé notamment par le Rigi, un système fiscal très avantageux visant à attirer les investissements dans des domaines dits stratégiques.
Les projets miniers se multiplient
« Nous avons du cuivre, du lithium, de l’or, des minerais rares, des choses fabuleuses ! Le Chili, avec la même cordillère, génère trente fois plus que nous ! » s’est agacé le président, climatosceptique notoire, pendant que « la loi des glaciers » était débattue au parlement. Il fustigeait ces « imbéciles d’écologistes » : « Ils nous accusent de détruire la planète mais pourquoi Dieu nous a-t-il créés ? Pour la contempler ? » disait-il le 16 mars devant la bourse de commerce de Córdoba.
Pour faire voter ce texte, Milei a pu compter sur le soutien d’Alberto Cornejo, le gouverneur de Mendoza issu du parti radical (centre). Ce dernier a juré que « personne ne prétend faire de la mine ou quelconque autre activité sur les glaciers. Quant aux zones périglaciaires, nous faisons les études nécessaires pour que le glacier ne soit pas affecté ».
Mais le pouvoir local a fait peu de cas des alertes des scientifiques. En 2024, il a validé un « district minier » dans le sud de la province alors que l’organisme gouvernemental chargé de l’inventaire des glaciers (Ianigla), a alerté sur la présence de glaciers et de zones périglaciaires dans cette zone.
En décembre 2025, ce fut le tour d’un projet de mine de cuivre à ciel ouvert à 35 km d’Uspallata, qui pourrait transformer ce village situé dans le nord-ouest de la province, vivant principalement du tourisme, « en zone de sacrifice » [1] dénonce Flavio Gonzalez, 62 ans. Avec sa femme et ses enfants, et une quinzaine de personnes, il passe depuis deux mois le plus clair de son temps sous la bâche d’un « campement », installée à l’entrée du village. Une femme propose de bloquer la route, un axe stratégique du Mercosur. « Nous avons le pistolet sur la tempe, nous n’avons rien à perdre. »