PMA et GPA : pas vraiment écologistes

15 mai 2014 / Noël Mamère



L’écologie se fonde largement sur la critique de la technique. Dès lors, l’extension de la procréation médicalement assistée aux couples homosexuels et la gestation pour autrui n’ont pas à être promues au nom de l’écologie. « Défendre la modernité, ce n’est pas se soumettre à la modernisation capitaliste et aux modes éphémères qu’elle génère », souligne Noël Mamère.


Le débat suscité par les propos de José Bové sur la PMA mérite plus que l’invective ou le mépris dont il a été l’objet de la part de nombreux écologistes patentés. Que José ait fait une confusion regrettable entre PMA (Procréation médicalement assistée), GPA (Gestation pour autrui), OGM (Organisme génétiquement modifié) et manipulation génétique, est une chose - ce sont des notions qui échappent à la grande majorité de nos concitoyens et la fatigue due à une campagne électorale menée dans 28 pays simultanément pour le groupe des Verts peut excuser cette maladresse.

Mais ce qui compte est ailleurs : le débat soulevé par José sur la bioéthique - parce que c’est de cela qu’il s’agit - est essentiel, pour la bonne raison qu’il s’en prend à un tabou dans l’écologie politique quant à la discussion sur la modernité et le rapport à la vie et à l’humain.

A Europe-Ecologie-Les Verts, comme auparavant aux Verts, aucune réflexion n’est menée sur le fond. Il n’y a ni commission ni groupe de travail à ce sujet. Ce sont les commissions féministes ou LGBT (lesbiennes, gays, bi-sexuels et transsexuels) qui alimentent le programme à partir de leurs revendications, certes légitimes, mais ne partant pas toujours de la philosophie écologique en la matière.

Ce débat traverse pourtant l’ensemble du mouvement écologiste international. Ainsi le droit à l’avortement, revendication juste et essentielle, du mouvement des femmes pour la libre disposition de leur corps n’est-il pas mentionné dans le programme des Verts mondiaux, rédigé au printemps 2001, lors du premier Congrès des Verts mondiaux, à Canberra, car les Verts africains et une partie des Verts sud-américains y étaient opposés.

Cela s’était traduit par une formule de compromis, alambiquée : « Les Verts défendent le droit à l’autodétermination des femmes, notamment en matière de contrôle des naissances par les moyens qu’elles jugent appropriés, libres de toute discrimination ou coercition ».

L’insistance dans le préambule de ce texte sur les processus naturels qui maintiennent ou respectent les valeurs spécifiques de toutes les formes de vie renforçait ce sentiment d’un débat inachevé. Marina Silva, l’éminente ministre de l’environnement du gouvernement Lula et candidate des Verts à la dernière élection présidentielle, héritière de Chico Mendès et représentante d’une écologie populaire incontestable, était contre le droit à l’avortement.

La défense de la vie ne peut pas être liée seulement à l’idéologie religieuse, notamment chrétienne, mais à la représentation que se font les sociétés de l’être humain. Pour les sociétés occidentales, la représentation de l’être humain comme un être qui se situe à l’extérieur de la Nature et qui lui est étranger est considérée comme allant de soi.

Dans d’autres cultures, notamment dans les sociétés marquées par le culte de la « Terre Mère », comme les sociétés indigènes, la continuité entre la terre, l’air, l’eau et le corps humain considérés comme indissociables, aboutit au refus de toute marchandisation et à un respect intégral de toutes les formes de vie sur terre.

Ce que nous dit aussi José c’est que les questions de la vie, des origines de la vie, des manipulations génétiques ne doivent pas être prises à la légère. Dans un monde où la troisième révolution industrielle passe, entre autres, par les biotechnologies, nous devons nous souvenir qu’une des dimensions historiques essentielles de l’écologie politique résulte de la critique de la technique.

Depuis ses origines, ce débat occupe les pères de l’écologie politique. En France, dès les années 30, Jacques Ellul et Bernard Charbonneau mirent en garde les écologistes sur cette question et irriguèrent l’écologie politique de leur critique si fondamentale de la raison technicienne.

Ils considéraient que la technique, devenue autonome, rendait les hommes irresponsables. Dans un texte prophétique de 1935, Directives pour un manifeste personnaliste, ils écrivaient : « La technique domine l’homme et toutes les réactions de l’homme. Contre elle la politique est impuissante, l’homme ne peut gouverner parce qu’il est soumis à des forces irréelles, bien que très matérielles, dans toutes les sociétés politiques actuelles ».

Ils avaient raison, car cette dimension technicienne est un élément essentiel à l’heure où les sciences de la vie deviennent l’enjeu d’une guerre commerciale impitoyable. L’objectif des entreprises n’est pas de défendre la vie humaine et la biodiversité, mais de les rendre rentables. Défendre la modernité ce n’est donc pas se soumettre à la modernisation capitaliste et aux modes éphémères qu’elle génère.

Au XIXe siècle, la théorie de l’évolution fut pervertie par le social-darwinisme qui considérait qu’on pouvait l’appliquer aux êtres humains. Ernst Haeckel, l’inventeur du mot « écologie », disait dans le même ouvrage où il créait le concept : « Si l’on voulait à tout prix établir une limite bien tranchée, c’est entre les hommes le plus distingués et les sauvages les plus grossiers qu’il faudrait la tracer, en réunissant aux animaux les divers types humains inférieurs. Cette opinion est en effet celle de beaucoup de voyageurs… Un Anglais qui a beaucoup voyagé et séjourné longtemps sur la côte occidentale de l’Afrique, écrit ceci : ’A mes yeux, le Nègre est une espèce humaine inférieure : je ne puis me décider à le regarder comme homme et comme frère ; car alors il faudrait aussi admettre le gorille dans la famille humaine’ » (1).

Ernst Haeckel s’appuyait sur la théorie de Darwin pour établir la supériorité raciale des Blancs d’Europe du Nord. D’autres allèrent plus loin avec l’eugénisme. Si l’on n’y prend pas garde et si l’on abandonne l’écologie au seul domaine scientifique, nous connaîtrons de nouveaux dérapages de ce genre.

José est donc dans son rôle de vigie, au sens premier du terme. Ceux qui le traitent de partisan du retour à la bougie n’ont rien compris au film. Le clonage, comme la question des transhumains, sont devant nous. Les manipulations de la vie ne font que commencer. Ce n’est pas être réactionnaire que de s’interroger sur ces sujets éminemment politiques.

A force de refuser ou de nier les débats, ceux-ci vous reviennent comme un boomerang au moment où l’on s’y attend le moins. L’écologie ce n’est pas la gauche libérale américaine plus l’environnementalisme, mais un paradigme en soi, qui n’est soumis ni aux religions, ni au culte du progrès.

C’est une vision globale des relations entre l’homme et la nature. Chaque évolution dans ce domaine doit être examinée avec pragmatisme mais aussi avec des principes philosophiques. C’est ce que José nous a rappelé.


Note

[1] Histoire de la création des êtres organisés par les lois naturelles, 1866, cité par Patrick Dorléans, 2003, Il était une fois l’Evolution, Ellipses, p. 100-111.




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Source : Noël Mamère pour Reporterre

Image : BNF

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