Paysans en Île-de-France : histoire d’une reconquête

Durée de lecture : 10 minutes

11 juin 2019 / Marie Astier (Reporterre)

REPORTERRE A 30 ANS - Avant qu’elle ne soit intensément urbanisée, l’Île-de-France était parsemée de terrains maraîchers. Si les exploitations ont (presque) disparu au fil des décennies, aujourd’hui, l’agriculture urbaine plait et de nouveaux paysans s’installent. Un défi demeure : trouver un modèle économique.

Il y a 30 ans, le mensuel papier de Reporterre publiait un article intitulé « Les paysans de Paris ». Se rendant auprès des maraîchers de Stains, Bobigny ou Saint-Denis, il proposait un « état des lieux avant disparition », constatant que les dernières parcelles de terre noire disparaissaient sous les coups des bulldozers. Trente ans après, ces paysans ont effectivement – presque – tous dû quitter les abords de la capitale. Mais des paysans d’un nouveau genre investissent le bitume.

  • Lire ici l’article du numéro 5 de Reporterre :
« Les paysans de Paris »

  • Aubervilliers, (Seine-Saint-Denis), reportage

Les barres de béton de la cité Lénine, patrimoine architectural d’Aubervilliers des années 70 s’élèvent verticalement. À leur ombre, les moutons paissent, le museau dans l’herbe grasse, indifférents à cet horizon limité. Non loin, assis sur un muret de pierre, leurs deux gardiens les surveillent. Bâtons traditionnels en main, chaussures de marche aux pieds et sac sur le dos, Guillaume Leterrier et Julie Lou Dubreuilh sont les deux créateurs de Bergers urbains, et ont la gueule de l’emploi. Se revendiquant « sans terre, itinérants », ils ne cherchent pas de terrains. « On ajoute une couche supplémentaire d’usage dans la ville mais sans privatiser. On ne veut pas enlever des espaces verts là où il n’y en n’a déjà pas beaucoup », précise Guillaume Leterrier.

À l’aide de puissants cris roulés, ils rassemblent leurs bêtes, les dirigent vers un parking puis s’engouffrent dans une avenue. La petite troupe trottine en file sur le trottoir, provoquant sur son passage réactions enjouées et cris d’étonnement. Les conducteurs s’arrêtent volontiers, les piétons sortent le smartphone pour les photographier. « Quand on veut les faire boire, on demande au bar, on n’a jamais de mal à en trouver un qui accepte de nous sortir quelques seaux », raconte Guillaume Leterrier.

Guillaume Leterrier et Julie Lou Dubreuilh, les deux créateurs de Bergers urbains.

Barrières à contourner, murets à sauter, rues à traverser : le troupeau poursuit son parcours d’obstacles. Il s’arrête dans un parc de jeu au pied des barres. Celui-ci est plein d’enfants en cette fin d’après-midi, ravis d’être recrutés pour orienter le troupeau vers la bonne route. Le temps de la pause, Julie Lou Dubreuilh répond aux questions qui fusent. L’un s’inquiète que les bêtes soient éloignées de la campagne. « Ils sont nés en ville, ce sont des moutons urbains », indique-t-elle. Un autre se demande pourquoi ils ont l’air de mâcher alors qu’ils ne croquent pas d’herbe. « Là, ils ruminent. »

« Le troupeau contribue à donner une identité au territoire, dit Guillaume Leterrier. Les gens se projettent sur l’animal, ça ralentit la ville, relativise sa violence. Ils n’hésitent pas à entrer dans les cités quand il y a des moutons. Ici, il y a plus de 200 nationalités. Les habitants nous expliquent comment est l’agriculture vivrière dans leur pays, comment ils soignent les boiteries. Il y a de l’échange de savoirs. En ville, poser un acte d’agriculture n’est jamais anodin. »

Avant les tours, à Saint-Denis, Stains, Aubervilliers ou Bobigny, poussaient des radis

Cette année, environ 70 moutons dorment dans la bergerie située dans le Parc Georges-Valbon de la Courneuve. Les moutons touchent par leur présence inattendue dans la ville, mais ils n’y ont pas été absents depuis si longtemps. « Il y a eu des animaux dans la ville jusque dans les années 60, et ça s’est fini avec l’arrivée du réfrigérateur », dit Guillaume Leterrier. Dans ce paysage gris marqué par des décennies d’urbanisation intense, le bruit des sabots sur le bitume sonne comme un air de reconquête. Car avant les tours, à Saint-Denis, Stains, Aubervilliers ou Bobigny, poussaient des radis.

La preuve : non loin de là, à quelques minutes de marche du terminus de la ligne 13 du métro, on trouve un McDonald’s, une résidence universitaire… Et une ferme de quatre hectares. Dans la cour, René Kersanté, bientôt 78 ans, désigne le marronnier et la maison qui l’ont vu naître. Ils ont miraculeusement échappé aux passages successifs des promoteurs. Dans cette zone dite du pavé d’Amiens, « on était une cinquantaine de familles de maraîchers sur Stains, Saint-Denis, Pierrefitte, se rappelle-t-il. Les expropriations ont commencé en 1963, par le clos Saint-Lazare, juste derrière. » Comme d’autres, sa famille a assuré ses arrières, acheté des terrains plus loin de Paris, dans le Val d’Oise et dans l’Oise, tout en continuant d’exploiter ses quelques hectares dionysiens. « Ils ont été rachetés par la mairie en 1983, le maire nous a dit ‘continuez à travailler’, les années ont passé. » Quand Reporterre était passé le voir en 1989, les terres étaient louées à l’année, son maintien n’était pas assuré. Finalement, il a pu rester jusqu’à sa retraite, prise il y a peu.

«<small class="fine"> </small>Ils sont nés en ville, ce sont des moutons urbains<small class="fine"> </small>», explique

Des terrains maraîchers proches de la capitale, il ne reste plus grand-chose. Jean-Michel Roy, historien et ethnologue spécialiste de l’agriculture urbaine, avait compté encore une dizaine d’exploitations dans la zone, dont celle de M. Kersanté, lors d’une enquête en 2002. La plupart de ces maraîchers, d’ailleurs, étaient déjà à la retraite mais continuaient de cultiver. « La sortie des Halles de Paris vers Rungis au début des années 70 a sonné le glas de ces maraîchers, explique-t-il. Tout a été fait pour dissuader les petits producteurs régionaux de venir. » « Il y a eu deux vagues d’urbanisation, complète Christine Aubry, agronome spécialiste de l’agriculture urbaine. La première juste après la seconde guerre mondiale. Puis dans les années 80-90. » Il y a trente ans, Reporterre vous racontait donc cette deuxième vague qui a quasiment fini de bouter les derniers agriculteurs hors de la petite couronne.

Une éviction progressive qui fait en quelque sorte partie du processus habituel de l’histoire maraîchère, selon Jean-Michel Roy. « Depuis le XIIIe siècle et que les maraîchers existent, ils transforment des terrains en terres à légumes, les aménagent, créent des chemins, explique l’historien. Puis ils les revendent au prix du terrain constructible pour acheter plus loin, plus grand. C’est en quelque sorte inscrit dans leurs gènes qu’ils changent de terres tous les 20, 30, 50 ans. Mais en Seine-Saint-Denis, ils ont été expropriés et on leur a donné des queues de cerises. Certains ont perdu beaucoup, se sont sentis spoliés. »

La ferme est aussi un lieu d’expérimentation, avec des pousses en hydroponie sous la serre par exemple

René Kersanté a tenu jusqu’au bon moment, celui où l’agriculture urbaine faisant son chemin auprès des politiques, la ville de Saint-Denis a décidé de conserver la vocation agricole des terres. Après un appel à projet, elle a désigné un projet piloté par les Fermes de Gally, entreprise qui gère déjà deux fermes pédagogiques. Côté cour, la responsable Jeanne Crombez montre comment les anciens lieux de stockages de légumes sont devenus des espaces d’ateliers autour du pain ou de la laine. Côté champs, elle fait le tour des parcs des animaux présents (chèvres, brebis, poules, lapins, etc.) « pour le contact avec les enfants », explique-t-elle. Les quelques productions de légumes sont vendues sur place, ou utilisées dans les ateliers. « On va planter des potirons en prévision d’Halloween. »

Jeanne Crombez et René Kersanté.

L’histoire de la ferme est mise en valeur via les photos de la famille Kersanté. Celle du maraîchage parisien est retracé à travers les outils présentés au public. René Kersanté, encore souvent présent sur la ferme, corrige un jeune maraîcher qui place les châssis (les vitres permettant de maintenir les cultures au chaud) dans le mauvais sens, décrit le dense système d’arrosage sous pression grâce aux citernes encore sur le toit, retrace le parcours des wagonnets qui permettaient de transporter fumier, légumes et outils. La ferme se veut aussi lieu d’expérimentation, avec des pousses en hydroponie sous la serre, des expérimentations en partenariat avec Agroparistech et l’Institut national de la recherche agronomique (Inra), ou encore un projet de serre sur le toit du hangar. Maraîchage d’hier et d’aujourd’hui semblent ici en parfaite continuité. « Les jardiniers-maraîchers de Paris avaient de toutes petites exploitations et cultivaient sous cloche, sur des couches de fumier. Ils avaient une culture très intensive qui pouvait utiliser un mètre cube de fumier et un mètre cube d’eau pour produire jusqu’à 25 kilos de légumes au mètre carré par an », décrit Jean-Michel Roy. « Le maraîchage urbain était très technologique, confirme Christine Aubry. Il a inspiré le maraîchage bio intensif qui revient aujourd’hui. »

Une photo de la mère de René Kersanté aux Halles.

En revanche, les systèmes économiques ne sont plus les mêmes. Là où René Kersanté vendait radis et salades sur le marché ou à la grande distribution, la Ferme urbaine de Saint-Denis parie sur les services et notamment sur les animations à destination des habitants alentour, mais aussi des entreprises voulant renforcer la cohésion d’équipe grâce à des séminaires les mains dans la terre.

Les Bergers urbains, eux, vivent des contrats avec les entreprises, établissements, collectivités pour l’entretien de leurs espaces verts. Ils vendent donc du service, mais se revendiquent aussi producteurs, car leurs moutons sont destinés à la production d’une viande haut de gamme. « Nos moutons ne mangent que de l’herbe et font douze kilomètres par jour », précise Julie Dubreuilh. « Plus de la moitié va aux bergers bénévoles [qui aident à garder le troupeau], le reste est vendu à de grands chefs. »

Le défi majeur de l’agriculture productive en milieu urbain : trouver un modèle économique viable

Christine Aubry distingue dans l’agriculture urbaine en développement différents modèles économiques, basés sur les subventions, les services aux particuliers et entreprises, ou la vente de la production, mais plutôt « sur des marchés de niche pour des produits à haute valeur ajoutée. » La production n’est donc souvent pas l’objectif premier de cette agriculture qui investit les toits, friches ou même les hangars et les caves. « Pour la plupart des villes, seulement 2 à 3 % de la consommation de légumes vient du péri-urbain proche. Pour les villes les plus pro-actives comme Toronto on atteint 10 %. L’agriculture urbaine a plutôt un rôle social, éducatif, de reconnexion avec l’agriculture et le vivant », estime la chercheuse.

En 2016, la l’Observatoire de l’agriculture urbaine indiquait qu’il existait 73 hectares d’agriculture urbaine en Île-de-France, la plupart sous la forme de jardins familiaux, ouvriers ou d’insertion. « Les espaces productifs marchands ne représentent que 3,7 hectares, soit 5 % de la surface cultivée. Ce dernier point résume le défi majeur de l’agriculture productive en milieu urbain : trouver un modèle économique viable », indiquait alors la maison de l’agriculture urbaine. Le développement est rapide, la ville de Paris affiche vouloir atteindre 30 hectares cultivés d’ici 2020.

Mais au-delà du modèle économique, reste en suspens la question de l’impact écologique de cette agriculture urbaine. « Il est vrai que le maraîchage hors-sol et en particulier indoor [d’intérieur], consomme beaucoup d’énergie. Je dirige actuellement une thèse sur l’analyse du cycle de vie des agricultures urbaines », indique Christine Aubry.


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Source : Marie Astier pour Reporterre

Photos : ©Marie Astier /Reporterre



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