Policiers à tête de mort : un symbole dangereux

5 novembre 2014 / Cyril Cavalié (Reporterre)



Des policiers arborant des foulards à tête de mort lors d’une manifestion : c’est tout sauf anecdotique. Un symbole dangereux dans un pays dont l’idéal reste républicain. Décryptage.





Moins d’une semaine après la mort de Rémi Fraisse, 21 ans, tué à Sivens (Tarn) par l’explosion d’une grenade offensive lancée par un gendarme mobile, un policier en civil arborant une tête de mort fait face aux manifestants.

Le photographe Vladimir Slonska-Malvaud, 24 ans, auteur de ce reportage publié lundi matin sur Reporterre est formel. Sur plusieurs de ses clichés, pris samedi à Nantes, lors d’une manifestation de soutien à Rémi Fraisse, un fonctionnaire de police en civil, casquette, blouson, pantalon et gants aux couleurs foncées, porte un masque de tête de mort.



Un symbole choquant sur le visage d’un représentant de l’ordre, même sur un civil, qui par définition ne porte pas d’uniforme. Un symbole particulièrement malvenu dans le contexte tendu que l’on connaît, celui de la mort brutale d’un jeune manifestant – « un crime du pouvoir socialiste », selon Hervé Kempf.

D’autres policiers en civil arborant le même jour un foulard à tête de mort ont été vus et photographiés par d’autres témoins : les reporters de Taranis News les ont filmé dans leur video retraçant la manifestation de Nantes le 1 novembre. On les voit à 8’00" :

En France, la présence de policiers en civil dans les manifestations est monnaie courante. Leur code vestimentaire, censé refléter par mimétisme celui des manifestants, est connu de tous : sweats à capuche, cagoules, masques ou foulards, lunettes de soleil ou lunettes de protection, gants, jeans, blousons sombres. Le visage entièrement ou en partie dissimulé, ils ne passent jamais inaperçus. D’autant moins que leur arme de prédilection est une fine matraque télescopique, tenue fermement au poing, le long de la jambe, lorsqu’ils entrent en action.



Un masque représentant une tête de mort. Voilà qui est original sur le visage d’un policier qui intervient dans une opération de maintien de l’ordre. Le moins que l’on puisse dire est que cela fait désordre. On n’imagine pas les fonctionnaires de police dans la rue, un smiley jaune sur le front, un bouquet de fleurs à la main, à la manière des pochoirs de Banksy, en train de demander poliment aux manifestants les plus agités de se calmer.

On aurait aussi du mal à se représenter les CRS portant des cuirasses dessinant des squelettes, avançant en claquant des dents vers les manifestants, telle l’armée vindicative soulevée contre Jason dans le film Jason et les Argonautes.

Un sens opposé aux valeurs républicaines

Découvrir un policier en chair et en os, qui n’est pas un personnage de fiction, montrer le visage figé de la mort au contact des manifestants, même les plus enragés, crée un sentiment de malaise.

 Quand les Bonnets rouges, les Anonymous ou les masques blancs de Génération précaire battent le pavé en portant leurs accessoires comme des étendards, personne ne s’attend à ce qu’en face, la maréchaussée prenne des libertés, passe outre une certaine dignité et choisisse des symboles qui ont du sens, un sens opposé aux valeurs républicaines qu’elle défend aussi bien dans ses bureaux, devant les citoyens que sur le terrain.



Peut-être ce policier avait-il fêté Halloween la veille au soir et oublié d’ôter son masque, sans que sa hiérarchie n’ait rien trouvé à redire le lendemain ? Peut-être pratique-t-il le paintball ou l’airsoft (jeu de guerre très sportif, entre le jeu de rôle grandeur nature et le survival game, au cours duquel des équipes munies de répliques d’armes à feu s’affrontent – le type de masque du policier, probablement en micro-fibre élastique ou en néoprène, est connu pour être porté par les joueurs d’airsoft) ? Peut-être se protège-t-il à sa façon de la pollution de l’air ou bien du gaz lacrymogène répandu par ses collègues (la protection offerte par ce modèle de masque est relativement faible) ? Peut-être soigne-t-il simplement son apparence, en plus de chercher à préserver son anonymat ?



Quelles que soient les raisons, conscientes ou inconscientes, qui ont poussé ce policier à hisser le drapeau noir sur sa mâchoire, elles se retrouvent à présent balayées par la puissance du symbole. A l’image de ce légionnaire de l’armée française, pris en photo sur le vif le 20 janvier 2013 au Mali, par Issouf Sanogo, photographe à l’AFP. En contre-jour, le cliché était magnifique, le soldat fier, centré, photographié en contre-plongée pour le magnifier et attirer l’attention sur sa présence.

Seul dénotait l’imprimé blanc sur fond noir qui sautait aux yeux de quiconque regardait le bout de tissu noué autour de son cou. Une tête de mort. Ce militaire n’avait pas démérité au combat, pas plus qu’il n’avait commis de crime de guerre. Tout juste s’était-il entiché de ce foulard. Une bravade contre la grande faucheuse, un signe féroce pour effrayer l’ennemi. Mais un symbole dévastateur pour une armée moderne, dans une société de l’image et de la communication tous azimuts qui ne pardonne au pouvoir, à ses représentants et à ses exécutants aucune faute de goût.



Nous-y voilà, l’image. Symbole guerrier par excellence, la tête de mort renvoie inévitablement à une fin définitive, à la destruction, à l’anéantissement. Voir un policier porter ce symbole, c’est avoir la désagréable impression d’avoir affaire à un tueur.

C’est aussi, symboliquement, regarder quelqu’un qui soutient sans nuances l’action violente des gendarmes mobiles face aux militants du camps de Sivens. C’est tout aussi symboliquement regarder droit dans les yeux celui qui a fait rendre son dernier souffle à Rémi Fraisse.

C’est l’exterminateur, Azraël l’ange de la mort, l’un des quatre Cavaliers de l’Apocalypse une casquette vissée sur la tête.
 Dans toute confrontation, la psychologie prend sa part. On parle même de guerre psychologique. Hier, associée à la piraterie, un temps symbole d’une armée fasciste, la tête de mort est de nos jours synonyme de danger et de toxicité.


La tête de mort, un poison pour la République



Samedi à Nantes, comme ailleurs à Paris ou à Toulouse, et bien entendu sur la zone humide du Testet depuis une semaine, le climat est tendu, les tensions vives, l’autorité, par la voix du ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve, fait barrage, en continuant à afficher un message de fermeté. Laissant les opposants du camp de Sivens dans l’incompréhension, pleurer l’un des leurs.

Au moment où la dangerosité des armes déployées par les gendarmes mobiles est dénoncée, et où, Outre-Atlantique, la militarisation de la police est fustigée (cf. la polémique née cet été à Ferguson, aux Etats-Unis, suite à la mort d’un homme tué par un policier), il n’est pas d’image plus inopportune que ce symbole agressif de la guerre, dans un rassemblement de soutien sur la voie publique.


LES POLICIERS MASQUES ENFREIGNENT LA LOI

Les masques ou foulards de ces policiers, qui dissimulent leur visage, ne contreviennent-ils pas à la loi 2010-1192 qui interdit de se déplacer masqué dans l’espace public ? Voici [le texte_<http://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000022911670].




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Source : Cyril Cavalié pour Reporterre.

Cyril Cavalié est iconographe, photojournaliste et réalisateur indépendant
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Photos :
. chapô et photo du policier avec foulard à tête de mort : Vladimir Slonska-Malvaud pour Reporterre.
. autres policiers à foulard à tête de mort : Taranis News.
. soldat au Mali : Issouf Sanogo (AFP).


Cet entretien a été réalisé par un journaliste professionnel et a entrainé des frais. Merci de soutenir Reporterre :

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