Pollution de l’air : les responsabilités des grandes industries sont bien cachées

25 février 2014 / Marie-Paule Nougaret (Reporterre)

Dans la pollution de l’air, on pointe à juste titre les transports. En oubliant les avions. Et en ignorant les grandes industries. Une bonne raison à cela : les statitsiques de la pollution industrielle, naguère très ouvertes, sont devenues particulièrement opaques.


Le ministère de l’Ecologie, qui s’appelait jadis ministère de l’Environnement, publie sur internet les statistiques officielles de pollutions industrielles. Il s’agit des pollutions dépassant les limites fixées par des autorisations de rejet dans l’air ou dans l’eau, parfois les deux.

La publication de ces données est prévue par un accord international, le Protocole de Kiev, conclu en 2003, et qui prévoit que chaque Etat signataire doit tenir un Registre des Rejets et Transferts de Polluants (sigle anglais PRTR) consultable électroniquement. C’est consultable, mais peu clair, comme on va le voir, et beaucoup moins que les brochures du ministère d’autrefois.

Léger retour en arrière : en 1976, l’Assemblée Nationale vote, à l’unanimité, la loi de protection de la nature. A l’unanimité, oui, on a peine à le croire, mais l’esprit de liberté de 1968 soufflait encore dans le cœur des députés. Le Concombre masqué, personnage de Mandryka, pouvait utiliser le nom d’un groupe industriel comme juron, tout le monde trouvait ça délicieux, nul ne songeait à lui chercher procès.

- Les aventures potagères du concombre masqué 1974 -

En 1978, nouvelle avancée : la loi sur l’accès des citoyens aux documents administratifs. Le ministère de l’Environnement, né en 1974, fournira désormais les statistiques de pollution à qui les demandera. Année après année, la présentation s’améliore, devient une Cartographie de la Pollution Industrielle, brochure sur papier recyclé. On y situe sur une carte les gros pollueurs d’un seul coup d’œil ; et leur nom figure en regard. Voici par exemple les rejets dans l’air de dioxyde de soufre, alias SO2, pour 1990 :

On voit que les plus grosses saletés sortaient des cheminées de Gardanne, près de Marseille, qui crachaient joyeusement 52 924 t de SO2 par an, issues de la combustion d’un charbon local, le lignite, très soufré. La même centrale de Gardanne que l’on veut aujourd’hui reconvertir en centrale à bois, quitte à tondre les Cévennes, la Provence et un morceau du Canada.

Le dioxyde de soufre, en présence d’eau dans l’air, donne des pluies acides. Ces retombées attaquent le nez des bébés, les bronches des enfants, les poumons des parents. Sans parler de la peau, des cheveux, du squelette, du fer, des pierres, des feuillages et des écorces, déminéralisés.

Les cartes des autres pages montraient les déversements autorisés dans l’eau d’aluminium, arsenic, azote, cadmium, chlorures, chrome, cuivre, cyanure, demande en oxygène, étain, fer, fluor, hydrocarbures, manganèse, mercure, matières en suspension, nickel, phosphates, plomb, sulfates, titane et zinc ; ainsi que les émissions dans l’air de cadmium, composés organiques volatils, chlore, fluor, mercure, oxydes d’azote, monochlorure de vinyle, phénols, poussières, thallium et zinc.

C’était du beau travail. Ca ne pouvait pas durer. En 1993, les cartes publiées ne montraient plus le hit parade des pollueurs, mais la pollution par département. On sait ce qui nous tombe dessus, mais il n’y a pas de fautif à incriminer. Leurs noms se trouvaient trois pages plus haut, il fallait chercher.

On y découvrait que Gardanne avait reculé de la 1re à la 3e place, pour la pollution soufrée, derrière la centrale EDF Cordemais en Normandie et la raffinerie Total de Gonfreville, près du Havre.

- La vie quotidienne du concombre masqué, 1981 -

En 2001, pour le tournant écologiste du millénaire, on atteint un nouveau sommet : brochure de luxe, format in octavo, couverture glacée, couleurs. Gardanne s’appelle désormais SETCM. Divers pollueurs se sont trouvé un nouveau nom. Après sa digestion par Aventis, Rhône Poulenc n’évoque plus grand chose chez les nouvelles générations.

- Le bain de minuit du concombre masqué, 2013 -

En 2000, donc, la centrale rebaptisée SETCM a vomi 13 758 t de SO2, ce qui la met en cinquième place, derrière BP à Martigues, toute proche (14 024 t). Car désormais les raffineries abaissent le soufre à 0,05% seulement du carburant diesel. Et plutôt que de le récupérer « en circuit fermé », et le vendre pour des usages agricoles, nous expliquera le ministère, les « usines trop anciennes restent en circuit ouvert ». Autrement dit, elles balancent le SO2 dans l’atmosphère, en toute bonne conscience - et légalité.

Du point de vue global, ça ne change rien, ça déplace seulement le SO, diffusé sur les routes, pour le concentrer autour des raffineries. La vie devient irrespirable à Berre, comme le remarque le site Rue 89. Les écolos qui s’étaient battus pour un diesel propre, n’avaient pas l’esprit assez retors pour imaginer ce laxisme envers les pétroliers.

A partir de 2003 cesse l’exploitation du lignite de Provence : trop profond. Il coûte moins cher de faire venir un charbon d’Afrique du sud, que Gardanne sait brûler plus proprement, dans un lit fluidisé. Emission de la SNET (ex SETCM) pour 2003 : 10 903 t de SO2, selon la Région.

Mais allons maintenant consulter IREP, le registre du ministère sur l’internet.

Voir les rejets d’oxyde de soufre de Gardanne en 2012 ? Mais c’est facile. On lance la recherche par établissement. Il faut le nom de l’usine. En l’occurrence nous en avons testé quatre. Il faut encore cocher la région, le département, la commune (dans le cas de Gardanne, deux possibilités). Puis choisir le secteur d’activité (énergie) dans deux nomenclatures différentes.

Ensuite sélectionner le polluant : le SO2 apparaitra en deuxième position, si vous avez cliqué sur Polluants atmosphériques généraux. Comment, vous ne saviez pas ? Enfin choisir l’année. Résultat : pas de réponse. Lancer une autre recherche.

Essayons par cartographie sur le même site : l’usine n’apparaît pas.

En fait, on la trouve plus facilement sur les pages jaunes :

Alerté, le service dit que le site se trouve en maintenance, pour changer la nomenclature des activités. Admettons. Consultons donc plutôt les rejets « par substance », ici les oxydes de soufre, pour toute la France. Résultat, la liste des champions de la pollution. Pour les situer, il suffit de connaître par cœur les numéros de département.

Pourquoi faire simple si on peut compliquer ? La documentation sur papier, c’est plus pratique, fixe et fiable. Il suffit d’avoir de la place pour la ranger. Mais cela peut rendre les choses plus visibles...


Actualisation - Deux mois après la parution de cet article, le Commissariat général au développement durable a publié un document qui permet d’y voir plus clair sur la pollution industrielle, Industries et environnement, édition 2014.


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Source : Reporterre.

Première mise en ligne le 25 février 2014.

Avec la complicité amicale de Mandryka et du concombre masqué.

Lire aussi : Le gouvernement Ayrault continue à agresser l’environnement : déjà 45 mesures hostiles


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