Quand des gens normaux interrogent une experte sur le climat

3 décembre 2015 / Christelle, Évelyne, Francis, Laurent, Marie-France, Marina et Émilie



Reporterre a organisé une rencontre entre Alix Mazounie, spécialiste des relations internationales au Réseau action climat, et des habitants de Bohain, dans l’Aisne, tous chômeurs de longue durée, pour une après-midi de discussions sur la COP 21 et le changement climatique.

Dans le cadre de son projet « Climat et quartiers populaires », Reporterre a animé en juillet dernier un atelier média à la Maison de l’emploi de Bohain (Aisne). À l’issue de cet atelier, nous avons organisé une rencontre à Paris entre ceux qui y ont participé, Christelle, Évelyne, Francis, Laurent, Marie-France et Marina, tous chômeurs de longue durée en parcours d’insertion, et Alix Mazounie, chargée des relations internationales au Réseau action climat (RAC) France.


Les négociations climatiques et la COP 21

Le groupe de journalistes citoyens de Bohain – Pourquoi attendre 2020 pour l’entrée en vigueur de l’accord s’il est si important de lutter contre le changement climatique ?

Alix Mazounie – Pour une raison technique : à la fin de la COP 21, les chefs d’État vont signer un bout de papier, l’accord de Paris, mais cela ne suffira pas. Il faut que cet accord soit également signé par les parlements nationaux, et c’est un processus qui peut prendre du temps. Les élections ne simplifient pas la chose : par exemple, les États-uniens vont voter pour un nouveau président le 8 novembre 2016, et la nouvelle majorité peut très bien refuser de signer un texte approuvé par l’ancienne. C’est pour cela que l’ONU laisse une marge avant l’entrée en vigueur de l’accord.

Mais je suis d’accord avec vous : il est important que des mesures soient prises dès à présent, pour qu’on puisse contenir le changement climatique sous la barre des 2 °C. C’est même la priorité si on ne veut pas que l’accord soit caduc avant même son entrée en vigueur.

Alix Mazounie, spécialiste des relations internationales au Réseau action climat.

Quelles sont les concessions que l’État français est prêt à faire ?

Le rôle des ONG est de montrer que les mesures de lutte contre le changement climatique peuvent rapporter de l’argent et créer de l’emploi. Mais même comme ça, c’est difficile d’obtenir de vraies concessions. Prenons l’exemple de la ligne Bordeaux-Paris. Il existe un doublon entre l’avion et le train. Pourtant, les dirigeants n’osent pas fermer une ligne à cause des suppressions d’emploi que cela entraînerait, alors que l’argent gagné pourrait être réinvesti ailleurs. De plus, le gouvernement est très influencé par les lobbies. Il subit certaines pressions qui l’empêchent d’avancer. Et évidemment, il faut penser cette question de l’emploi : il faut pouvoir retrouver un emploi et des opportunités professionnelles à ceux qui travaillent dans des secteurs non soutenables.

Quel est le rôle du Réseau action climat (RAC) France dans les négociations ?

C’est d’emmerder le gouvernement ! Pendant la COP 21, le rôle de la France, en tant que présidente, sera de faciliter les négociations. Nous devons vérifier qu’elle fait vraiment son travail et qu’elle ne cherche pas simplement à faire plaisir à tout le monde, pour que tout le monde reparte avec le sourire. Nous devons aussi vérifier que le gouvernement met en œuvre des mesures au niveau national, car c’est là le gros du travail à faire pour lutter contre le changement climatique. Surtout dans un contexte d’Union pour l’énergie où tout le monde fait un peu ce qu’il veut.

Nous nous concertons avec les ONG du monde entier. Nous nous mettons d’accord sur les grands points et nous ne lâchons pas. Il faut voir ça, toutes les ONG rassemblées dans la même salle lors des sessions de négociations, en train de présenter leurs arguments et défendre leur point de vue face aux délégations. Nous avons aussi un rôle par rapport à la presse, pour mettre la pression au gouvernement qui veut se montrer bon élève. En effet, toutes les télés du monde vont se tourner vers la France pendant la COP 21.

Christelle.

Avez-vous un impact sur les négociations ?

Oui et non. Oui, parce que si nous n’étions pas là, ça serait encore pire. Derrière chaque virgule et chaque mot se cache de grosses nuances et nous, on veille au choix des mots. On pèse aussi sur les enjeux de solidarité internationale avec les pays les plus pauvres, on est un peu comme le phare dans la tempête, on indique la bonne direction.

Non, parce qu’on sait l’ampleur des changements nécessaires et malgré tous nos efforts, la négociation continue de les occulter. Par exemple, la négociation ne traite pas directement de la question énergétique alors qu’on sait que c’est à la fois la cause du problème climatique et sa solution.

Êtes-vous plus sensibilisée sur un sujet ?

Je suis très sensibilisée aux souffrances du continent africain. Il subit directement les impacts du changement climatique et de manière quotidienne. Sans compter que ces impacts viennent frapper ceux qui sont déjà frappés par la pauvreté. Ça me révolte et j’estime que l’accord de Paris doit se battre pour eux en priorité.

Je suis aussi très sensible au fait que la pollution ne nous affecte pas tous de la même manière en France : les habitants de la Seine-Saint-Denis, par exemple, ne vivent pas la pollution de l’air comme tout le monde. Et ça c’est juste le symptôme de beaucoup d’autres inégalités et injustices.

Laurent.

Le changement climatique et ses conséquences

Francis – Le changement climatique est-il réellement dû aux humains ? Parce qu’il y a déjà eu des changements climatiques et des climats différents il y a des millions d’années.

Cette fois, c’est très différent, du fait de la rapidité du changement. La température augmente rapidement depuis cinquante, cent ans, alors que, les fois précédentes, le processus mettait des millions d’années. Chaque année, chaque mois bat de nouveaux records et c’est ça la grosse différence.

L’autre différence, c’est à quoi est dû le changement climatique : nos modèles de consommation et de production qui reposent quasi-uniquement sur le charbon, le pétrole et le gaz, qui font qu’on n’a jamais autant émis de gaz à effet de serre en si peu de temps.

Francis – J’ai aussi entendu qu’une modification de l’axe de rotation de la Terre autour du Soleil pourrait avoir un rôle dans le changement climatique...

Je ne sais pas. Mais une chose est sûre : même si le changement climatique n’était pas dû aux activités humaines (pourtant, c’est vraiment le cas), on aurait quand même intérêt à renoncer aux énergies fossiles parce que c’est une source d’énergie limitée, en voie d’épuisement.

Francis.

Quel effet a le changement climatique sur la couche d’ozone ?

Ce n’est pas la même chose. Les gaz responsables du trou dans la couche d’ozone (HFC, anciens gaz contenus dans les déodorants, les frigos, les climatiseurs) ne sont pas les mêmes que ceux responsables du changement climatique. Pour lutter contre le trou dans la couche d’ozone, il existe une autre instance de l’ONU, le Protocole de Montréal, qui se réunit tous les ans, comme la COP.

Mais il existe un lien entre les deux : on a réussi par la coopération internationale à progressivement résorber le trou dans la couche d’ozone, preuve qu’on peut trouver des solutions à 195 États. Mais attention, il faut tirer une leçon importante de la gestion du trou dans la couche d’ozone : un des gaz qui permet de remplacer les gaz responsables de ce trou est un puissant gaz à effet de serre. Attention donc aux fausses solutions !

Quelle est l’influence du changement climatique sur la faune ?

Je ne suis pas spécialiste, mais je sais que le changement climatique cause des disparitions d’espèces car leur vitesse de déplacement n’est pas toujours suffisante pour fuir le changement climatique et se rendre dans des milieux plus adaptés. Certaines associations s’occupent spécialement de cette question, comme France nature environnement.

Évelyne – C’est vrai que quand j’étais petite, quand on m’emmenait à la pêche, il y avait plus de poissons que maintenant. Certaines espèces comme les épinoches ont disparu. À l’inverse, d’autres poissons qui n’étaient pas là avant sont arrivés. Et aujourd’hui, certaines cigognes restent là toute l’année au lieu de migrer comme elles le faisaient avant.

Évelyne.

Quel est le prix des conséquences du changement climatique ?

Un rapport sénatorial est paru en juillet dernier sur le coût économique et financier de la pollution de l’air. Il chiffre ce coût à cent milliards d’euros par an !

Par ailleurs, les pays commencent à s’alarmer, car ils réalisent qu’il serait plus coûteux de ne rien faire et de devoir s’adapter à des changements climatiques importants, plutôt que de prendre des mesures de réduction des émissions dès à présent.

Le changement climatique et les personnes à faible revenus

Quel est le point de vue des dirigeants sur la pollution des personnes à faibles revenus ?

Ils n’ont pas vraiment de point de vue... ou alors, un point de vue faussé. Ils pensent que certaines mesures nécessaires sont impopulaires et les empêcheraient d’être réélus, mais l’expérience démontre le contraire : aujourd’hui, le climat et la pollution, c’est aussi une question de pauvreté. On n’est pas tous égaux face à la pollution et aux impacts du changement climatique et quand on parle aux gens, on se rend compte qu’ils veulent des réformes et du changement pour lutter contre les phénomènes.

Pourquoi avoir accepté de nous rencontrer ?

Je suis très contente de vous avoir rencontré, parce qu’habituellement je rencontre surtout des négociateurs et des experts du climat – pas assez de gens qui n’ont pas de voix dans ces débats. Or, quand on présente nos arguments et nos mesures aux États, ils nous répondent qu’on ne sait pas si c’est ce que veut la population, si elle est d’accord avec ça !

- Propos recueillis par Christelle, Évelyne, Francis, Laurent, Marie-France et Marina




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Lire aussi : Au marché de Bohain, les gens parlent du climat, mais ne croient pas à la COP 21

Source : Christelle, Évelyne, Francis, Laurent, Marie-France, Marina et Émilie Massemin pour Reporterre

Photos : © Matthieu Clavel/Reporterre sauf
.Chapô : Marina, Marie-France, Christelle, Évelyne, Francis et Laurent (de gauche à droite). ©Delphine Preuvot (Plan local pour l’insertion et l’emploi du pays du Vermandois), et Alix Mazounie, DR.

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