Au marché de Bohain, les gens parlent du climat, mais ne croient pas à la COP 21

Durée de lecture : 6 minutes

1er octobre 2015 / Emilie Massemin (Reporterre)

Par une belle matinée d’automne, Reporterre est allé causer climat au marché de Bohain, dans l’Aisne. Dans ce bourg hanté par l’effondrement de l’industrie textile et cerné de monocultures, la colère et la désillusion pointent. Inquiets des vents de plus en plus violents et d’une taxe diesel qui pèserait sur leurs faibles revenus, ils ne croient guère en la volonté d’agir des gouvernements.

- Bohain (Aisne), reportage

Il est un peu plus de 9 h 30 ce vendredi matin de septembre, mais les passants sont encore rares sur la place du marché de Bohain-en-Vermandois. Jean-Marc, 53 ans, marchand des quatre saisons, a abandonné son étal à sa femme et se prélasse quelques instants au soleil. Pourtant, cette chaleur automnale ne le réconforte qu’à moitié, confie-t-il : « On voit bien qu’il se passe quelque chose depuis quelques années. Un jour il fait beau, le lendemain il pleut. Il y a de plus en plus de vent depuis quelques années. Il y a trois semaines, des mini-tornades ont cassé des arbres et dévasté des maisons du département. C’était dans les journaux. »

De retour derrière son étalage de fruits et légumes, il pèse un kilo de pommes, encaisse une poignée de pièces et poursuit son idée : « Et ce n’est pas qu’ici. Je vais en vacances à Quiberon en Bretagne depuis que j’ai sept ans, et je vois bien la dégradation des coquillages et des algues. Avant, on pêchait l’éperlan à profusion. Aujourd’hui, il n’y a plus rien. »

Jacky, 60 ans, se mêle à la conversation. « C’est pas beau, l’avenir. Quand on entend tout ce qu’on entend à la radio... Avec le changement climatique et les sécheresses en Afrique, on aura de plus en plus de migrants. Ici, on manque pas d’eau ! » s’exclame le retraité de Montigny-en-Arrouaise, une commune proche.

La COP 21 ? « De l’argent dépensé pour rien »

A côté de lui, Christian me fait part de son scepticisme. « Il y a toujours eu de la pollution. Avant, on se chauffait au bois, ça polluait, tant pis. Maintenant, il faut tout enlever, les centrales nucléaires aussi. J’y comprends plus rien ! » Le retraité de 67 ans attrape son sachet de pommes de terre, et enchaîne : « Hier, j’ai regardé l’émission ’Complément d’enquête’ sur France 2 avec Nicolas Hulot. Ce qui va être organisé en décembre [la COP 21 à Paris, NDLR], ça sert à rien, c’est de l’argent dépensé pour rien. Les gens s’en foutent. »

« Des paroles, des paroles, des paroles, renchérit Jean-Claude, son béret profondément enfoncé sur sa tête. De belles réunions. On se réunit, on se concerte, jamais d’actes. Allez voir dans les champs, il n’y a plus d’alouettes, plus de bleuets, que des cultures intensives et des gens qui meurent de faim. »

« Il aurait fallu agir avant »

Un peu à l’écart, Corinne, 61 ans, fait patiemment la queue. La commerçante à la retraite se montre bien plus nuancée : « Beaucoup de gens commencent à se préoccuper du changement climatique, même si ce n’est sans doute pas assez. On commence à réagir. Il y a moins d’emballages, pour les yaourts par exemple. Mais il aurait fallu faire tout ça avant. »

Corinne, 61 ans, commerçante à la retraite

J’intercepte Philippe, 58 ans, qui traverse rapidement la place en compagnie de son épouse. « Le changement climatique ? Ça me préoccupe quand même un peu, pas pour moi mais pour les enfants, répond-il timidement. Je suis jardinier, je vois bien que quelque chose ne va pas. On n’a plus les saisons qu’il faut. Les hivers sont moins froids, il ne gèle plus assez, du coup les plantes manquent de repos. Au début de l’été, il n’a fait que pleuvoir. Il y avait des insectes qu’il n’y avait pas avant. »

Philippe, 58 ans, jardinier à Bohain

« C’est toujours les mêmes qui trinquent »

En face, Elisabeth, 34 ans, et Franck, 40 ans, guettent les clients derrière leur stand désert. Le couple de commerçants de Fresnoy-le-Grand achète des vêtements à Paris, qu’ils revendent sur les marchés. Franck se dit frappé par les conséquences du changement climatique : « On a fait la saison sur les plages. La mer monte. Dans certains petits villages, il y avait des réunions parce que les falaises se rapprochaient des maisons. »

Mais les efforts devraient être mieux répartis, juge le couple. « On accuse souvent les citoyens, mais il faudrait que les gros pollueurs fassent plus d’efforts », dit la jeune femme. Son mari l’approuve d’un hochement de tête : « Oui, ils sont en train de nous préparer une taxe sur le diesel, une interdiction d’entrer dans Paris en voiture. C’est toujours les mêmes qui trinquent. On veut supprimer le diesel, c’est bien, mais tout le monde n’a pas les moyens d’acheter une voiture hyride. »

Elisabeth, 34 ans, et Franck, 40 ans, commerçants

« Quand on veut protéger l’environnement, il faut avoir les moyens, abonde Elisabeth. La basse population ne peut pas se permettre d’acheter du bio sans emballages. Pourtant, c’est elle qui pâtit le plus des conséquences du changement climatique. »

Je quitte la place du marché pour emprunter la rue de la République, où, à 10 h 30, les passants se pressent le long des étalages. Irène, 57 ans, se tient bien droite derrière son stand couvert de mirabelles mûres à point. « Je pense qu’il y a plus à faire dans le ciel que sur terre. C’est les avions qui polluent le plus. Il y en a énormément maintenant. Pourquoi on ne fait rien contre ça ? » s’interroge la commerçante.

Irène, 57 ans, commerçante

« Il y a eu des périodes chaudes sans voitures qui circulaient... »

Près du camion-boucherie, mes questions prennent au dépourvu deux quinquagénaires, Françoise et Catherine. « Oui, il faut protéger la planète, hasarde la première, avant de me désigner un vieil homme costaud à l’air décidé qui s’éloigne, un sachet de saucisses à la main. Posez-lui plutôt la question, il aura plein de choses à dire ! »

Effectivement, le retraité de Fresnoy-le-Grand est très remonté. « On aurait dû s’en occuper il y a quarante ans, maintenant c’est trop tard. Et les assos, c’est bien ce qu’elles font, mais il faut qu’elles arrêtent un peu. En disant que le diesel est polluant, elles pénalisent tout le monde ! » peste-t-il. Grande gueule, il n’hésite pas à remettre en question la responsabilité de l’homme dans le changement climatique : « Le cycle de la Terre a toujours été périodes chaudes, périodes froides. Il y a déjà eu des périodes très chaudes sans voitures qui circulaient... »

Sous la halle, Françoise, 70 ans, et Justine, 22 ans, flânent bras dessus, bras dessous. Les deux femmes semblent plus sensibilisées à la crise climatique que mon interlocuteur précédent. « J’ai vu des reportages sur la glace qui fond pas mal, confirme la retraitée. Quand je vois ces nounours blancs sur leur tout petit bout de glace, ça me fait mal au cœur. J’aime tant les bêtes ! »

Françoise, 70 ans, retraitée, et Justine, 22 ans, cherche du travail dans la santé

Pour Justine, « la Terre se révolte, il faut faire attention. C’est pour ça que je ne fais pas d’enfants. » Mais les solutions existent, affirment-elles en chœur. « J’en connais qui prennent la voiture pour faire 500 mètres, accuse la jeune femme. Nous devrions tous faire de petits gestes. Ça ne prend pas trop de temps de faire le tri. » « Si j’avais un jardin, je ferais du compost », complète Françoise. A Justine de conclure : « Il faut lancer un mouvement de masse. »


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Source : Emilie Massemin pour Reporterre

Photos : © Emilie Massemin/Reporterre

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