Sur l’île de La Réunion, les milliards volent autour des promoteurs de l’autoroute sur pilotis

14 octobre 2015 / Philippe Desfilhes (Reporterre)



Le projet pharaonique de construction d’une route sur pilotis, met en péril l’environnement et les finances publiques de l’île de l’Océan indien. Elle intéresse dorénavant la justice, qui conduit une enquête pour « corruption » et « favoritisme »

Le désastre écologique et l’effroyable gâchis d’argent public qu’est la construction de la Nouvelle route du littoral (NRL) sont-ils en train de se transformer en un scandale politico-financier comme La Réunion n’en a jamais connu ? Rien, pour l’instant, ne permet de l’affirmer, mais l’enquête pour « corruption » et « favoritisme » prend de l’ampleur et la « NRL » devient un élément central de la campagne pour les élections régionales, ce que voulait éviter Didier Robert, l’actuel président Les Républicains (LR) du conseil régional.

L’homme fort de la droite réunionnaise est désormais mis en cause personnellement. Jeudi 8 octobre, les forces de l’ordre sont en effet intervenues à son domicile, ainsi qu’au conseil régional et aux domiciles d’autres élus régionaux. Les enquêteurs sont venus éplucher les patrimoines, biens immobiliers et comptes bancaires de Didier Robert et des acteurs du dossier de la NRL pour chercher à déterminer s’ils présentent des éléments suspects. Les locaux du groupement GTOI/SBTC (Bouygues et Vinci), principal attributaire du marché de la NRL, ont également été perquisitionnés.

« Or il y a quelques semaines, Didier Robert avait porté plainte pour cambriolage, signalant notamment le vol de deux téléphones portables et d’ordinateurs privés et professionnels, et cela avait beaucoup ri dans le Landerneau », rappelle Jean-Pierre Marchau, élu EELV responsable des transports à la mairie de Saint-Denis et un des leaders du Collectif Non à la nouvelle route du littoral.

Puissance des lobbies de l’automobile et du BTP

L’arrivée sur l’île début septembre des policiers, gendarmes et agents du fisc et des douanes du parquet national financier a donné une nouvelle dimension à l’enquête préliminaire ouverte en fin d’année dernière par le parquet de Saint-Denis de La Réunion. « Le dossier a été transféré en avril dernier au parquet national financier après de premières perquisitions et des interrogatoires dans l’île, signe que l’affaire est prise très au sérieux. Didier Robert et Dominique Fournel, l’adjoint en charge de la nouvelle route du littoral, ont notamment déjà été entendus », rappelle aussi une journaliste de l’agence de presse réunionnaise Imaz Press.

Didier Robert, le président du conseil régional de la Réunion, en août 2006.

Les soupçons de la justice porteraient sur l’attribution d’un marché de fourniture de matériaux, mais les opposants à la route se posent des questions sur le principal appel d’offre, celui du viaduc et des digues, attribué à Bouygues et à Vinci. Destinée à remplacer l’actuelle route côtière qui va de la préfecture de Saint-Denis au Port, la NRL serait en effet en grande partie construite sur pilotis. Un choix qui explique son coût très élevé (1,6 milliard d’euros selon le devis initial ; 2,5 à 3 milliards après les inévitables dépassements que prédisent les experts) et l’importance des dégâts sur l’environnement.

La contestation des opposants du collectif avait culminé en juin lors du passage de Manuel Valls à la Réunion puis lors d’importantes manifestations contre l’ouverture de carrières.. L’arrivée des enquêteurs ravive leur espoir de voir le projet de route annulé. Jeudi 1er octobre, le Théâtre sous les arbres, une institution culturelle locale, a joué Petit conte oriental et immoral, une courte pièce qui dénonce la nouvelle route et la puissance des lobbies de l’automobile et du BTP. Les opposants à la NRL s’apprêtent aussi à commémorer un triste souvenir : celui des accords dits de Matignon II, le 14 octobre 2010.

La question des dédommagements que pourraient réclamer Bouygues et Vinci

L’histoire du financement de la route est révélateur des collusions possibles entre les groupes de BTP et les hommes politiques au pouvoir dans l’île. Ainsi, avant la victoire surprise de Didier Robert aux élections régionales de 2010, ce n’est pas une route mais un tram-train qui avait été décidé, ce qu’avaient acté les accords dits de Matignon I, signés en 2007 entre le gouvernement de Dominique de Villepin et Paul Vergès, alors président (Parti communiste réunionnais) de la région. La décision n’a pas résisté à l’alternance. La droite, emmenée par Didier Robert, a fait campagne sur son opposition au tram. Arrivée au pouvoir, elle a dénoncé le contrat de tram-train et signé de nouveaux accords, dits de Matignon II, avec le gouvernement Fillon.

Bouygues, qui avait remporté au sein du consortium Tram’Tiss (dans lequel on retrouve aussi Veolia, Colas, Bombardier...), le contrat de 1,32 milliard du tram-train a saisi le tribunal administratif en réclamant 170 millions d’euros de dédommagement. Une somme que le groupe de BTP réclame toujours aujourd’hui - alors qu’il a remporté le contrat de la NRL associé à Vinci !

« Tout cela est scandaleux, d’autant plus que Bouygues s’est peut-être servi de cette épée de Damoclès pour faire pencher en sa faveur l’attribution du contrat de la NRL. On peut s’interroger aussi sur le comportement de Didier Robert, qui n’a pas respecté les engagements de ses prédécesseurs, fondant ainsi les arguments des avocats des membres de Tram’Tiss », se rappelle un proche de Paul Vergès.

La question se pose aujourd’hui des dédommagements que pourraient réclamer de nouveau Bouygues et Vinci si la gauche remporte les élections et annule le projet - dans les derniers sondages, les listes conduites par Didier Robert et sa principale opposante, la député PS Huguette Bello, sont au coude-à-coude. « Il y a aujourd’hui encore beaucoup d’inconnues sur l’enquête qui est menée par le parquet national financier et son calendrier, mais aussi sur les conditions de l’appel d’offre passé par la région. Cela explique la prudence des principaux candidats de l’opposition qui ne réclament pas une remise en cause de la NRL mais un audit, un arrêt des travaux et une plus grande place donnée au ferroviaire et aux transports collectifs dans le projet », indique Jean-Pierre Marchau.

Trop tard pour faire marche arrière ?

Un échangeur routier est déjà en construction à La Possession, l’entrée ouest de la future route du littoral. Un autre l’est également à La Grande Chaloupe, au milieu du trajet. « On construit également, au Port, l’usine d’où sortiront les éléments préfabriqués pour le viaduc. Didier Robert fait du forcing pour faire croire aux Réunionnais qu’il est trop tard pour faire marche arrière. Si le dossier est remis à plat après les élections, cela se traduira par des pertes financières supplémentaires alors que la région est déjà très endettée. C’est irresponsable », accuse Jean-Pierre Marchau, qui rappelle que l’abandon du tram-train s’est déjà soldé par une perte sèche de 70 millions d’euros d’indemnités contractuelles.

Les travaux de l’échangeur de La Possession sont en cours.

Et si la route se fait, quel argent restera-t-il pour mener à bien d’autres projets ? La question se pose, car l’État a clairement indiqué, au moment de la signature du protocole de Matignon, qu’il n’irait pas au delà de sa quote-part dans le financement de la NRL. « Les surcoûts seront à la charge de la région. Cela en serait fini d’un projet ferroviaire pendant 40 ans », se désole l’écologiste.




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Lire aussi : Le projet fou de Vinci et Bouygues qui va ruiner l’île de La Réunion

Source : Philippe Desfilhes pour Reporterre

Photos :
. Chapô : vue de la route du littoral et de ses falaises depuis la ville de Saint-Denis. Wikipedia (B.navez/CC-BY-SA)
. Didier Robert : Wikipédia (Stéphane Cazanove et Thierry Caro, pour le magazine 2512/CC BY-SA 2.5)
. Échangeur : Site de la région consacré à la nouvelle route du littoral.

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