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Sur la piste des serpents et grenouilles, sentinelles du changement climatique

24 mai 2018 / Maylis Détrie et Eugénie Baccot (Reporterre)

Souvent mal aimés, lézards, serpents, grenouilles sont des indicateurs essentiels pour mesurer les perturbations climatiques. Matthieu Berroneau, naturaliste et herpétologue, nous emmène sur les sentiers des Pyrénées pour aller observer quelques-unes de ces « sentinelles du climat ».

  • Vallée d’Aspe (Pyrénées-Atlantiques), reportage

Le printemps est maintenant bien installé dans le fin fond de la vallée d’Aspe. On aperçoit encore des crêtes enneigées en fond de décor ; mais en montant le long d’un petit sentier, le camaïeu de verts saute aux yeux : mousse fluorescente, herbes folles et arbres touffus surplombent la pierre mouillée par la bruine qui nous accompagne depuis le petit matin. Il faut allonger le pas pour suivre Matthieu Berroneau sur le trajet qu’il emprunte depuis plusieurs années : un passage sinueux, éloigné des sentiers touristiques qui nous mène progressivement vers les derniers sites où vivent la grenouille et le calotriton des Pyrénées.

Premier arrêt dans un ancien abreuvoir où des tritons palmés ont trouvé un terrain de jeu en toute tranquillité. Matthieu est habitué à les voir à chaque fois : « Le triton palmé est une espèce commune dans le Sud-Ouest parce qu’il est ubiquiste, il s’adapte à toute sorte de milieux, de la plage de Gironde jusqu’au lac à 2.000 mètres d’altitude. Contrairement aux autres espèces qui l’entourent ici, il n’est pas du tout menacé. Il devrait s’adapter facilement. »

Une station d’observation d’un lieu de vie des tritons.

Nous continuons à grimper. L’air s’épaissit pendant quelques instants et le paysage devient désolé. Nous traversons pendant une cinquantaine de mètres les feux pastoraux. L’ambiance change, sur fond d’odeur de bois brûlé mélangée à l’odeur de la terre humide. Le bruit du torrent est perceptible mais il nous faut encore avancer sur plusieurs centaines de mètres pour en atteindre le cœur et observer les futures grenouilles des Pyrénées.

Un têtard de grenouille des Pyrénées.

Une vingtaine de têtards noirs tachetés de blanc s’agitent dans le bassin d’eau fraîche. Nous sommes alors, m’explique Matthieu, face à un site unique au monde : « Cette nouvelle station a été découverte en 2010 de manière inattendue. C’est un des derniers endroits connus où vit l’espèce en vallée d’Aspe. La grenouille des Pyrénées est un des amphibiens les plus rares de France parce qu’elle se reproduit uniquement dans les torrents. Elle a une toute petite répartition avec des conditions climatiques et de biotope spécifiques puisque le niveau d’eau et la température doivent rester stables. Si ces données changent, elle devra migrer pour éviter l’extinction. Or, sa capacité de déplacement est limitée et il n’est pas certain que des conditions identiques existent ailleurs. C’est pour toutes ces raisons qu’elle fait partie des sentinelles du climat. Nous les comptons tous les ans pour analyser leur survie. »

« Pourquoi une espèce devrait-elle être utile pour avoir le droit de vivre ? » 

Équipés de nos plus belles bottes de pluie, nous remontons le torrent pour en atteindre la source. Là- haut, dans le bassin d’eau claire, nous surprenons une séance d’accouplement entre plusieurs calotritons des Pyrénées. Ce vieil animal qui a gardé son allure préhistorique est une espèce endémique en danger dont les seules populations vivent dans les torrents et les lacs d’eau froide. Une disparition progressive que regrette amèrement notre amoureux des amphibiens : « Avant, il était dans tous les lacs des Pyrénées et dans tous les torrents. Mais l’introduction de poissons comme la truite pour la pêche sportive a eu un impact énorme sur l’espèce. Maintenant, on trouve le calotriton uniquement dans des têtes de bassin, des endroits où ils échappent aux prédateurs grâce au bas niveau d’eau. »

Le calotriton des Pyrénées, ou euprocte, endémique des Pyrénées, est menacé.

Pour sauver le calotriton, les herpétologues de Cistude nature projettent un programme de conservation de l’espèce à l’échelle des Pyrénées avec d’autres associations [1]. L’objectif est de trouver des actions simples à mettre en œuvre : « On peut sensibiliser les promeneurs, explique Matthieu, en leur donnant le réflexe de nous prévenir s’ils en trouvent. Nous organisons aussi des réunions avec les pêcheurs pour voir comment limiter l’introduction de poissons dans certains secteurs. Enfin, on peut essayer de mieux gérer les variations brutales de niveau d’eau des barrages qui lessivent les torrents. »

En redescendant, nous passons à côté d’une des nombreuses stations météo installées par l’association pour mesurer toute l’année, toutes les heures, la température et l’humidité. Des données précieuses, premiers symptômes évidents des changements climatiques, qui sont recoupées avec les observations sur le terrain. Car les comportements animaliers restent de très bons indicateurs pour regarder la réalité en face.

Accouplement de crapauds épineux pendant la ponte.

Que deviendrait une grenouille des Pyrénées si la chaleur de l’eau venait à augmenter ? La réponse de Matthieu est sans appel : « L’eau ne serait plus oxygénée naturellement, des algues et d’autres espèces pourraient apparaître. Le milieu serait eutrophisé, il deviendrait plus riche et défavorable à des espèces aussi spécifiques. Avec son autonomie de quelques centaines de mètres, la grenouille ferait face à l’immense difficulté de trouver un nouveau milieu. Si le changement climatique se faisait en douceur, elle aurait le temps mais quand le changement est brutal, comme maintenant, cela réduit grandement ces chances de survie. C’est d’ailleurs ce qui s’est passé pour toutes les extinctions. »

La discussion avec notre spécialiste prend maintenant une tournure philosophique. Notre échappée pourrait s’intituler pendant quelques minutes « de l’utilité d’une espèce ». Je pose la question qui fâche : « Admettons que la grenouille des Pyrénées meure. Et après ? » Matthieu répond : « Le milieu ne changera pas en tant que tel mais la question serait plutôt : Pourquoi une espèce devrait-elle être utile pour avoir le droit de vivre ? La notion d’utilité est toujours liée à l’homme, c’est un mode de pensée complètement égoïste par rapport à la biodiversité. Si le rouge-gorge disparaissait, tout le monde crierait au scandale. Pourtant, sa disparition ne serait pas plus bouleversante que celle de la grenouille des Pyrénées. »

Le chemin s’enfonce à nouveau dans la forêt avant de s’écarter pour faire place à un torrent deux fois plus imposant. Les eaux tourbillonnent, leur fraîcheur remonte jusqu’aux narines et le bruit déferle aux oreilles. Dans le bassin de tête de ce torrent, nous observons des crapauds épineux en pleine reproduction.

La journée s’achève par un retour vers notre point de départ. Demain, nous irons explorer le terrain de jeu des reptiles de la région. Les sous-bois et les torrents vont faire place aux murets ensoleillés et aux buissons de ronces.

« J’aime ce que les gens n’aiment pas. Les reptiles et les amphibiens ont de très belles variations de motifs, de couleurs, de formes » 

Le lendemain matin, le soleil qui domine déjà promet une météo idéale. Enfin, pas pour tout le monde. Matthieu accélère un peu le départ : « Les vipères et couleuvres sont à la même température que l’air ambiant. Par temps gris, elles se prélassent, mais par temps ensoleillé, elles disparaissent dès que le soleil chauffe trop. » Nous voilà donc partis pour rejoindre un point à faire pâlir d’envie les amateurs de lieux abandonnés : une voie désaffectée de chemin de fer et ses rails envahis par la végétation.

L’acuité de l’herpétologue laisse pantois. Alors que nous scrutons entre les rails en espérant trouver des reptiles, il repère la petite tête d’une couleuvre dépassant d’un massif brouillon. « Une couleuvre à collier ! s’écrie-t-il. Celle-là, je vais l’échantillonner. L’analyse de son ADN nous révélera sa provenance. Vu la particularité de ses motifs, elle pourrait être espagnole, ce qui nous permettrait de répertorier une nouvelle espèce du côté des Pyrénées françaises. » Attrapée à pleines mains, la couleuvre est maintenant confiée à Claire, la stagiaire de Matthieu, qui doit pour la première fois enfoncer profondément un coton-tige dans le gosier de l’animal pour récolter un peu de salive. Les yeux de Mathieu sont brillants.

Prélèvement d’ADN d’une couleuvre astreptophore ou hélvétique.

La passion de l’herpétologue est restée intacte depuis le premier jour, quand il a attrapé une couleuvre à la main à l’âge de sept ans, jusqu’à un stage au CNRS de Chizé spécialisé dans les reptiles, qui finira d’affirmer sa vocation : « J’aime ce que les gens n’aiment pas. Les reptiles et les amphibiens ont de très belles variations de motifs, de couleurs, de formes. On a l’impression qu’ils partent avec un désavantage — pas de pattes… — mais, en définitive, ils ont des moyens de survie très développés. Un lézard se suffit d’une mouche par semaine alors qu’une musaraigne doit manger son poids quotidiennement. Les rechercher est aussi intéressant, on a toujours besoin de conditions météo particulières ou de types d’habitats spécifiques. »

Photographie d’une couleuvre astreptophore ou hélvétique.

La recherche se poursuit d’ailleurs pendant le pique-nique, le point est choisi, non sans raison, à proximité d’un vieux muret envahi par les ronces. Dès son sandwich avalé, Claire part en quête d’autres reptiles. Quelques minutes plus tard, elle revient avec, entre ses mains, un orvet fragile : un lézard sans pattes couleur sable qui a l’allure d’un serpent. Une espèce encore aujourd’hui bien installée dans les Pyrénées alors qu’elle a largement disparu en plaine à cause de la sylviculture intensive du pin maritime.

Alors que le soleil tape fort, nous attaquons l’ascension d’un transect : un chemin caillouteux à flanc de falaise, choisi par les naturalistes parce que deux espèces de lézards y cohabitent. Pour le néophyte, impossible de les distinguer. Pourtant, à force de persévérance, on finit par repérer le lézard des murailles, celui que nous pouvons tous voir dans nos jardins, identifiable à son museau plutôt long et ovale et à ses taches claires alignées en bandes parallèles. Au contraire, le lézard catalan est plus petit, plus élancé, avec un museau court et pointu. En tout cas, pour nos scientifiques aguerris, le terrain délimité est idéal : il permet de compter les individus tout en surveillant les changements d’altitude. Car c’est bien là le grand enjeu du programme des sentinelles du climat : « Avoir des données fiables sur les espèces les plus impactées par les variations climatiques locales pour être en mesure d’éclairer les choix politiques et de gestions des territoires. »

Alors que notre expédition s’achève, nous repartons avec un œil neuf sur ces espèces souvent négligées. Matthieu, lui, reviendra dans deux semaines pour opérer un nouveau comptage avant la fin de la période de reproduction. En redescendant la falaise, il conclut : « Il y aura toujours plein d’espèces qui survivront mais ce serait tellement dommage d’en perdre la moitié. Il y a sûrement des enfants qui les verront dans les livres, mais jamais dans la réalité. »


LE DIAPORAMA DE NOTRE REPORTAGE



LES CONSEILS DE L’HERPÉTOLOGUE POUR OBSERVER LES SERPENTS ET LESZARDS

  • Oubliez vos a priori : Peu d’espèces de serpents mordent l’homme sans se sentir attaquées. Taper des pieds lorsqu’on marche dans les herbes hautes est une légende. Vos seuls pas arrivant envoient des vibrations qui font fuir les reptiles.
  • Les lézards sont souvent au soleil sur du minéral, privilégiez donc des endroits bien exposés au sud. Observez, scrutez, sans forcément soulever des pierres.
  • Les serpents se cachent plutôt dans des zones difficilement accessibles aux prédateurs. Regardez dans la végétation sauvage, les ronces, les massifs secs qui donnent de l’ombre mais laissent passer le soleil. Privilégiez les endroits peu bouleversés par l’homme ou les anciennes constructions récupérées par la nature.


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[1En Nouvelle-Aquitaine, certaines espèces uniques au monde sont observées en tant que « sentinelles du climat » par l’association Cistude Nature. Ce programme scientifique de cinq ans analyse l’impact de la hausse des températures sur un panel d’animaux choisis pour leur faible capacité de déplacement.


Lire aussi : En quoi consiste le réseau Sentinelles du climat ?

Source : Maylis Détrie pour Reporterre

Photos : © Eugénie Baccot/Reporterre
. chapô : Matthieu Berroneau et un crapaud épineux.

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