Pour prévenir les prochaines tempêtes, ils font vivre la mémoire de Xynthia
Des maisons et des rues inondées sur la côte atlantique entre La Rochelle et L'Aiguillon-sur-Mer, le 1er mars 2010, après le passage de la tempête Xynthia. - © Franck Perry / Pool / AFP
Des maisons et des rues inondées sur la côte atlantique entre La Rochelle et L'Aiguillon-sur-Mer, le 1er mars 2010, après le passage de la tempête Xynthia. - © Franck Perry / Pool / AFP
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À La Rochelle, une exposition présente des objets et des témoignages sonores de sinistrés de la violente tempête Xynthia de 2010. Un moyen d’alimenter la mémoire collective face aux risques de submersion marine.
Vendée, reportage
Sur la longue table, des objets du quotidien sont disposés les uns à côté des autres : un trousseau de clés, un carnet de notes, un nounours en peluche, deux flacons d’eau de toilette. Les fenêtres laissant à peine passer la lumière, si l’on regarde de plus près ces objets d’apparence anodine, on s’aperçoit que le tourne-bouteille est rouillé, le réveil s’est figé à 3 h 50, l’album est parsemé de boue séchée et la photo a été blanchie par le sel. Autant d’indices du drame qui s’est noué dans la nuit du 27 au 28 février 2010 à La Faute-sur-Mer.
C’est dans cette petite commune balnéaire de Vendée que 29 personnes ont perdu la vie lors de la tempête Xynthia qui a fait en tout 53 morts et 500 000 sinistrés sur le littoral atlantique. « La Faute, c’était le paradis sur Terre », dit une femme lorsque l’enregistrement sonore se met en marche. « On a vu l’eau arriver, elle montait très vite, jusqu’à 2 m 40, ça laisse peu de place pour respirer », ajoute un homme, dans le haut-parleur. « On avait l’impression que c’était la fin du monde », se rappelle une autre femme.
Les témoignages audio des sinistrés se succèdent, du lieu idyllique à la nuit d’horreur en passant par les procès, la solidarité autour des rescapés puis l’urgence de se souvenir. C’est tout l’objet de l’exposition « Xynthia, les objets de la mémoire », qui se tient jusqu’au 12 décembre au centre Intermondes de La Rochelle, et qui devrait se poursuivre en itinérance sur le littoral atlantique cet hiver.
« Je les ai retrouvés dans l’eau »
Après plus d’une heure dans la salle à écouter la parole des victimes, on en ressort silencieux, submergé par l’émotion. Puis direction La Faute-sur-Mer, à une cinquantaine de kilomètres de La Rochelle. Depuis sa fusion en 2022 avec L’Aiguillon-sur-Mer, la commune s’appelle désormais L’Aiguillon-la-Presqu’île.
« C’est dommage, j’aimais la mention “sur mer”, ça faisait partie de notre identité », dit Élisabeth Tabary, lorsqu’on la retrouve sous une pluie battante devant le port de plaisance de la presqu’île. C’est ici, dans la « cuvette » entre la rivière Le Lay et l’océan, que la retraitée de 78 ans habitait. Elle est une miraculée : la nuit de la tempête, sa maison a été complètement inondée, et son mari et son petit-fils de 2 ans emportés. Pour l’exposition, Élisabeth Tabary a prêté deux flacons d’eau de toilette appartenant à son époux et sa robe de mariée.
« Je les ai retrouvés quelques jours plus tard dans l’eau, pleins de vase », se souvient la femme aux yeux doux derrière ses lunettes rondes. Sa maison, comme toutes celles qui étaient dans la cuvette, n’existe plus. Face au risque d’une nouvelle submersion, l’État a fait démolir les 574 habitations de ce quartier. Derrière la digue rehaussée de 1 mètre, un golf remplace désormais les anciens lotissements.
Annette Anil a, elle, prêté une aquarelle représentant des roses trémières. La nuit de Xynthia, l’eau est montée jusqu’à plus de 1 mètre dans son salon. Avec son mari François, ils se sont réfugiés sur leur buffet jusqu’au petit matin.
« Les témoins étaient prêts à parler »
Élisabeth et Annette n’ont pas hésité à prêter ces objets pour l’exposition lorsque Yann Leborgne, géographe chercheur à l’université d’Angers, leur a fait part du projet « Submersion et résilience : la mémoire de Xynthia » initié par l’association Cronos, qui réunit des scientifiques pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel et ethnologique.
« Lorsque j’ai emménagé en Vendée en 2019, je me suis rendu compte que le traumatisme lié à Xynthia était toujours extrêmement présent, raconte le quadragénaire. Je me suis demandé comment ces gens pouvaient surmonter ce traumatisme en transmettant leur vécu. » C’est là qu’est venue l’idée de collecter des témoignages, des photos, des vidéos et des objets auprès des sinistrés.
« Le projet a émergé en 2021, c’était le bon moment pour engager ce travail de mémoire, le procès [entre les familles des victimes et les responsables municipaux de La-Faute-sur-Mer, dont l’ancien maire René Marratier] était passé, les témoins avaient vieilli et ils étaient prêts à parler », ajoute Yann Leborgne. Au-delà de soigner le traumatisme, « l’objectif est d’utiliser cette mémoire comme un outil de résilience et réinculquer une culture du risque d’inondations sur le littoral ». Un risque exacerbé par le dérèglement climatique.
L’urgence de se souvenir
S’il est fondamental d’entretenir la mémoire de Xynthia, c’est justement parce que l’oubli est en partie responsable du drame. « La plupart des habitants ne savaient pas que ce risque de submersion existait. La dernière grande submersion datait de 1940. À l’époque, la cuvette, c’était un champ avec des vaches, il n’y avait aucune maison. À part quelques anciens qui savaient que cela allait recommencer, la mémoire s’était perdue », poursuit le géographe et chercheur.
La mémoire des événements ne se transmet plus de génération en génération, « beaucoup de victimes de Xynthia sont des personnes qui s’étaient installées à La-Faute-sur-Mer pour profiter de leur retraite », dit Yann Leborgne.
Annette et François Anil étaient au courant des risques de submersion depuis 2005. « J’ai découvert un peu par hasard qu’une étude de diagnostic sur l’état de la digue alertait sur le danger de mort des habitants de la cuvette, explique Annette Anil. Nous étions en dessous du niveau de la mer, mais les gens ont fait confiance à la digue pour les protéger. »
Les deux époux ont alerté l’ancien maire, mais « il n’a rien voulu entendre, il disait qu’on ne risquait rien et que l’on était des opposants politiques », se rappelle François Anil, amer. Face à ce mur, ils ont informé eux-mêmes leurs voisins et leur ont donné des conseils sur les précautions à prendre.
« J’avais prévenu ma professeure d’aquarelle qui habitait aussi dans la cuvette que si l’eau commençait à monter dans sa maison, elle avait quinze minutes pour se mettre à l’abri. Elle s’en est souvenue et a réveillé toute sa famille, ils se sont vite réfugiés sur le toit », raconte Annette Anil.
La pluie redoublant d’intensité, avant d’aller se réfugier dans un café à l’abri, Élisabeth Tabary nous montre sa maison, située de l’autre côté de la rivière Le Lay. Après le drame, comme la plupart des sinistrés, elle et les époux Anil ont souhaité rester ici. À une condition : trouver une maison dotée d’un étage.
« Les soirs de tempête, je n’ai plus peur »
« Malgré ce qui s’est passé, nous ne pouvions pas partir d’ici, raconte François Anil. Avant Xynthia, nous connaissions à peine Élisabeth, mais cet événement nous a tous profondément rapprochés : les membres de l’association Avif [l’Association des victimes des inondations de La Faute-sur-Mer], c’est plus qu’une famille. »
Après la catastrophe, chacun a développé ses propres gestes de survie. Annette et François Anil ont toujours un sac d’urgence en cas d’alerte dans leur chambre avec une lampe torche, une trousse de premiers secours, une radio à piles et les photocopies de leurs ordonnances de médicaments. Élisabeth Tabary garde, elle, un escabeau à côté de son lit : « Les soirs de tempête, je n’ai plus peur, je sais ce que je dois faire et le pire m’est déjà arrivé. »
Au-delà des gestes individuels, la culture du risque s’est profondément améliorée dans la commune. Un plan communal de sauvegarde organise désormais des réunions publiques et des exercices tous les ans. En cas d’alerte, un réseau de voisinage permet d’identifier et d’appeler les personnes les plus fragiles, et en cas de risque de crues, un système d’appel automatique informe la population. « Heureusement, la mentalité a changé, observe François Anil, avant, informer c’était faire peur, aujourd’hui, on sait que cela permet de sauver des vies. »
La transmission par le vécu
Malgré la tempête, les maisons continuent de se vendre rapidement dans la zone rouge, très concernée par les risques de submersion. « Beaucoup de gens viennent s’installer ici en connaissance de cause, car ils sont attirés par le littoral, commente Yann Leborgne. Mais si les mesures de prévention sont seulement techniques, ça ne fonctionne pas, la prévention n’a de sens que lorsqu’elle est incarnée par un vécu. Ce sont les histoires des sinistrés qui donnent une lisibilité à ces mesures. »
C’est pour cette raison qu’Élisabeth Tabary a témoigné auprès d’enfants de L’Aiguillon-la-presqu’île l’an dernier. Elle leur a expliqué les gestes à adopter en cas d’inondation : « Ils étaient très attentifs, le fait de parler de Xynthia en personne, ça change tout. »
Cette transmission passe aussi par un mémorial en hommage aux victimes de La Faute-sur-Mer. Inaugurées en 2014 et financées par le collectif Artistes pour Xynthia, la sculpture représentant une vague et la digue sont accompagnées d’une stèle où figurent les noms des 29 victimes de la commune. « Sa création a été longue, on s’est battu avec l’ancienne municipalité qui ne voulait pas de trace de Xynthia, mais on avait le soutien de la préfecture », retrace François Anil.
Bientôt, un panneau montrant une photo de la nuit de la tempête et une autre du paysage actuel viendront compléter ce travail de mémoire, espère Annette Anil. « Pour que les gens comprennent réellement ce qui s’est passé ici. »
L’idée est de sensibiliser au-delà de la Vendée : le 20 novembre, plusieurs membres du collectif Cronos et de l’association Avif, dont Yann Leborgne et Élisabeth Tabary, ont participé à une rencontre à l’Assemblée nationale avec d’autres collectifs du Pas-de-Calais, de la vallée de La Roya et du Morbihan. L’objectif de la réunion, sous l’égide de la Fondation de France, est de réfléchir ensemble à la mémoire des catastrophes et comment intégrer la société civile à ces enjeux de prévention.