123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

ReportageClimat

Dans le Pas-de-Calais, vivre avec les inondations

Frédéric (à g.), patron du camping de Blangy-sur-Ternoise où Francis et Martine résident à l’année, malgré les risques d'inondations. Ici, le 9 janvier 2024.

Inondations, sécheresse... Les catastrophes naturelles s’enchaînent dans les communes d’Ecques et de Blangy-sur-Ternoise, dans le Pas-de-Calais. Refusant de fuir, les habitants s’adaptent à cette réalité.

Ecques et Blangy-sur-Ternoise (Pas-de-Calais)

« On ne pouvait plus rester sans réagir. » Dans leur salon respirant le neuf, Michel et Laurence Leroux refusent de se laisser abattre. Depuis dix-sept ans, le couple vit à Ecques, dans le Pas-de-Calais. Un bourg de 2 000 habitants, près de Saint-Omer, en proie ces dernières années à des inondations à répétition. En trois ans, leur maison a été inondée à trois reprises.

Sur des feuilles volantes agrafées entre elles, Laurence Leroux a constitué une espèce de portfolio de leurs malheurs. Pêle-mêle, on y voit l’entrée de leur maison ensevelie par la boue, ou encore leur jardin submergé par les eaux.

Pour les habitants d’Ecques, il s’agit aujourd’hui d’apprendre à composer avec les aléas climatiques. Ces cinq dernières années, la commune a été contrainte de prendre quatre arrêtés de catastrophe naturelle, trois pour inondations et un pour sécheresse. Les épisodes pluvieux de cet hiver ont moins touché la commune que ses voisines Blendecques et Arques. La semaine dernière, seules quelques maisons ont été atteintes. Dans le centre-ville d’Ecques, un tuyau s’étirait le long d’une ferme au sein de laquelle de l’eau continuait à être pompée.

Pour se protéger, Michel Leroux a construit un mur en parpaing devant sa maison et modelé une butte devant son entrée. Ici le 9 janvier 2024. © Stéphane Dubromel / Reporterre

« On a vu l’eau s’écouler dans la rue, mais cette fois on était bien protégés », se réjouit Michel Leroux. À la suite d’une énième inondation l’été dernier, Laurence Leroux confie avoir songé à déménager. Mais le couple préfère résister.

En novembre, Michel Leroux a construit un mur en parpaings tout autour du terrassement en gravier à l’entrée de la maison. Un mur-digue en forme de U destiné à canaliser l’eau. « Les inondations peuvent venir de face, de la rue, mais aussi latéralement depuis les habitations voisines, explique-t-il. C’était un peu le mur de la dernière chance. Pour l’instant, ça marche, mais on verra ce que l’avenir nous réserve. »

Michel Leroux, devant son mur anti-crues © Stéphane Dubromel / Reporterre

« On ne sait jamais de quel côté la catastrophe va arriver »

En l’absence de « solutions viables, faute de moyens financiers », selon les mots de la maire du village, qui n’a pas souhaité communiquer davantage avec Reporterre, les habitants procèdent à des aménagements de fortune pour tenter de se protéger. Plusieurs buttes ont été érigées devant des maisons pour faire barrage à l’eau. Outre son mur de parpaings, les Leroux en ont fait de même en surélevant de 40 cm l’accès à leur domicile.

Contrairement à d’autres communes, la menace ne proviendrait pas du débordement de cours d’eau, mais de la saturation d’un immense champ en amont du village, incapable d’absorber les torrents qui se sont déversés ces dernières semaines. Si la maison du couple a été matériellement épargnée cette fois-ci, le jardin a connu le même phénomène de saturation en raison du niveau maximal des nappes phréatiques. En s’y aventurant, les étendues d’eau glacées par le froid craquellent sous les pas. Preuve que le risque peut survenir de toutes parts.

De l’eau stagne encore au fond du jardin des Leroux, entre le potager et le poulailler. © Stéphane Dubromel / Reporterre

Ces dangers multiples, Michel Massart en a presque la boule au ventre. Maire depuis 2008 du village de Blangy-sur-Ternoise, lové dans un territoire rural à mi-chemin entre Arras et Montreuil-sur-Mer, l’élu redoute désormais chaque intempérie éclatant dans un périmètre de plusieurs kilomètres à la ronde. Situé dans une cuvette, son village de 730 habitants se retrouve à la merci des eaux déversées depuis les versants entourant la commune.

« Je vis dans un état de stress permanent, confie-t-il, désemparé. On ne sait jamais de quel endroit la catastrophe va arriver. Une année, un orage a éclaté du côté d’un versant tandis qu’il faisait un grand ciel bleu ici. Et quelques heures plus tard, l’eau était descendue jusqu’au village alors qu’on n’avait pas reçu une goutte de pluie. »

« Je vis dans un état de stress permanent »

À l’instar d’Ecques, la commune de Blangy-sur-Ternoise a été relativement épargnée par les dernières inondations touchant le Pas-de-Calais. Pour autant, les catastrophes naturelles y sont devenues monnaie courante. Sur une grande table ovale dans une salle au premier étage de la mairie, Michel Massart dépose successivement sur la table des pochettes aux couleurs différentes et barrées d’une inscription au feutre noir mentionnant la catastrophe naturelle et l’année. La première remonte à 1985.

« 1995 deux fois des inondations, 1996 sécheresse, 2005 inondations, 2018 inondations, 2021 inondations, etc. », égrène l’élu. Au total, la commune de Blangy-sur-Ternoise a pris treize arrêtés de catastrophes naturelles en une quarantaine d’années.

Le maire de Blangy-sur-Ternoise, Michel Massart, montre les dossiers de catastrophes naturelles. © Stéphane Dubromel / Reporterre

Malgré la fréquence des aléas climatiques, Michel Massart refuse de se résigner. Sa priorité : sécuriser sa commune « des événements de plus en plus inéluctables à l’avenir ». Ces dernières années, ses services ont creusé cinq bassins filtrants en aval des versants destinés à stocker l’eau. Les marais environnants sont aussi régulièrement entretenus pour garantir leur rôle d’éponge.

La mairie mise également sur la communication avec les habitants, notamment via l’application Panneau Pocket pour les alerter en cas de risques d’inondation. Enfin, un plan communal de sauvegarde, prévoyant la réquisition d’habitants et de lieux pour les maintenir à l’abri, est prêt à être activé.

« Nous n’avons pas envie de vivre dans la peur »

Selon les scientifiques, le cumul des précipitations hivernales va croître de 14 à 35 % dans les Hauts-de-France par rapport à la norme actuelle. Pour ces communes régulièrement impactées par les catastrophes naturelles, un autre enjeu se dessine à l’avenir : comment garantir leur attractivité ?

À Ecques, une habitante souhaitant garder l’anonymat envisage de vendre sa maison pour des raisons extérieures aux inondations. Tout en mesurant que les aléas climatiques « impacteront certainement la valeur de [son] bien ». Sans compter que les acquéreurs y réfléchiront à deux fois avant de s’installer dans une zone potentiellement inondable.

Une intuition confirmée par Gaël Billet, conseillère immobilière indépendante dans les alentours d’Ecques : « Est-ce que la maison a été inondée ? C’est aujourd’hui la première question des acquéreurs s’intéressant à un bien à Ecques. Cela suscite forcément des craintes. La situation immobilière est devenue délicate ici. »

Le camping du village de Blangy-sur-Ternoise se situe le long de la rivière la Ternoise. Les mobil-homes sont tous surélevés de 50 cm. Aucun problème de crue n’a été signalé. © Stéphane Dubromel / Reporterre

À Blangy-sur-Ternoise, Michel Massart se veut rassurant sur ce point. « Les gens s’intéressent avant tout aux taxes fiscales et aux offres de services dans la commune », assure-t-il. Avant de confier : « Il y a juste dernièrement quelqu’un qui m’a posé la question pour les risques d’inondations. »

Une éventualité à laquelle Francis et Martine Carrillon refusent de penser. Originaire de Valenciennes, dans le Nord, où se trouve leur résidence principale, le couple de retraités a décidé cet hiver de s’installer à l’année dans leur mobil-home situé au sein du camping du village. Malgré les risques pesant sur la commune, ils envisagent d’ici deux ans d’y résider pour de bon. « On aime cet endroit, on s’y sent bien. Nous n’avons pas envie de vivre dans la peur. Si une catastrophe venait à arriver, on y réfléchira. Mais aujourd’hui, on se sent prêt à vivre ici. »


legende