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Total : au service des actionnaires, au mépris du climat

Durée de lecture : 11 minutes

26 juin 2019 / Élisabeth Schneiter

Le groupe pétrolier Total prétend que son activité est compatible avec la préservation du climat. La politique menée par la multinationale prouve le contraire, selon l’autrice de cette tribune, notamment son intention d’acheter de colossales ressources gazières d’une région du Mozambique à la nature préservée.

Élisabeth Schneiter collabore à Reporterre. Elle a notamment écrit Les Héros de l’environnement, publié aux éditions Seuil-Reporterre.


Dans une interview accordée fin mai au journal Les Échos, Patrick Pouyanné, président de Total, se félicitait de pouvoir acquérir « dans de bonnes conditions », pour un montant de 8,8 milliards de dollars, les actifs africains d’Anadarko, une compagnie pétrolière étasunienne. L’opération constituerait la plus grande acquisition du groupe français depuis le rachat d’Elf, il y a près de 20 ans.

Parmi les actifs d’Anadarko, un projet au Mozambique, dans la région de Cabo Delgado, qui promet d’énormes ressources de gaz, et dont le démarrage est prévu pour 2024. Or, depuis 2016, le groupe Total cherche à prouver que son activité est compatible avec la préservation de la planète, et a élaboré une « stratégie climat » en ce sens.

Cette stratégie est-elle crédible ?

Le Mozambique est l’un des pays où les plus grosses découvertes gazières ont été faites ces dernières années : entre 2005 et 2013, près de 7.000 milliards de mètres carrés de gaz, au large de la côte nord du pays. C’est le quatrième plus riche gisement au monde. Les actifs que vise Total représentent environ 1,2 milliard de barils de réserves prouvées et probables, dont 70 % de gaz naturel, ainsi que 2 milliards de barils de ressources de long terme. La compagnie pétrolière française a dégagé d’excellents résultats en 2018 et prévoit pour 2019 une hausse de 9 % de sa production globale.

Après avoir expliqué comment il a habilement profité de la mise en vente d’Anadarko, M. Pouyanné explique que « c’est une belle affaire, avec des ressources de long terme… Et cette opération va faire entrer du cash-flow pour nos actionnaires ».

Le gaz est mis en avant comme plus propre et comme un moindre mal nécessaire, alors qu’il est juste moins sale 

En avril 2019, lors d’une conférence à Shanghai, le président de Total expliquait aussi que l’augmentation de la proportion de gaz naturel dans la production est au « cœur de la stratégie de Total. En 2018, le gaz naturel représentait 50 % de notre production totale, contre environ 35 % en 2005. Nous prévoyons que ce chiffre atteigne 60 % dans les 20 prochaines années », parce que le gaz naturel émet moins de CO2.

Le gaz est mis en avant comme plus propre et comme un moindre mal nécessaire, alors qu’il est juste moins sale, explique Nicolas de la Casinière dans son livre, Les Saboteurs du climat. Et un rapport des Amis de la Terre, publié en mai 2019, décrit la « bombe climatique » qui s’annonce au Mozambique, avec le soutien de la France.

Sur son site, Total prévoit que l’acquisition d’Anadarko « génèrerait un cash-flow net positif dès 2020… et plus de 1 milliard de dollars par an de cash-flow net (bénéfice brut disponible) à partir de 2025… En conséquence, Total confirme le maintien de la politique de retour à l’actionnaire 2018-2020 annoncée précédemment : augmentation du dividende de 10 % sur la période 2018-2020 et rachat d’actions pour 5 milliards de dollars ».

Patrick Pouyanné, PDG de Total, en novembre 2018 à l’École polytechnique.

Le président de Total prévoit aussi des rachats d’actions par la compagnie, de façon à faire monter les cours de bourse et de satisfaire les actionnaires… dont certains sont justement les dirigeants de la société qui ont reçu des options (actions gratuites distribuées) et profiteront ainsi de l’augmentation de leur valeur. 4,8 % des actions sont détenues par les salariés du Groupe, qui réunissent aussi 8,4 % des droits de vote. M. Pouyanné explique aux Échos : « Racheter des actions, c’est préparer la hausse du dividende de demain. »

Le rôle d’un dirigeant d’entreprise, dans la logique économique actuelle, est effectivement, avant tout, de valoriser son entreprise et de faire monter le cours des actions et les dividendes.

« Le développement du gaz naturel à Cabo Delgado aura un impact énorme sur l’environnement » 

Plages de sable clair à l’infini, palmiers tranquilles, la région de Cabo Delgado, la plus pauvre du Mozambique, est célèbre pour ses vestiges architecturaux portugais, sa nature intacte et ses îles exotiques, les Quirimbas, réserve de biosphère reconnue par l’Unesco. Les habitants vivent dans des villages de cabanes en tronc et feuilles de palmiers et cultivent des terres familiales. Leur présence et leur façon de vivre traditionnelles n’ont pas endommagé la faune et la flore exceptionnelles ni les écosystèmes rares que l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) demande de protéger.

Ilham Rawoot, coordinatrice de la campagne Stop au gaz, initiée par Justiça Ambiental/Amis de la Terre Mozambique, dénonce : « Le développement du gaz naturel à Cabo Delgado aura un impact énorme sur l’environnement. Les champs de gaz sous-marins couvrent environ 15.000 km2. L’extraction, la transformation et le transport des déchets nécessiteront un dragage. L’élimination des déchets en mer et à terre ainsi que la construction de structures et infrastructures sous-marines, côtières et à terre auront des effets terribles sur les communautés. Nous avons déjà été témoins de graves violations des droits de l’Homme. »

La société Anadarko a déjà commencé à sévir dans la région. « Les agriculteurs dont Anadarko a pris les terres sont indemnisés par l’attribution de parcelles plus petites que celles qu’ils cultivaient, et trop éloignées des maisons dans lesquelles ils ont été relogés, dit Ilham Rawoot. Ils ont peur d’y aller travailler parce les attaques armées, les décapitations et les destructions sont devenues fréquentes ces deux dernières années. Les villageois pensent que ces attaques sont liées à l’industrie gazière, car elles n’ont commencé que depuis que les sociétés gazières sont arrivées dans la région. »

La baie de Pemba, dans la région de Cabo Delgado, au Mozambique, en 2009.

Ces agissements ont conduit à des troubles qui auraient déjà causé près de 200 morts. Pour le chercheur mozambicain Yussuf Adam, ce qui se passe dans la région s’explique très simplement : « C’est une révolte, un soulèvement paysan. Je dirais même un soulèvement populaire, car ce sont des gens de la région qui se sentent exploités et discriminés. »

Le Mozambique subit déjà par ailleurs les effets du changement climatique. Le pays a été dévasté en mars dernier par le cyclone Idai, qui a laissé plus de mille morts et deux millions de déplacés, suivi de peu d’un autre qui a fait cinq morts et 250.000 victimes de plus. C’est aussi le pays le plus endetté d’Afrique, et il est classé 158e sur 180, par Transparency International, pour son niveau élevé de corruption. [1]

Le groupe Total suit en réalité une stratégie menant vers 2,7 °C de réchauffement 

À l’occasion de l’Assemblée générale de Total début juin 2019, les Amis de la Terre France, Notre affaire à tous et 350.org ont publié, avec le soutien de Sherpa, des Éco Maires, d’Attac et de l’Observatoire des multinationales, leur propre rapport, « La stratégie du chaos climatique », analysant la stratégie climatique mondiale du groupe pétrolier : alors que, dans sa communication, la multinationale assure vouloir limiter le réchauffement climatique à 2 °C, les annexes aux comptes consolidés de Total révèlent que le groupe suit en réalité une stratégie menant vers 2,7 °C de réchauffement — soit bien plus que ce que vise l’Accord de Paris sur le climat en 2015. Or, il faudrait, selon le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), que les émissions soient réduites de 75 à 90 % d’ici 2050 dans le secteur industriel, par rapport à leur niveau de 2010 dans un scénario à 1,5 °C, et de 50 à 80 % dans un scénario 2 °C.

La Carbon Tracker Initiative, en partenariat avec Principles for Responsible Investment, estime que 30 à 40 % des actifs actuels de Total devraient être abandonnés pour une trajectoire conforme aux objectifs de l’Accord de Paris.

Ces rapports démontrent que Total ne respecte ni l’Accord de Paris ni ses propres engagements en matière de lutte contre le changement climatique. Pour Paul Mougeolle, de Notre affaire à tous, et auteur du rapport : « La stratégie climat de Total apparaît d’autant plus grave qu’une limitation du réchauffement climatique à +1,5 °C demeure encore possible si une réelle transition énergétique vers les renouvelables était commencée. Il y a urgence à agir : Total n’a d’autre choix que de changer radicalement de modèle économique. Faute de quoi l’entreprise s’expose à des risques financiers et juridiques imminents. »

À Yaoundé, au Cameroun, en 2014.

Sous la pression de l’opinion publique et de certains investisseurs, Total, comme les grandes compagnies pétrolières, affiche pour verdir son image des objectifs ambitieux de réduction de son empreinte carbone, mais seulement « en fonction des évolutions technologiques et des politiques publiques incitatives », précise le président de Total, qui, d’après le calcul d’InfluenceMap, une ONG britannique basée à Londres qui suit et analyse la manière dont les entreprises influencent la politique, dépense chaque année environ 29 millions de dollars en lobbying pour orienter l’élaboration et le vote des réglementations sur l’énergie, entraver les politiques climatiques et influencer les médias. Depuis la COP21 fin 2015, les plus gros groupes pétroliers et gaziers — ExxonMobil, Shell, Chevron, BP et Total —, qui prétendent agir pour la maîtrise du réchauffement climatique, auraient ainsi dépensé 885 millions d’euros (un milliard de dollars) en lobbying.

« Les perdants sont les groupes sortants. Ils savent qu’ils le seront et ils ont peur, alors ils font pression »

Ces entreprises s’opposent activement aux réformes systémiques que les scientifiques estiment nécessaires pour atteindre l’objectif de la COP21 de Paris, en premier lieu l’élimination urgente des combustibles fossiles à l’échelle mondiale.

Total investit dans les énergies renouvelables mais, en même temps, reste membre de plusieurs associations professionnelles extractives, notamment l’Association canadienne des producteurs de pétrole (CAPP), l’American Petroleum Institute (API) et l’Association australienne de la production et de l’exploitation du pétrole (APPEA). Toutes font activement pression contre les diverses mesures de lutte contre le changement climatique. Total adhère aussi à des associations professionnelles telles que l’IPA, l’AFPM et FuelsEurope, qui ont pesé contre la politique de promotion des véhicules électriques aux États-Unis et dans l’Union européenne en 2017-2018.

Les investissements de Total et des autres entreprises extractives dans des énergies propres leur permettent en fait d’en saboter le développement.

Les investissements de Total et des autres entreprises extractives dans des énergies propres leur permettent en fait d’en saboter le développement. Nicolas de la Casinière raconte dans son livre comment, après avoir pris le contrôle du fabricant californien de panneaux solaires SunPower, Total est entré, avec ses semblables allemande (E.ON), italienne (ENEL) et espagnole (Iberdrola), dans les instances professionnelles des énergies renouvelables. Ensemble, ils ont eu la majorité et ont pu prendre le contrôle des conseils d’administration de l’Association européenne de l’énergie photovoltaïque (EPIA) et de l’Association européenne de l’énergie éolienne (EWEA). Peu après, l’EPIA s’est mise à faire la promotion d’un mix gaz-renouvelables et l’EWEA a réduit d’un tiers ses objectifs.

« Si on envisage de changer, il y aura des gagnants et des perdants, explique Jorgen Henningsen, ancien haut dirigeant de l’Union européenne, responsable de l’environnement et architecte du Livre vert de la Commission sur la sécurité de l’approvisionnement en énergie, une feuille de route élaborée en 2000. Les perdants sont les groupes sortants. Ils savent qu’ils le seront et ils ont peur, alors ils font pression. Les gagnants n’existent peut-être même pas encore. Le débat politique est donc déséquilibré, car les perdants savent qu’ils vont perdre, mais les futurs vainqueurs sont encore incapables d’exercer une influence aussi forte. »



[1Par ailleurs, lundi 24 juin, les Amis de la Terre France, Survie et quatre associations ougandaises (AFIEGO, CRED, NAPE/Amis de la Terre Ouganda et NAVODA) ont mis en demeure le groupe Total de se conformer à la loi sur le devoir de vigilance des multinationales concernant un mégaprojet pétrolier en Ouganda, première étape nécessaire en vue d’une assignation en justice. Selon les ONG, de longs mois d’enquête de terrain montrent que ce projet engendre des atteintes et risques d’atteintes graves aux droits humains de dizaines de milliers de personnes, et menace un parc naturel au cœur de la région des Grands Lacs.


Lire aussi : Total, ou comment les multinationales sont devenues incontrôlables

Source : Courriel à Reporterre

Photos :
. chapô : la tour Total, à La Défense. GoodFreePhotos (Joe deSousa/CC0)
. Patrick Pouyanné : Flickr (© École polytechnique - J.Barande /CC BY-SA 2.0)
. Mozambique : Flickr (F Mira/CC BY-SA 2.0)
. Cameroun : Wikimedia (Bdx/CC BY-SA 4.0)
. Énergies renouvelables : Pixabay (CC0)

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.



Documents disponibles

  Rapport « Total, la stratégie du chaos climatique ».
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