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ReportageChasse

Traque-affût : une méthode de chasse « plus sûre »

Cerfs, chevreuils et sangliers sont ciblés lorsqu'il est estimé qu'ils dévorent trop de jeunes pousses d'arbres dans une forêt.

Moins de balles, moins de risques, et le tout au bénéfice de la forêt. Pour les défenseurs de la traque-affût, cette méthode de chasse aurait tout intérêt à être généralisée en France.

Forêt d’Écouves (Orne), reportage

« Allez, allez ! Cherche ! » Les cris des rabatteurs se mêlent à ceux des chiens et au son des cornes. Parfois, un coup de fusil claque. Pourtant, autour de nous, on ne voit rien : que les arbres dénudés se mêlant aux branches vertes des pins, sur un fond brunâtre de fourrés et de feuilles mortes. Nous sommes en janvier en forêt d’Écouves, dans l’Orne, et c’est aujourd’hui jour de chasse. Pas n’importe quelle chasse : la traque-affût.

Vantée comme plus efficace et plus sécuritaire, cette technique gagne en popularité en France. Elle permettrait de réduire le nombre de jours chassés et d’accomplir plus vite les objectifs des plans de chasse, nécessaires au maintien d’un équilibre forêt-gibier, tout en étant compatible avec d’autres usages de la forêt (balades, sport, etc.).

Ce mirador sur lequel grimpe un chasseur est central dans la pratique de la traque-affût. © Mathieu Génon / Reporterre

Il y a trois ans, l’Office national des forêts (ONF) a constaté la présence de plus en plus de chevreuils en forêt d’Écouves. La santé de la forêt a commencé à en pâtir : « Sur certaines parcelles, jusqu’à 60 % des arbres plantés ou poussant naturellement se faisaient manger », raconte Florian Lemaire, responsable ONF travaux et chasse du secteur.

Une situation qui n’a rien d’exceptionnel : en France, en 2015, un tiers des forêts domaniales (sous le contrôle de l’État) était concerné par un déséquilibre forêt-gibier : chevreuils, cerfs ou sangliers, devenus trop nombreux, dévorent les jeunes pousses d’arbres et menacent la survie de la forêt. De quoi motiver l’ONF à augmenter les plans de chasse : à Écouves, les objectifs sur le chevreuil ont été rehaussés de 50 %.

En 2015, un tiers des forêts domaniales françaises étaient considérées comme déséquilibrées, c’est-à-dire trop peuplées par les animaux considérés comme du gibier. © Mathieu Génon / Reporterre

À cette exigence s’ajoutait le fait que la forêt d’Écouves est en grande partie publique. Traileurs, randonneurs, vététistes et autres cueilleurs de champignons ont donc le droit de s’y promener. « C’est pour ces deux raisons, la sécurisation du territoire et le moindre nombre de jours de chasse, qu’on a pris l’option de la traque-affût », explique Matthieu Cousty, qui a repris un de ces lots de chasse il y a deux ans, et qui organise la chasse du jour.

Tir à 360 degrés

« Regardez par là. » Derrière les arbres, on aperçoit une tache orange fluo. C’est un chasseur, perché sur un mirador en bois, fusil à la main. Quelques centaines de mètres plus loin, on en dépasse un autre, invisible derrière un bosquet. Et puis l’on tombe nez à truffes avec trois chiens fort excités, clochette au collier, rabattant le gibier pour le compte de leur maître, qui peine non loin au milieu des fougères.

C’est le principe de la traque-affût : les chasseurs armés sont placés au cœur de la parcelle chassée, généralement en hauteur, d’où ils ont le droit de tirer à 360 ° à courte distance, tandis que plusieurs groupes de rabatteurs effectuent des circuits pour rapprocher les animaux vers les chasseurs en poste.

Du haut de leurs miradors, les chasseurs tirent sur les animaux dirigés vers eux par les rabatteurs. © Mathieu Génon / Reporterre

À l’inverse, en battue classique, appelée aussi « battue traditionnelle », principal mode de chasse collective en France pour le grand gibier, les rabatteurs avancent en ligne et effrayent les animaux en direction des chasseurs, de dos, attendant plus loin, en ligne également. Les animaux dépassent en courant les chasseurs, qui les abattent alors qu’ils s’éloignent d’eux.

En moyenne, cette technique requiert de tirer sept balles pour tuer un animal. En traque-affût, il en faut une à deux. Une efficacité qui permet à Matthieu Cousty d’effectuer ses objectifs de chasse en 10 jours par an, quand les équipes de chasse en battue du territoire mettent 22 jours en moyenne pour le même résultat.

© Stéphane Jungers / Reporterre

Cette efficacité s’explique par le fait que les animaux se rapprochent des chasseurs postés bien plus tranquillement, et qu’il est ainsi plus simple de les tuer du premier coup. La sécurité s’en trouve améliorée : « Quand on ne tire qu’une balle au lieu de sept, c’est potentiellement sept fois moins dangereux », dit David Pierrard, responsable de l’école de chasse de Belval (Fondation François-Sommer), qui enseigne cette technique.

« On divise le nombre de balles, la plupart arrivent dans les animaux, donc, il y a moins de place pour blesser un promeneur ou un chasseur », poursuit-il. Même si « on ne peut pas garantir le zéro accident : c’est conditionné au fait que les chasseurs respectent les consignes ».

«  On ne peut pas garantir le zéro accident : c’est conditionné au fait que les chasseurs respectent les consignes  », explique David Pierrard, responsable de l’école de chasse de Belval. © Mathieu Génon / Reporterre

« On conçoit la chasse du grand gibier dans le cadre de la gestion d’un domaine forestier, du retour à l’équilibre forêt-gibier et de son maintien, explique David Pierrard. Il s’agit d’adapter l’outil chasse aux objectifs que l’on fixe. Je regarde les résultats de la traque-affût et ceux de la battue traditionnelle, et je me dis que plus on convertira de territoires en traque-affût et moins on fera de battue traditionnelle, mieux on se portera. »

« La traque-affût est applicable sur une bonne partie des territoires »

Un avis qui n’est évidemment pas partagé par tous, mais qui semble gagner en audience. La recommandation de la traque-affût fait ainsi partie du plan sécurité à la chasse 2023 du ministère de la Transition écologique, ainsi que du rapport du Sénat de septembre 2022 sur la sécurisation de la chasse.

Même le domaine de Chambord, connu pour ses chasses qui attirent le gratin politique, s’y est mis cette année. « Je ne sais pas si la traque-affût est destinée à remplacer complètement la battue, mais je pense qu’elle est applicable sur une bonne partie des territoires », estime David Pierrard.

«  Sans la chasse, on n’arrivera pas à gérer la forêt  », défend Florian Lemaire, agent de l’ONF. © Mathieu Génon / Reporterre

Côté ONF, les résultats sont là : « Depuis cette année, l’indice kilométrique du chevreuil est en train de baisser », se félicite Florian Lemaire. Cela signifie que l’on croise moins de chevreuils au kilomètre sur la forêt d’Écouves. « Et on voit les dégâts qui baissent sur les plantations et les régénérations naturelles : en moyenne, on est passé à un taux d’abroutissement de 12 %. »

Ce résultat a un prix : comme ils chassent moins de jours par an, les chasseurs en traque-affût paient un loyer plus faible que les chasseurs en battue. De facto, c’est jusqu’à 50 % de revenus en moins pour l’ONF. Mais cette baisse de revenus est largement compensée, estime Florian Lemaire : « On ne dépense plus d’argent avec du grillage, des gaines en plastique ou du répulsif pour protéger les plants. » Il insiste : « La chasse est un outil de gestion sylvicole. Sans la chasse, on n’arrivera pas à gérer la forêt. »

Certains chasseurs trouvent la chasse-affût moins stressante, pour eux comme pour les animaux. © Mathieu Génon / Reporterre

Côté chasseurs, on y trouve également son compte, malgré le plus faible nombre de jours chassés. Serge, 74 ans, chasseur depuis ses 18 ans, apprécie particulièrement la sécurité apportée par ce mode de chasse, qu’il a adopté il y a deux ans : « Je suis plus serein et je profite plus de la forêt, témoigne-t-il. Je vois les animaux marcher, ils ne sont pas stressés, alors qu’avant, je les voyais courir, toujours traqués par des chiens. » Il apprécie également le fait de moins laisser d’animaux blessés dans la nature.

« On a très rarement de remontées négatives »

Le principal inconvénient de la traque-affût, c’est qu’elle demande plus de préparation, explique Matthieu Cousty. « Chaque poste fait l’objet d’une analyse de sécurité, puis d’efficacité : il faut être sûr que les gens aient la possibilité de voir un animal. »

Cela implique de placer les miradors à proximité des couloirs de passage des animaux, tout en restant hors de portée des chemins piétons ou cyclistes. En l’occurrence, la cohabitation avec les non-chasseurs a l’air de bien se passer : « On a très rarement de remontées négatives de la part des promeneurs, des usagers de la forêt », note Florian Lemaire. De fait, les principales associations sportives de la forêt contactées par Reporterre n’avaient pas de différend à signaler.

Les cadavres des animaux tués sont disposés sur une estrade, le temps que le sonneur joue à chacun une mélodie, avant d’être découpés. © Mathieu Génon / Reporterre

Matthieu Cousty sonne ses derniers coups de corne et annonce la fin de chasse sur WhatsApp. Au tableau du jour : deux jeunes cervidés, une biche, un chevreuil, un sanglier et un renard — espèce légalement chassable même si elle ne broute pas les arbres. Le tout, pour une petite vingtaine de balles tirées, au-dessus de la moyenne annoncée de deux balles par animal tué pour cette équipe.

Dans l’après-midi, un des postés a tiré cinq balles, sans résultat. « Tu fais baisser la moyenne ! » le tance un de ses comparses en rigolant. Plusieurs animaux ont été blessés, mais les recherches menées n’ont pas permis de les retrouver.

Avant de se livrer à la découpe du gibier et à son partage, l’équipe se rassemble devant les cadavres, regroupés sur une petite estrade de palettes recouverte d’un tapis de branches de sapin et entourée de deux braséros fumant. Le sonneur met la trompe de chasse à la bouche et entonne trois mélodies, une par espèce tuée. Les chasseurs se taisent, certains filment ce dernier hommage. La fumée ne parvient pas à masquer les grands yeux vides des bêtes.




Notre reportage en images :


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