Ils tuent des chevreuils pour que la forêt pousse
Au domaine du Bois-Landry, des plans de chasse adaptés ont permis de réguler la population d'ongulés, qui mangeaient les jeunes arbres. - © Mathieu Génon / Reporterre
Au domaine du Bois-Landry, des plans de chasse adaptés ont permis de réguler la population d'ongulés, qui mangeaient les jeunes arbres. - © Mathieu Génon / Reporterre
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Chevreuils, sangliers, cerfs... Que faire quand les ongulés, trop nombreux, boulottent les jeunes arbres ? Pour une forêt en bonne santé, certains forestiers s’associent aux chasseurs. Exemple au Bois-Landry.
Champrond-en-Gâtine (Eure-et-Loir), reportage
« On s’habitue à avoir des forêts pauvres, parce qu’on n’a connu que ça depuis notre naissance. Ça, c’est une vraie forêt. » Emelyne Faure s’arrête un instant sur le chemin, tend sa main vers la branche d’un jeune arbre, caresse ses feuilles dentelées d’un vert éclatant. « Dans une forêt où il y a beaucoup de gibier, vous ne trouvez pas tout ce sous-étage. Ce petit charme, il n’aurait jamais poussé, ce semis de chêne à côté, il n’existerait pas ! »
Emelyne Faure est forestière dans le Limousin. Dans ses forêts, elle est confrontée à un phénomène d’appauvrissement de la flore : de nombreuses essences d’arbres ne poussent plus, boulottées par des chevreuils, des cerfs ou des sangliers avant de fêter leur premier anniversaire. Aujourd’hui, ce n’est pas dans une forêt limousine qu’elle déambule, mais à Champrond-en-Gâtine, dans l’Eure-et-Loir, où elle est venue suivre une formation avec treize autres techniciens forestiers venus de toute la France.
Pendant deux jours, ils vont apprendre les bonnes pratiques du domaine du Bois-Landry. Comment ont-il atteint un bon équilibre forêt-gibier, garant d’une forêt en bonne santé ? Grâce à des quotas de chasse mieux adaptés à l’augmentation de la population animale. La communication entre chasseurs et forestiers – habituellement dysfonctionnelle, quand elle n’est pas inexistante — a été améliorée. Et, surtout, ils ont changé de paradigme : « On ne gère pas la forêt pour chasser, on chasse pour que la forêt aille bien », dit Christophe Launay, gestionnaire forestier et directeur de chasse du domaine. Sonia Saïd, chercheuse à l’Office français de la biodiversité (OFB), abonde : « Depuis les années 1980, les populations d’ongulés ont été multipliées par dix pour certaines espèces. Les chasseurs sont indispensables tant qu’on a pas suffisamment de grands prédateurs carnivores. »
Le domaine n’a pas toujours été géré ainsi. « En 2000, il n’y avait même plus de ronces dans la forêt ! » se rappelle Bertrand Monthuir, alors nouveau propriétaire de ce domaine de 1 200 hectares, en désignant l’entrelacs de ronces où noircissent de jeunes mûres. À l’époque, le chevreuil, qui goûte particulièrement les feuilles de cette plante, y pullulait. Toutes les jeunes pousses étaient systématiquement dévorées, empêchant le bois de se régénérer. Les chevreuils, eux, étaient chétifs, souffraient de diarrhées ou de parasites parce qu’ils n’avaient pas assez à manger.
Ce déséquilibre entre la faune et la flore concernait, en 2015, un tiers des forêts domaniales, ces forêts contrôlées par l’État – les seules pour lesquelles on dispose de statistiques — selon l’Office national des forêts (ONF). « Dans certains territoires en France, on arrive à une densité extrêmement importante d’ongulés. En conséquence, le renouvellement forestier ne s’y fait plus, parce que les ongulés ont besoin de consommer des plantes, explique Sonia Saïd. Pour les chevreuils, de préférence des ronces, mais aussi des ligneux, c’est-à-dire des plants d’arbres. Tant que seuls 5 à 30 % des plants sont abroutis, il n’y a pas de problème, mais si tout est abrouti à longueur d’année, cela peut mettre en péril les forêts ! »
Pour le néophyte, cela ne se voit pas forcément. « Vous avez de beaux chênes, une belle forêt cathédrale qui plaît aux gens parce que ça fait “propre”, mais il manque des choses essentielles, explique Emelyne Faure. Une forêt vivante, dans un bon fonctionnement écologique, on y trouve un étage herbacé, un étage arbustif, des petits bois, des gros bois, des bois morts… » Toute une diversité qui peut donner une impression un peu chaotique, mais qui est nécessaire à la forêt. Car si certains arbres n’arrivent plus à se régénérer, c’est un écosystème entier qui est mis en danger : « Par effet cascade, si la strate basse de la végétation, comprise entre zéro et un mètre, est consommée, les oiseaux qui dépendent du sous-bois forestier seront moins nombreux, les insectes dans le sol également, donc les autres oiseaux aussi, etc. » énumère Sonia Saïd.
« Il y a peu de grands prédateurs carnivores »
Pour comprendre la situation actuelle, il faut remonter aux années 1970. À l’époque, les ongulés se faisaient rares, ce qui peut être aussi dommageable à la forêt que leur surabondance. Une politique volontariste de renforcement des effectifs de ces animaux a donc été mise en place, accompagnée de plans de gestion des populations et de l’instauration du permis de chasse pour empêcher le braconnage. On a conseillé aux chasseurs de moins tirer les femelles afin de favoriser la croissance des populations. Quand l’augmentation a enfin eu lieu, les plans de chasse n’ont pas été adaptés à la nouvelle donne, laissant les ongulés se multiplier, notamment parce qu’on n’utilisait pas encore d’indicateurs permettant de quantifier le phénomène.
« La population a aussi augmenté parce qu’il y a peu de grands prédateurs carnivores, comme le loup et le lynx, et de moins en moins de chasseurs », ajoute Sonia Saïd. Victimes de la chasse et de la destruction de leurs habitats, les loups et les lynx ont disparu de l’Hexagone avant de signer leur timide retour à la fin du XXe siècle. Aujourd’hui encore, ces deux espèces figurent sur la liste rouge des espèces menacées en France. La présence de ces grands carnivores est pourtant indispensable pour réguler les populations d’ongulés et maintenir un équilibre fonctionnel des écosystèmes.
Quant aux chasseurs, ils peinent à réaliser leurs plans de chasse. Certains gestionnaires de forêt tentent bien de protéger leurs plants des ongulés avec des clôtures ou en appliquant des répulsifs, mais ces dispositifs coûtent cher et leur efficacité n’est pas assurée. La situation est d’autant plus préoccupante que le changement climatique accélère le phénomène en rendant les ronces moins appétantes pour les chevreuils, qui se tournent davantage vers des plants d’arbres. Un cercle vicieux quand les forestiers cherchent justement à faire pousser des essences plus résistantes au changement climatique, afin d’assurer la résilience de la forêt, et que ces plants expérimentaux se font tous dévorer.
La « traque-affût », moins cruelle pour les animaux
Face à cette situation, la première chose que l’équipe du Bois-Landry a faite au début des années 2000 a été d’effectuer un diagnostic. Elle a mis en place un suivi de la population d’ongulés s’appuyant sur des indicateurs de changement écologique (ICE), dont l’utilisation est recommandée par l’OFB. La fécondité des femelles, le poids des jeunes sont depuis examinés tous les ans grâce aux prises de chasse. Des parcours en forêt sont organisés afin d’obtenir un indice kilométrique d’abondance des chevreuils, ainsi qu’un indice de consommation de la flore. « L’objectif, c’est que la forêt pousse », résume Bertrand Monthuir.
Après avoir ainsi mis en évidence la surabondance et le mauvais état sanitaire des ongulés sur leur territoire, Bertrand Monthuir et Christophe Launay y ont augmenté considérablement les plans de chasse, ne réduisant leurs objectifs qu’au bout d’une dizaine d’années, quand la population a eu suffisamment baissé et qu’elle a semblé aller mieux, tout comme la forêt.
Par ailleurs, ils recourent depuis à un autre type de chasse, dite « traque-affût ». Plus efficace, plus précise, moins cruelle pour les animaux qui sont tués en une à deux balles (contre sept lors de battues traditionnelles), cette technique permet au domaine de réaliser 80 % de son plan de chasse en seulement six jours par an. Résultat ? Une amélioration « spectaculaire » de la situation, selon Christophe Launay : « On a même vu apparaître des essences d’arbre dont on n’avait aucune idée qu’elles poussaient sur notre territoire ! »