« Massacre à la tronçonneuse » : des arbres bicentenaires abattus abritaient un scarabée protégé
Frédérique, 69 ans, fait partie des gens qui se sont mobilisés contre la coupe des arbres. - © Quentin Bonadé-Vernault / Reporterre
Frédérique, 69 ans, fait partie des gens qui se sont mobilisés contre la coupe des arbres. - © Quentin Bonadé-Vernault / Reporterre
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Des arbres pluricentenaires ont été abattus en Bretagne, au désespoir des riverains. Leur mobilisation a tout de même permis d’en sauver la majorité, habitée par un scarabée protégé.
Langon (Ille-et-Vilaine), reportage
Le long de la départementale 59, près de Langon (Ille-et-Vilaine), de vieux chênes déploient leurs branches majestueuses, formant une charpente naturelle au-dessus de la route. Puis soudain, plus rien : sur 200 m environ, les troncs sont coupés, débités à la tronçonneuse. De lourdes branches gisent à terre. Leurs belles ramures mangent la poussière.
Bravant le froid mordant du mois de janvier, quelques riverains se sont donné rendez-vous sur les lieux de l’abattage, autour d’un thermos rempli de tisane fumante. « Ces arbres pluricentenaires ont connu les derniers rois de France, vous imaginez ? » regrette Frédérique, emmitouflée dans des écharpes colorées. Comme plusieurs autres habitants du village breton, la septuagénaire est toujours sous le choc.
La coupe a eu lieu le 7 octobre 2025, raconte Marie-Jeanne Pondard, alias Mija, qui vit à quelques pas du chantier. Ce jour-là, c’est d’abord le blocage de la route qui l’a interpellée. Lorsqu’elle a compris qu’il s’agissait d’abattre tout un alignement d’arbres bicentenaires, elle a prévenu « les camarades », et leur a donné rendez-vous à 8 heures le lendemain, pour empêcher l’abattage.
« On est arrivés avant les bûcherons. On a écrit “Massacre à la tronçonneuse” sur la route, et on a bloqué la circulation jusqu’à midi », raconte Mija en tirant sur sa cigarette.
Ce grabuge a laissé le temps à Thomas Le Campion, naturaliste au Groupe mammalogique breton, une association naturaliste, de venir constater la présence d’espèces protégées dans les arbres. Il a ensuite prévenu la police de l’environnement, l’Office français de la biodiversité, qui a immédiatement suspendu le chantier. Sur les 70 arbres qui devaient être abattus, 50 sont donc toujours debout.
Indices de présence
Ces rescapés doivent leur survie au pique-prune : un scarabée noir protégé, qui a élu domicile dans le bois de ces vieux chênes. Sur l’un d’entre eux, Thomas Le Campion, qui a rejoint le groupe de riverains, nous montre des gros trous sombres remplis de terreau : un signe caractéristique de la présence de ce scarabée, qui passe sa vie entière dans sa cavité.
Le naturaliste a aussi relevé d’autres indices, comme des crottes de larves et des restes d’adultes, retrouvés dans les cavités. La présence confirmée — actuelle ou ancienne — de ce coléoptère fait de ces arbres un « habitat d’espèce protégé ». Sa destruction sans dérogation est un délit puni jusqu’à trois ans de prison et 150 000 euros d’amende.
La présence de pique-prunes dans cet alignement était connue depuis longtemps. « C’est bien ça qui me met en colère », commente Lionel Picard, spécialiste breton du pique-prune, joint au téléphone par Reporterre. Dans le cadre de l’Atlas de la biodiversité communale, une sorte d’inventaire de la biodiversité de la commune, ce spécialiste avait répertorié en 2023 la présence du pique-prune à Langon, pile le long de la D59.
« Le maire, les élus locaux… Tout le monde était au courant, dit Lionel Picard. La semaine précédant l’abattage des arbres, j’avais même fait une restitution publique pour parler de la présence du pique-prune dans ces arbres. J’avais insisté lourdement sur l’intérêt de ne pas couper les vieux arbres… Et voilà le résultat. J’avoue que j’étais un peu en pétard ! »
Selon Thomas Le Campion, spécialiste des chiroptères, cet alignement d’arbres était aussi un habitat potentiel à chauves-souris arboricoles, comme la noctule commune, classée vulnérable sur la liste rouge française de l’Union internationale pour la conservation de la nature : « Il y a un potentiel tellement important qu’on a peu de doute sur le fait qu’il y en avait dans ces arbres. D’ailleurs, à quelques kilomètres d’ici se trouve l’une des plus importantes colonies de noctules du Grand-Ouest », dit-il.
Cette lisière était aussi identifiée comme cœur d’habitat pour la barbastelle d’Europe dans la Trame mammifères de Bretagne, un outil cartographique pour visualiser et intégrer les continuités écologiques des mammifères en Bretagne et Loire-Atlantique.
Par conséquent, le Groupe mammalogique breton et l’association environnementale Bretagne vivante ont porté plainte auprès de l’OFB pour destruction de gîte et d’habitat d’espèces protégées. Le dossier est actuellement en cours d’instruction.
Mais pourquoi vouloir couper cette allée d’arbres majestueux, havres de biodiversité, et surtout protégés par la loi ? Selon le Code de l’environnement, « le fait d’abattre ou de porter atteinte à un arbre ou de compromettre la conservation ou de modifier radicalement l’aspect d’un ou de plusieurs arbres d’une allée ou d’un alignement d’arbres est interdit ». Sauf si leur état sanitaire ou mécanique présente un danger pour la sécurité des personnes ou des biens.
« Je ne voulais pas avoir un mort sur la conscience »
Et c’est justement ce qui est invoqué ici : « Je ne voulais pas avoir un mort sur la conscience », se justifie Gaël Reille, le sylviculteur propriétaire des terrains, dans les colonnes de Ouest France, qui est également président du Centre régional de la propriété forestière de Bretagne et membre du conseil d’administration de la Fédération de chasse d’Ille-et-Vilaine. Selon lui, ces arbres étaient malades et auraient pu blesser, voire tuer, les automobilistes en tombant sur la route. Toujours à Ouest France, il affirme avoir fait faire des « études sanitaires » par l’ONF pour en arriver à ces conclusions.
Pourtant, une autre étude sanitaire, menée par Alexandra Ourc’hant, arboriste indépendante, rend des conclusions différentes : « Hormis quelques exceptions, l’état physiologique de ces arbres […] semble tout à fait satisfaisant. […] De plus, l’examen de l’ensemble des sections des arbres abattus révèle un bois en parfait état de santé, sans signe d’altération ni de dégradation », écrit-elle dans son rapport.
En conséquence, elle juge que « la mesure radicale d’abattage de l’ensemble des 70 arbres, parait, a priori, excessive », et préconise un élagage sélectif des branches mortes ou potentiellement dangereuses, grâce à une nacelle.
« Ça coûte plus cher d’élaguer des arbres de cette taille-là que de les couper »
Selon Nicolas, arboriste et voisin de Gaël Reille, le choix de l’abattage aurait été guidé par des raisons financières : « Ça coûte plus cher d’élaguer des arbres de cette taille-là que de les couper, et c’est plus chronophage. Pour abattre un arbre, on met un coup de tronçonneuse et ça tombe par terre. L’élagueur, il lui faut une nacelle, du matériel, et de la main d’œuvre… Ça met beaucoup plus de temps. » D’autant qu’une fois abattus, le problème est durablement résolu : plus besoin d’engager de nouveaux frais pour entretenir ces arbres.
En outre, contrairement à l’élagage, l’abattage produit un important volume de bois qui peut être rentabilisé en bois d’œuvre ou bois de chauffage, rendant l’opération plus avantageuse pour le sylviculteur : « Ça lui permet de compenser le coût de l’abattage, donc c’est une opération blanche pour lui », indique Alexandra Ourc’hant. De son côté, Gaël Reille a affirmé aux riverains qu’il n’en tirerait aucun bénéfice. Six mois plus tard, le bois est toujours sur place.
Contacté à plusieurs reprises, le propriétaire n’a pas répondu aux questions de Reporterre. La mairie de Langon n’a pas non plus souhaité donner suite à nos sollicitations, estimant avoir déjà répondu aux riverains, et affirmant sans autre justification que « cet abattage était parfaitement légal ». L’enquête de l’OFB est toujours en cours.