123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

EntretienUkraine

Ukraine : « Nous entrons dans une ère où les minerais façonnent les rapports de force »

Vue extérieure de l'usine de graphite de l'entreprise ukrainienne Zavalivskyi, en Ukraine, le 28 février 2025. Elle produit environ 10 types de graphite pour diverses applications, parmi lesquelles des plaques composites pour les gilets pare-balles et des batteries lithium-ion pour les téléphones et les véhicules électriques.

L’Ukraine pourrait signer un accord clé avec les États-Unis pour l’exploitation de ses minerais. Une négociation qui illustre, selon le chercheur Guillaume Pitron, la nouvelle bataille mondiale pour le contrôle de ces ressources.

Après un échange tendu entre Donald Trump et Volodymyr Zelensky, la Maison Blanche a brutalement suspendu son aide militaire à l’Ukraine, plongeant Kiev et ses alliés dans l’incertitude. Au cœur de la discorde : un accord sur l’exploitation des minerais ukrainiens, que Washington conditionne désormais à son soutien.

Face à la pression étasunienne, Volodymyr Zelensky s’est dit prêt à signer, mais refuse toute concession territoriale. Derrière ces négociations, un enjeu crucial se dessine : qui contrôlera les ressources stratégiques de demain ? Guillaume Pitron, spécialiste de la géopolitique des matières premières et auteur de La guerre des métaux rares, décrypte les implications de cette course aux minerais.



Reporterre — Pourquoi Donald Trump fait-il de l’exploitation des minerais ukrainiens une condition essentielle du soutien étasunien à Kiev ?

Guillaume Pitron — Ces minerais sont indispensables à de nombreux secteurs stratégiques : les technologies vertes, le numérique et la défense. La souveraineté technologique et industrielle des États repose d’abord sur l’acquisition de ces matières premières.

Or, longtemps, en Occident, nous avons privilégié la haute valeur ajoutée — brevets, laboratoires, innovation — et délaissé l’extraction minière, considérée comme peu rentable et délocalisable. Mais la pandémie de Covid-19 a été un électrochoc : nous avons découvert notre dépendance à des chaînes d’approvisionnement étrangères, notamment chinoises.

L’Ukraine possède des ressources minières significatives. Ce n’est pas le seul pays à en avoir — les États-Unis pourraient se tourner vers le Canada ou le Mexique — mais Trump voit en l’Ukraine une opportunité stratégique. Pour Washington, ces minerais sont un levier pour garantir une forme de stabilité dans la région et, pour Kiev, un moyen de financer la reconstruction post-guerre. Chacun y trouve un intérêt.



Quels sont précisément ces minerais ukrainiens et pourquoi sont-ils si convoités ?

L’Ukraine extrait déjà du fer, essentiel à la production d’acier, mais également du titane, indispensable à l’aéronautique, et du graphite, utilisé dans les batteries des voitures électriques. Ensuite, il y a des ressources encore sous-exploitées, comme le lithium, clé pour les batteries, et potentiellement des terres rares, bien que leur présence doive encore être confirmée.

Ces matières premières sont vitales pour les industries du futur : elles entrent dans la fabrication des véhicules électriques, des éoliennes, des smartphones, et même des missiles de précision et des avions de combat comme le F-35.

Les Européens s’y intéressaient déjà avant les Étasuniens, notamment pour le lithium ukrainien. Aujourd’hui, ces ressources sont un enjeu de pouvoir international.



En quoi cet accord entre l’Ukraine et les États-Unis pourrait-il redéfinir les équilibres géopolitiques, notamment face à la Chine ?

La Chine est l’acteur invisible mais central de cette affaire. Les États-Unis dépendent largement de ses minerais, et Trump cherche à diversifier ses approvisionnements pour réduire cette dépendance. En sécurisant un accès aux ressources ukrainiennes, Washington tente de se détacher du monopole chinois.

Cependant, exploiter ces minerais prendra du temps : prospecter, cartographier les gisements, attirer des investisseurs, construire des infrastructures minières et énergétiques… Et même si l’Ukraine devenait un fournisseur clé, elle ne suffirait pas à répondre aux besoins étasuniens. Il faudrait dix Ukraine pour cela !

« Ce qui se joue aujourd’hui en Ukraine se répétera ailleurs »

Mais ce qui change avec ce potentiel accord, c’est la prise de conscience, par l’opinion publique, d’un enjeu stratégique mondial : la course aux métaux. Ce qui se joue aujourd’hui en Ukraine se répétera ailleurs — au Zimbabwe pour le lithium, au Chili pour le cuivre, en Guinée pour la bauxite, en République Démocratique du Congo pour le cobalt.

Reste une question essentielle : ces accords seront-ils le fruit d’une coopération équilibrée ou d’un rapport de force brutal, où les grandes puissances imposent leurs règles à des nations en quête de stabilité ? Une certitude : nous entrons dans une nouvelle ère, où les minerais façonneront les rapports de force globaux, sur Terre comme peut-être bientôt dans les océans.



L’Ukraine ne risque-t-elle pas de devenir trop dépendante des États-Unis en leur cédant ces ressources ?

C’est justement pour éviter cela que Zelensky prend son temps. Pourquoi signerait-il un accord qui ne serait pas équilibré ? L’enjeu pour l’Ukraine n’est pas seulement d’extraire des minerais et de les exporter, mais de capter une plus grande part de la chaîne de valeur : transformer ces minerais sur place, développer une industrie métallurgique, fabriquer des composants à haute valeur ajoutée comme des batteries ou des aimants…

Un mauvais accord serait un accord où l’Ukraine se contenterait d’extraire des minerais sans en tirer d’autres bénéfices économiques. Un bon accord garantirait des investissements étasuniens, un partage équitable des revenus, et la création d’une industrie locale. Enfin, il faut aussi des garanties de sécurité : investir des milliards dans des mines en pleine guerre est un risque énorme. Sans stabilité, aucun investisseur ne viendra.



Trump vient de suspendre son aide militaire à l’Ukraine. Peut-on voir cela comme un moyen de pression dans ces négociations ?

Bien sûr. Trump est un négociateur. Il ne ferme pas la porte à l’accord sur les minerais, ce qui signifie qu’il est encore en position de négocier. En parallèle, il met la pression sur l’aide militaire.

Il s’agit d’un rapport de force, où chaque camp essaie d’obtenir les meilleures conditions. Tout ce qui va se passer côté étasunien et côté ukrainien dans les prochains jours peut être vu à l’aune de potentielles négociations autour de ce sujet.



Vous souleviez, dans votre livre « La guerre des métaux rares », une question plus large : où est l’écologie politique dans ce débat ?

C’est un sujet crucial. Il est temps que l’écologie politique prenne à bras-le-corps la question des métaux. On ne peut pas prôner une transition énergétique sans se demander où et comment seront extraites les matières premières nécessaires.

Aujourd’hui, la demande en cuivre, en lithium, en cobalt explose, et il faut bien les extraire quelque part. Si nous ne voulons pas d’un néocolonialisme vert, où l’Occident impose aux pays du Sud l’exploitation minière tout en profitant des technologies propres, alors il faut assumer que nous aurons besoin d’ouvrir des mines chez nous.



C’est une position controversée…

Oui, mais le recyclage ne suffira pas à combler la demande et la sobriété est un concept important — il faut plus de sobriété — mais ne suffira pas. Les industries, les transports… La transition énergétique exige plus d’extraction minière, pas moins.

Le débat doit être posé de manière honnête : voulons-nous continuer à dépendre des ressources étrangères, avec tous les risques que cela implique, en faisant porter le fardeau de l’extraction à d’autres pays, ou bien voulons-nous reprendre en main notre souveraineté minérale, quitte à ouvrir des mines sur nos propres territoires ?

« Entre le soleil et la prise électrique, il y a toute une chaîne industrielle qui repose sur des métaux stratégiques »

Yannick Jadot déclarait, il y a quelque temps : « Dépendre du soleil, du vent, de nos déchets, de la géothermie, c’est quand même mieux que dépendre de Poutine, des pétromonarchies du Golfe ou de l’importation d’uranium du Niger. »

C’est une déclaration qui manque cruellement de pédagogie. Vouloir s’affranchir des hydrocarbures russes et du gaz qatari est une ambition louable, mais entre le soleil et la prise électrique, il y a toute une chaîne industrielle qui repose sur des métaux stratégiques.

Ces métaux, nous devons les extraire quelque part, et nous devons le dire aux citoyens. Sans eux, la transition énergétique restera un vœu pieux. Je comprends la gêne de beaucoup d’écologistes, mais si les coûts associés aux métaux sont énormes, ils sont toujours moindres que les coûts associés à l’exploitation du pétrole, du gaz et du charbon.

legende