Passages à tabac, arrestations, menaces... La centrale de Zaporijia, au cœur de la guerre en Ukraine
La centrale nucléaire de Zaporijia, en Ukraine, sous contrôle russe, après l'arrêt complet de ses opérations le 11 septembre 2022. - © Stringer / Anadolu Agency / Anadolu via AFP
La centrale nucléaire de Zaporijia, en Ukraine, sous contrôle russe, après l'arrêt complet de ses opérations le 11 septembre 2022. - © Stringer / Anadolu Agency / Anadolu via AFP
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Occupée et militarisée depuis 2022, la centrale nucléaire ukrainienne de Zaporijia est l’un des points clés de la guerre russe. Une prise de pouvoir au prix d’intimidations et de détentions arbitraires, dans laquelle l’entreprise d’État Rosatom « jouit d’une impunité totale ».
Quatre années de guerre. Et un site nucléaire sous contrôle militaire. Zaporijia, la centrale aux six réacteurs de 950 mégawatts (MW) est occupée et militarisée depuis 2022. Mais pas seulement : au fil du temps, elle est aussi un territoire occupé, un levier politique, un espace de contrainte, une « enclave russe au cœur de l’Ukraine », bref, une sorte de guerre dans la guerre. C’est en substance la conclusion du rapport très complet (190 pages !) de l’ONG ukrainienne Truth Hounds, publié le 23 février et qui documente méthodiquement la prise de contrôle par l’armée russe et l’entreprise d’État Rosatom de la centrale nucléaire de Zaporijia (CNZ) depuis quatre années d’enfer.
Après la prise de contrôle du site par les militaires russes, très vite, une autre structure s’est installée dans l’ombre des réacteurs : la société d’État russe Rosatom, qui vend des centrales clés en main à de nombreux pays et dispose de 40 % des capacités d’enrichissement d’uranium de la planète. L’enquête décrit une prise de pouvoir progressive au sein de la ville d’Enerhodar et de la centrale où Rosatom ne se contente pas d’un rôle technique mais supervise une transition forcée vers un cadre juridique russe [1]. « Rosatom s’est purement et simplement appropriée une centrale ukrainienne », s’étrangle Pauline Boyer, chargée de campagne nucléaire chez Greenpeace France.
Passages à tabac, électrochocs, menaces...
Cette occupation s’accompagne systématiquement d’intimidations et de détentions arbitraires. Les enquêteurs recensent « au moins 226 cas d’arrestations illégales de civils et d’employés de la centrale », selon les mots de Denys Sultanhaliiev, coauteur du rapport, en visio depuis l’Ukraine. Plusieurs témoignages [2] évoquent des passages à tabac, des électrochocs, des menaces contre les familles, des simulations d’exécution.
Si Rosatom n’est pas accusée d’avoir elle-même torturé ou intimidé, elle ne pouvait ignorer les violences exercées contre les employés récalcitrants. « Les forces d’occupation russes maintiennent une présence constante à la CNZ et utilisent ses locaux pour enlever et détenir des employés », signale le rapport. Des travailleurs auraient été contraints de signer des contrats avec l’entreprise russe. Ceux qui refusaient perdaient leur emploi, ou disparaissaient temporairement dans les sept prisons clandestines improvisées autour de la ville et du site, indique le Business and Human Rights Centre.
Le rapport établit un lien direct entre ces violations des droits humains et la dégradation de la sûreté nucléaire, laquelle s’appuie notamment sur la capacité à signaler une anomalie, contester une décision risquée ou interrompre un processus. Or cette culture suppose un environnement stable et confiant, ce qui n’est plus le cas. Comment, dans un tel contexte, respecter les « sept piliers » de la sûreté nucléaire, tels que définis par l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) [3] ? Fort heureusement, les six réacteurs de 950 MW sont à l’arrêt.
Rosatom « complice de crimes de guerre »
Par ailleurs, nous assistons impuissants à la naissance d’une chimère impensée par les développeurs de l’atome civil : une usine d’électricité entourée de troupes et d’armes lourdes, ciblée par des attaques, vulnérable et instrumentalisée. Même à l’arrêt, les réacteurs nécessitent de l’électricité et de l’eau pour un refroidissement constant. Avec la guerre, les coupures répétées ont déjà placé la centrale en situation critique à plusieurs reprises.
« Notre rapport documente ce qui se passe, explique Denys Sultanhaliiev. Rosatom n’est pas une entreprise comme une autre, c’est une agence d’État qui mène des actions politiques et militaires. Elle se retrouve ainsi au cœur d’une controverse qui dépasse l’Ukraine. »
« Rosatom jouit d’une impunité totale »
Au-delà de la dimension technique, Truth Hounds s’interroge sur la responsabilité face à ce qu’elle qualifie de « crimes de guerre ». Au regard du droit international, qu’encourt une entreprise publique en administrant un territoire occupé et bénéficiant d’un système de détention illégal ?
« Rosatom sert les intérêts de l’État russe dans une zone occupée, tranche Pauline Boyer. Elle est désormais complice de crimes de guerre. Or, elle jouit d’une impunité totale, alors même qu’elle s’est appropriée illégalement une centrale. Il est urgent de sanctionner Rosatom, d’interdire de nouveaux réacteurs russes sur le territoire européen [ceux dont le premier béton a été coulé à Paks (Hongrie), par exemple] et de stopper le commerce d’uranium avec la Russie. » Un vœu pieu tant Rosatom est au cœur du dispositif mondial de livraison et d’enrichissement d’uranium, ce qui vaut à l’industrie nucléaire d’être totalement exempte de sanctions.
Ce rapport, unique en son genre — tout comme la situation qu’il analyse —, met en relief une réalité tragique : un conflit rebat les cartes d’un certain « vivre-ensemble » nucléaire où les normes de sûreté, la sécurité, les droits humains et les calculs géopolitiques se retrouvent mêlés dans un seul et même nœud de peur et de puissance. Deux variables impossibles à intégrer dans une équation de sûreté.