123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

ReportageDéchets

« On nous sacrifie » : ces paysans refusent que leurs terres deviennent une décharge

Bernadette Marchewska, l'une des exploitantes de la zone, est opposée au projet de décharge depuis huit ans.

En Guyane, des paysans contestent l’implantation d’une décharge au milieu de leurs parcelles. Un vieux projet porté par un groupe privé, nourri par une décennie de débats animés d’opacité politique.

Kourou (Guyane), reportage

À travers la vitre du pick-up défile la savane de Wayabo avec sa végétation basse et sèche, ses champs de patates douces, d’ananas, de pitayas (fruits du dragon) et ses troupeaux de zébus qui paissent paisiblement. « Nous sommes à la fois un des principaux pôles agricoles de Guyane et un lieu de vie », explique Benoit Burban, au volant du véhicule filant à travers la petite plaine littorale délimitée, au loin, par l’épaisse forêt tropicale humide. Pour cette raison, l’éleveur de chèvres et de brebis peine à croire que l’État a choisi Wayabo pour accueillir une « installation de stockage de déchets non dangereux » (ISDND) ou, selon ses mots, une « décharge déguisée ».

« On nous sacrifie après des années d’efforts à valoriser ces terres », déplore le porte-parole de l’Association kouroucienne des agriculteurs de Wayabo (Akaw), représentant les intérêts de la communauté. Arrivé en 2005 avec sa compagne, le couple fait partie de la première vague de paysans à avoir rejoint cette zone de 4 000 hectares, située entre les villes de Kourou et de Macouria, une friche alors aménagée par l’État pour la dédier à l’agriculture. Depuis, une centaine d’exploitants travaillent à Wayabo et une cinquantaine y vivent. « Depuis huit ans qu’on entend parler de ce projet [de décharge], plus personne ne veut développer son exploitation, et encore moins s’installer à Wayabo », explique l’éleveur, en garant sa voiture à l’entrée d’une friche, située à deux pas des premières productions maraîchères.

108 000 tonnes de déchets ménagers par an

C’est sur ce terrain cédé par un agriculteur en fin de carrière que le groupe Séché Environnement, industriel basé en Mayenne, entend ériger son futur « pôle environnemental ». D’une emprise de 36 hectares, l’infrastructure pourra accueillir chaque année jusqu’à 108 000 tonnes de « déchets ménagers » et 5 000 tonnes de matériaux de construction contenant de l’amiante. Et ce, pendant vingt-cinq ans, au prix d’une noria de camions, entre 24 et 32 par jour, selon les différents documents fournis dans les enquêtes publiques.

« La circulation des poids lourds va tous nous affecter, avec le bruit, la poussière, le risque d’accidents… Et mes produits locaux que je vends sur les marchés pâtiront de l’image de la décharge, j’aurai moins de ventes, craint Bernadette Marchewska, maraîchère à Wayabo. Oui, la Guyane a besoin d’une décharge, mais ça fait huit ans qu’on dit que c’est impossible de la mettre ici. »

Pour son aménagement, Wayabo a bénéficié d’importants fonds européens. Une initiative bienvenue, alors que l’installation agricole est administrativement très lourde dans ce département, où 93 % des terres sont propriétés de l’État. © Enzo Dubesset / Reporterre

Une décennie de débats animés

Personne ne conteste en effet la nécessité d’une nouvelle infrastructure pour remplacer la vieille décharge des Maringouins, située à l’entrée de Cayenne. Saturée depuis des années, elle aurait dû fermer en 2021, après avoir été élargie ad nauseam. Elle continue pourtant d’absorber une quantité croissante de déchets, grâce à un régime dérogatoire qui prendra fin au 31 décembre 2026.

Si rien n’est fait, les 200 000 habitants des trois intercommunalités concernées (celle des Savanes autour de Kourou, celle du Centre littoral autour de Cayenne, et celle de l’Est guyanais) se retrouveront alors dans l’inconnu avec un risque environnemental et sanitaire majeur. Ce serait parachever une situation déjà décrite en 2023 comme « dramatique » par un rapport sénatorial consacré à la gestion des déchets dans les territoires d’outre-mer. Il rappelait, entre autres, que 82 % des déchets sont encore enfouis en Guyane, un des pires taux de France.

Un champ de pitayas appartenant à la maraîchère Bernadette Marchewska. © Enzo Dubesset / Reporterre

La localisation de cette future installation fait l’objet depuis une décennie de débats animés et souvent minés par les conflits politiques locaux. Sur la table depuis 2017, celui de Séché Environnement n’a jamais été endossé par une collectivité, mais a bénéficié du soutien tacite de la mairie de Kourou qui, en 2023, a effectué les modifications nécessaires de son plan local d’urbanisme.

La communauté d’agglomération du Centre littoral, incontournable car ses 150 000 habitants produisent 80 % des déchets concernés par cette future décharge, lui préférait un autre site. Seulement, celui-ci a été abandonné en octobre 2024, là aussi sur fond d’oppositions locales. Depuis, l’intercommunalité a annoncé reprendre les recherches à zéro.

Le 14 août, la préfecture de Guyane a fini par trancher ce nœud gordien en reconnaissant « l’intérêt général » du « pôle environnemental » et en délivrant une autorisation environnementale à l’industriel, sésame ouvrant la voie au permis de construire, octroyé ensuite par la mairie de Kourou. « Le projet ne fait pas du tout l’unanimité au sein des services, mais la préfecture a choisi de parer à l’urgence sanitaire considérant que le site de Wayabo était le seul pouvant entrer en fonction dans les délais », explique à Reporterre une source administrative sous couvert d’anonymat.

Ce choix par défaut ne passe pas auprès du monde agricole, qui pointe du doigt une autre urgence : la souveraineté alimentaire. Le département amazonien importe 80 % de sa nourriture de l’Hexagone et la vie y est 40 % plus chère alors même que la moitié de la population locale vit sous le seuil de pauvreté.

Benoit Burban, éleveur de chèvres et de brebis et porte-parole de l’Akaw. © Enzo Dubesset / Reporterre

Ainsi, le Mouvement de défense des exploitants familiaux (Modef) — dont le poids reste assez faible — à l’unisson des autres syndicats dénonce « la contradiction flagrante avec l’objectif fixé d’atteindre l’autonomie alimentaire en 2030 ». Et si Séché Environnement met en avant des exemples d’ISDND établies en zone agricole, comme son site pilote en Mayenne, les situations ne sont guère comparables aux yeux de l’Akaw, notamment du fait que les cultures en question y sont fourragères, et non vivrières.

La future décharge suscite aussi des inquiétudes par sa proximité avec un captage d’eau potable et en raison des lixiviats, le « jus de poubelle » dont les composants toxiques pourraient se retrouver dans les cultures en cas de fortes pluies, comme le climat guyanais en est coutumier.

Sollicité par Reporterre, le groupe Séché Environnement a décliné notre demande d’entretien mais nous a expliqué par mail que son projet repose « sur des standards techniques exigeants, respectueux des normes environnementales les plus strictes ». De fait, l’industriel a revu sa copie pour éviter tout dommage sur le captage d’eau potable du Kourou, qui alimente la ville homonyme et ses 30 000 habitants. Quant aux lixiviats, le groupe se repose sur son étude hydrologique et une série de 23 mesures censées éviter la « percolation vers les nappes souterraines » (couches d’argile imperméable, lagunes couvertes…).

Opacité politique

Si le projet a franchi avec succès toutes les étapes administratives, la lecture des deux enquêtes publiques qui lui sont liées a de quoi étayer les inquiétudes des agriculteurs. Celle portant sur la modification du plan local d’urbanisme de Kourou, dont l’avis est défavorable, relève ainsi que le projet « ne porte pas les garanties nécessaires concernant les impacts sur l’environnement hydrographique en cas de pluies extrêmes, sur l’environnement sonore et sur la qualité de l’air » et qu’il omet la question des « usages de pêche ».

L’autre enquête, portant sur la demande d’autorisation environnementale, émet aussi des points de vigilance en dépit de son avis cette fois favorable. Les commissaires enquêteurs y écrivent notamment que les « six exploitations agricoles » installées en « bio » à proximité immédiate du site sont vulnérables à « une pollution éventuelle » de leur terrain par le biais de leurs captages d’eau.

Tags de contestation à Wayabo. © Enzo Dubesset / Reporterre

L’opacité qui a longtemps entouré ce projet en dit aussi long sur la démocratie locale en matière d’aménagement du territoire. Si l’industriel revendique « une démarche d’information et de concertation régulière avec l’ensemble des parties prenantes », l’Akaw dénonce le fait que les quelques agriculteurs approchés l’aient été individuellement et informellement.

Un constat que les enquêteurs publics reprennent, critiquant le fait « qu’aucune négociation [n’a] été officiellement organisée par l’industriel » qui, depuis 2017, s’est contenté de proposer des compensations financières jugées insuffisantes par les agriculteurs approchés. Une situation aggravée, selon l’Akaw, par le fait qu’aucun élu local ne se soit officiellement emparé du projet et n’a joué le rôle d’interface.

Si le projet de Séché Environnement semble bien parti pour aboutir, les premiers travaux ayant débuté en novembre, un écueil considérable reste à surmonter. L’industriel doit encore contractualiser un accord avec la communauté d’agglomération du Centre littoral (CACL), sans qui la décharge ne sera jamais viable.

L’Akaw n’a pas non plus dit son dernier mot. Elle vient de déposer plusieurs recours en justice contre le projet. Ni la mairie de Kourou — et président de la communauté de communes des Savanes (CCDS) —, ni la CACL, ni les services de l’État n’ont souhaité apporter leurs éclairages sur ce sujet très sensible à quelques semaines des municipales.

legende