A Bordeaux, la justice poursuit l’opposant au golf, mais pas son agresseur conducteur d’engin

29 juillet 2016 / Baptiste Giraud (Reporterre)



Ce vendredi 29 juillet, un opposant au projet de golf de Villenave-d’Ornon passe en jugement à Bordeaux. Un ouvrier l’accuse de violence lors d’une opération de blocage du chantier, alors que les militants présents le jour de l’incident estiment au contraire avoir été mis en danger par le conducteur d’engin.

- Actualisation - Vendredi 29 juillet 2016, 22 h - Alexandre Mahfoudhi a été condamné vendredi à 6 mois de prison avec sursis. Il entend faire appel.


- Bordeaux (Gironde), correspondance

Les faits remontent au 24 juin. Les opposants occupaient alors depuis une semaine le site de la Plantation, à Villenave-d’Ornon, tentant de bloquer le chantier d’aménagement du terrain de golf. Ce matin-là, une seule pelleteuse était en activité sur le site, face à neuf activistes. Son conducteur, ouvrier de l’entreprise Vigier, une des entreprises locales engagées par les promoteurs de l’ensemble « golfo-immobilier » (Vizzion Europe et NGF Golf), accuse l’un des opposants de lui avoir lancé de la terre et des cailloux à la figure. Après avoir bénéficié d’une interruption temporaire de travail de dix jours (pour traumatisme psychologique), il a porté plainte pour violences avec arme en réunion.

C’est Alexandre Mahfoudhi qui est visé. Ce militant, passé par Sivens et Notre-Dame-des-Landes, chercheur indépendant en géographie, a été arrêté le 29 juin dernier et placé en garde à vue durant 30 heures avant d’être présenté devant un juge. « J’ai refusé la comparution immédiate, je n’avais pas pu me laver, j’étais pieds nus, après 30 heures dans des conditions ignobles », raconte-t-il. Son jugement doit finalement avoir lieu ce vendredi 29 juillet.

Il fait tournoyer plusieurs fois le bras de sa pelle à hauteur d’homme 

Me Fanny Saurat-Fontagnere, son avocate, demandera néanmoins un nouveau report : « Dans le dossier, il n’y a que la plainte du conducteur de la pelleteuse, ainsi qu’une déclaration du chef de chantier, alors qu’il reconnaît ne pas avoir assisté à la scène. Donc pour moi le dossier n’est pas prêt en l’état. Le procureur doit normalement instruire à charge et à décharge. Or, ce n’est clairement pas le cas ici. »

Surtout, les opposants témoignent d’une toute autre version des faits. « La veille, nous étions allés discuter avec les ouvriers, à leur invitation, raconte Michelle (un pseudonyme). Certains avaient peur pour leur machine, voulaient qu’on les laisse travailler. D’autres auraient aimé que nous fassions une action pour prouver qu’ils ne pouvaient pas travailler et pouvoir toucher une indemnité en se retirant », poursuit-elle. « On était parvenu à une sorte d’accord avec eux, en disant qu’il n’y aurait aucune dégradation sur leurs machines. Car, s’il y a des dégâts, ce sont eux qui doivent payer les réparations », explique Jean-Baptiste, un autre militant bordelais.

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Le terrain a été défriché et terrassé en toute discrétion

Pourtant, les choses ne se sont pas passées comme prévu, ce vendredi matin. « Le chauffeur n’a pas coupé le moteur, comme il en a l’obligation, selon ses employeurs eux-mêmes, mais nous a foncé dessus », relate Alexandre Mahfoudhi. Puis, arrivé à leur niveau, il fait tournoyer plusieurs fois le bras de sa pelle à hauteur d’homme, selon les différents témoignages qu’a recueillis Reporterre. « Son geste était beaucoup trop dangereux. Pour moi c’est une tentative de meurtre : il a fait au moins une quinzaine de tours sur lui-même », raconte Jean-Baptiste.

Mahfoudhi explique avoir alors cherché à aveugler le conducteur en lançant de la terre sur sa cabine, un geste qu’il regrette : « Je reconnais que c’était pas très malin, mais sur le coup, j’étais énervé. J’ai longtemps travaillé dans l’humanitaire, au Kivu [en République démocratique du Congo], au Darfour [au Soudan], au Rwanda, donc j’ai une certaine expérience en gestion de risques, et ce matin-là, je pensais la situation sécurisée. Mais il m’a vraiment fait peur, c’était une mise en danger considérable, très impressionnante », poursuit le militant.

« Atteinte à la sécurité publique et économique » 

« Je ne pense pas qu’il voulait nous tuer, juste nous impressionner. Il devait vouloir partir et a dû prendre peur », d’après Michelle, tandis que Jean-Baptiste parle d’une « grosse incompréhension » entre le conducteur et les militants, qui avançaient pacifiquement, à visage découvert. Reporterre a contacté l’entreprise Vigier, qui n’a pas répondu.

Après ce dérapage, les militants ont hésité à déposer plainte. « Ce n’est pas trop dans mes pratiques et je ne voulais pas qu’on se retrouve en conflit judiciaire avec cet employé. L’enjeu de notre lutte n’est pas de se battre avec les ouvriers, parce qu’ils sont utilisés par d’autres au-dessus d’eux », estime Michelle. Mais, en raison de la gravité estimée des faits, six des neuf militants décident de se rendre au commissariat le plus proche, à Bègles. « Il était 17h45, ils fermaient à 18h, et nous ont dit de revenir lundi », racontent-ils. Seul l’un d’eux, Jean-Baptiste, se rend alors dans le commissariat central de Bordeaux, où il parvient à porter plainte pour violence avec arme. Le lundi suivant, Alexandre Mahfoudhi ainsi que Éric Pététin, présent au moment des faits, essaient à leur tour de déposer une plainte à Bordeaux : refusée. Dans un enregistrement sonore de la scène, que Reporterre a écouté, on entend une policière demander : « Vous avez été blessés ? Alors vous n’avez pas été attaqués », avant d’expliquer qu’une première procédure (la plainte de Jean-Baptiste) ayant été engagée, la police ne compte pas en ouvrir une nouvelle. Mais à ce jour, Jean-Baptiste reste sans nouvelle de l’avancée de sa plainte.

La semaine dernière, l’avocate d’Alexandre Mahfoudhi a donc déposé une nouvelle plainte, « directement au procureur », contre le conducteur de la tractopelle, pour mise en danger délibérée de la vie d’autrui. Me Saurat-Fontagnere déplore l’attitude de la police, ainsi que celle de la justice : « Cela donne l’impression d’une justice à deux vitesses : il y a certaines personnes que l’on fait passer en comparution immédiate, ni vu ni connu. » Mahfoudhi parle de « violences institutionnelles » du même ordre que celles subies par les militants à Sivens.

L’avocate s’étonne également des motifs invoqués par le parquet pour accélérer la procédure : il est question d’« atteinte à la sécurité publique et économique ». « C’est très révélateur du dossier, j’étais surprise qu’ils le disent explicitement », dit-elle. Alexandre Mahfoudhi risque sept ans de prison et 5.000 euros d’amende.


« ON NE COMPENSE PAS LA NATURE, C’EST UNE IMPOSTURE IDÉOLOGIQUE »

Pendant ce temps, le chantier de défrichement et d’aménagement du terrain de golf se poursuit. « Il n’ont pas encore commencé à bétonner, c’est-à-dire à construire le quartier d’affaire et le lotissement joints au golf. Il leur manque le permis de construire », se console Camille (un pseudonyme) du collectif d’opposants.

De leur côté, les militants continuent à tenter de mobiliser malgré leur expulsion début juillet. Depuis, des rassemblements ont eu lieu autour du site de la Plantation avec Nuit debout Bordeaux, ainsi qu’avec le Collectif de lutte de Gironde. Les soirées de soutien se multiplient également dans plusieurs lieux.

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Angelica heterocarpa, ou l’angélique des estuaires, une espèce protégée qui se trouve sur le site.

Enfin, un weekend de mobilisation se prépare pour les 13 et 14 août. « Nous ne sommes pas assez nombreux à vouloir et à pouvoir occuper le site, donc ça ne serait pas raisonnable de lancer une réoccupation. Mais ce weekend permettra de rassembler les composantes de l’opposition au golf, de réfléchir et de structurer le mouvement », explique Michelle. Le rendez-vous est donné samedi 13 sur les terres de Christophe Guénon, agriculteur et porte-parole de la Confédération paysanne 33, également opposé au golf, à 3 km de la Plantation. Avant de se rendre sur le site pour y pique-niquer le dimanche.

Vison d’Europe et angélique des estuaires 

Les opposants comptent également saisir la Commission européenne. Selon eux, comme le site fait partie d’une zone Natura 2000 sur laquelle ont été répertoriées deux espèces prioritaires, le vison d’Europe et l’angélique des estuaires, il ne dépend plus de l’État français mais de l’Union européenne.

Mais, selon le responsable de Géréa, le bureau d’études en environnement qui accompagne le chantier, que Reporterre a rencontré sur place, « tout est clair » du point de vue administratif et légal. Ni le vison ni l’angélique n’ont été recensés dans leur étude. Par ailleurs, il explique que le golf lui-même est conçu comme une mesure compensatoire à la destruction de zones humides proches. « Le golf sera une zone potentielle de stockage de l’eau de la Garonne en cas de crue, grâce aux plans d’eaux créés. Cela nous a été demandé par la DDTM [direction départementale du territoire et de la mer] », explique-t-il. Le golf « compensera » donc le bétonnage de deux espaces classés en zone humide dans les environs : une plateforme d’échange de la SNCF (liée au projet de LGV Bordeaux-Dax), ainsi que le quartier d’affaire Geneste, qui appartient au même projet « golfo-immobilier » développé par Vizzion Europe.

« On ne compense pas la nature, c’est une imposture idéologique, une invention de bureaux d’étude, réagit Olivier Sigaut, l’un des opposants, qui est par ailleurs professeur en sociologie et gestion de l’environnement. Alors que les espèces qui vivent ici, l’angélique des estuaires et le vison, sont encore très peu connues et en cours d’étude, Géréa dissimule leur présence en ne les inventoriant pas. Ce sont des mensonges. »




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Lire aussi : La colère monte à Bordeaux contre le massacre d’une zone humide par un golf

Source : Baptiste Giraud pour Reporterre

Dessin : © Red ! /Reporterre

Photos :
. terrain défriché : © Collectif contre le golf immobilier de Villenave-d’Ornon.
. angélique : © Sylvie Monin

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