À Dijon, une zad pour préserver un îlot de nature en ville

Durée de lecture : 8 minutes

22 septembre 2020 / Alexandre-Reza Kokabi et Roxanne Gauthier (Reporterre)



Investis le 17 juin dernier par des habitants et des militants écolos, les trois hectares du jardin de l’Engrenage échappent encore aux engins de chantier et à la construction de 330 logements. Les défenseurs du lieu vantent cet espace naturel prisé des insectes, dernier havre vert d’un quartier très construit.

  • Dijon (Côte-d’Or), reportage

« Semer pour ne plus étouffer » : ces mots se dessinent sur une banderole, étendue à l’entrée d’un ancien terrain en friche. Les badauds l’aperçoivent à pied, en tramway ou en voiture, quand ils passent devant le 63, avenue de Langres, à Dijon. C’est ici qu’est née la zad des jardins de l’Engrenage où, depuis le 17 juin et les mobilisations nationales contre la « réintoxication du monde », des Dijonnais occupent trois hectares de terres, qu’ils ont transformés en jardin partagé. Un petit écrin de biodiversité urbaine niché entre une avenue très fréquentée, des immeubles et des pavillons, à quelques centaines de mètres du centre commercial de la Toison-d’Or et d’un parc d’activités de 34 hectares. Là, des papillons — vulcains, azurés des nerpruns ou encore moro-sphinx —, des libellules et des abeilles battent des ailes entre des plants de tomates, des haricots, des courges, des salades, des tournesols et un figuier.

« Non au chantier Garden-State, oui à la nature avenue de Langres », ont écrit les occupants sur une pancarte en bois pendue à un tilleul. Car la mairie et l’entreprise immobilière Ghitti ont un autre dessein pour ces terres : ils souhaitent ériger 330 logements. Ghitti Immobilier — qui s’est payé une publi-info dans le Bien public du 26 juillet —, « propose une mixité de l’habitat entre logements collectifs, intermédiaires et maisons individuelles », « un large passage végétalisé » qui « permettra aux habitants du quartier de pouvoir traverser l’ensemble, à pied ou à vélo ». Le promoteur affirme que « la quasi totalité des toitures et terrasses étanchées seront recouvertes de terre végétale pour permettre à de l’herbe, des fleurs mellifères mais aussi de vrais arbres de pousser ». « Pas juste une fine couche de terre », précise Ghitti.

« Nous dénonçons un chantier anti-écologique, qui sous couvert d’un projet d’architecture “vert” et “ami de l’environnement” ne préserve en rien la biodiversité et les terres arables déjà présentes sur le site, rétorquent les occupants. Les architectes proposent de raser les vieux arbres et de remplacer la terre par des parkings souterrains recouverts de pelouse. » Les occupants demandent à ce que le projet soit « rediscuté », « en prenant en compte les aspirations et les besoins des habitants d’un quartier déjà bien bétonné ».

« On a réussi à les repousser en se dressant face à leurs machines » 

Afin de dissuader les pelleteuses, les bulldozers et bétonneuses qui menaçaient d’anéantir cet espace, plusieurs centaines de personnes se sont réunies le 17 juin, dans le cadre de l’appel national contre la réintoxication du monde, pour y mener l’action « prise de terre à Dijon ».

« Pendant plusieurs heures, on a défriché le terrain, planté des légumes et aménagé des espaces de convivialité, ouverts sur le quartier et la ville », se remémore Pierre, qui se présente comme « jardinier-squatteur ». Les premières graines ont été semées et une petite buvette a été construite, baptisée « La serfouette », du nom d’un outil de jardinier. « Des soutiens et des voisins sont venus mettre la main à la pâte, retourner la terre, arroser, ou juste flâner », dit-il. Des évènements ont vite ponctué la vie de la nouvelle zad : fête des voisins, marchés de légumes à prix libre, spectacle de cirque amateur, fête de la musique le 21 juin, ou encore tournois de pétanque.

Une maison inoccupée a été ouverte sur le site. « Des gens se sont installés pour y habiter, de manière à pouvoir prendre soin du terrain et à être sur place pour le défendre en cas de destruction », explique Jonas, étudiant en sciences humaines et lui aussi jardinier-squatteur. Au bout d’un mois, les occupants étaient « en bonne voie pour [s’]enraciner dans la vie de quartier », dit-il, quand ils ont essuyé une première attaque.

Une maison inoccupée a été ouverte sur le site.

C’était le 24 juillet, à l’aube. Les habitants de la maison se sont réveillés « au son des “bip bip” des pelleteuses, se souvient Pierre. À partir de 5 heures du matin, les services municipaux ont installé des barrières pour qu’il n’y ait ni entrée ni sortie possibles ». Puis, « une première pelleteuse a ouvert un passage, défoncé des arbres, raclé et tassé le sol… On a vu tous nos efforts réduits à néant ». Les habitants ont riposté : « Quelques-uns se sont perchés sur l’engin de chantier, l’immobilisant. » Entretemps, des soutiens ont afflué et, quand une seconde pelleteuse s’est élancée, elle s’est heurtée à une chaîne humaine. « On a réussi à les repousser en se dressant face à leurs machines, mais je ne sais pas si on peut parler de victoire… Ils ont rasé les trois quarts du jardin en quelques minutes », déplore Gwendoline, jardinière-squatteuse. « C’était de la guérilla : on tape super fort, vite, et on se casse une fois que tout est en vrac », estime Pierre.

 « Plein de gens sont venus prêter main-forte et ont permis à l’Engrenage de ne pas sombrer »

Le maire de Dijon, François Rebsamen (Parti socialiste, PS), ainsi que ses adjoints, contactés par Reporterre pour un entretien, n’ont pas répondu, malgré nos relances. « Si on a décidé de mener cette action, c’est parce qu’il y a un programme à réaliser et des gens à loger. À un moment donné, on ne peut pas avoir des personnes qui dictent la loi pour les autres », a-t-il déclaré au journal Le Bien public. « Si l’on souhaite préserver les terres agricoles autour de Dijon et pouvoir en même temps loger les gens — ce que nous voulons —, il faut pouvoir construire dans les dents creuses », a-t-il continué. « On comprend l’argument du logement, mais de nombreuses friches industrielles ne sont pas réhabilitées et des centaines de logements sont vides à Dijon ! Commençons par là », lui répondent les jardiniers-squatteurs.

Les jours qui ont suivi l’opération, « plein de gens sont venus prêter main-forte et ont permis à l’Engrenage de ne pas sombrer », raconte Gwendoline. Des chantiers collectifs ont été menés « pour décompacter le terrain, qui avait été tassé par les machines, poursuit-elle. C’était dur, notre tracteur se pétait les dents et le motoculteur glissait. On a dû tout retourner à la main, en pleine canicule ». « C’était une course contre la montre : une semaine après l’opération, il fallait que tout soit replanté si on voulait avoir des légumes », se rappelle Jonas. Un mois et demi plus tard, « on peut considérer que la mission est accomplie », dit Pierre, souriant, en montrant les légumes prêts à être croqués.


  • Regarder notre reportage photographique à l’Engrenage, le mardi 15 septembre


« Oh, une mésange ! » s’émerveille Gwendoline quand un passereau bleu, un peu rondouillard, se pose à l’ombre du tilleul. « On voit aussi des rougequeues, de jolis bouvreuils, et des hérissons en soirée », précise-t-elle. « Salut la compagnie ! » C’est Jean-Pierre, proche voisin, et sa chienne, Houpette, qui se promènent. « Dans le coin, ils détruisent tout pour mettre des logements, sans penser qu’on suffoque déjà, qu’on a besoin de lieux ouverts et communs pour s’aérer, rencontrer du monde, regrette cet ancien ouvrier dans le bâtiment, 55 ans, aujourd’hui invalide. J’étais très triste d’apprendre que le projet de Garden-State allait voir le jour, alors que nous, voisins, nous n’avons jamais eu notre mot à dire sur ce projet. Je suis ravi que des gens se battent pour préserver cet espace. » Régulièrement, il apporte des provisions, eau, patates et oignons aux occupants, et affirme qu’il pourrait « même emménager avec eux ».

« Malheureusement, on est sous le coup d’une expulsion », soupire Pierre. C’est le deuxième assaut de la mairie, judiciaire cette fois : assignés en référé à la suite d’une requête de la commune, les occupants devaient comparaître, mercredi 23 septembre, au tribunal judiciaire de Dijon. Selon la mairie, « manifestement [ces personnes] occupent illégalement et sans droit ni titre un bien de la communauté et destiné à la création de logement ». La commune de Dijon est, en effet, propriétaire du terrain, et une promesse de vente a été régularisée le 10 juillet 2019 entre Dijon et Ghitti. L’avocate des occupants, Maître Dominique Clemang, a obtenu un report de l’audience.

« On ne lâchera pas, c’est la lutte du bon sens contre la folie », prévient Pierre. « Les périodes estivales sont révélatrices de la difficulté de vivre en ville dans un monde qui se réchauffe de plus en plus, avec le béton qui emmagasine la chaleur et la restitue la nuit, enchérit Jonas. On dépense une énergie monstrueuse pour sauver trois hectares dans la ville, ça peut paraître dérisoire, mais dans le contexte actuel, on ne peut plus accepter que la moindre de ces oasis soit détruite. »


 LE SOUTIEN DES LENTILLÈRES

Les Lentillères, à Dijon, le 15 septembre 2020.

À quelques kilomètres de là, les activistes des Lentillères sont parvenus à faire plier la mairie de Dijon et un projet d’écoquartier baptisé « Écocité des maraîchers », qui menaçait d’engloutir les dernières terres maraîchères dijonnaises. Mardi 26 novembre, après dix ans d’une longue bataille, le maire, François Rebsamen, avait annoncé l’abandon du projet immobilier.

Morgane, habitant des Lentillères, voit « d’un bon œil la naissance de l’Engrenage, c’est un nouveau front qui s’ouvre dans la ville ». « On se soutiendra, promet-elle, parce qu’on veut que les oppositions se multiplient, qu’elles trouvent leur propre dynamique en fonction des lieux où elles sont implantées, qu’elles aillent jusqu’à l’abandon de ces projets néfastes, même quand ils sont à un stade avancé. » Étienne, qui participe au projet agricole des Lentillères, fustige « le décalage entre les discours et les actes de François Rebsamen, qui se gargarise de mettre l’écologie au cœur de son être politique, mais soutient les projets qui étouffent la ville. Ne le laissons pas faire ».





Lire aussi : À Dijon, le succès d’un quartier autogéré et agricole

Source : Alexandre-Reza Kokabi pour Reporterre

Photos : © Roxanne Gauthier/Reporterre
. chapô : à l’Engrenage de Dijon.



Documents disponibles

  Publi-info de Ghitti Immobilier dans « Le Bien public »
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