A Grenoble, la victoire de l’écologie citoyenne

31 mars 2014 / Barnabé Binctin (Reporterre)

Soir de fête à Grenoble, pour la victoire d’Eric Piolle, le nouveau maire écolo, à la tête d’une liste alternative et citoyenne. C’est la plus grande ville qu’aura jamais eu à gérer un écologiste.


- Grenoble, reportage

Il est 22 h 00 passée, dimanche soir, quand Eric Piolle accède enfin à l’estrade, sous le feu des projecteurs, s’échappant de la nuée des caméramans et photographes qui le pressent. Posture droite, sourire bien accroché, il goûte quelques instants l’ovation d’une foule qui est arrivée massivement à l’annonce des résultats. La démarche assurée, l’homme entame son discours de victoire : « C’était possible et on l’a fait ! Ce soir, nous avons réussi à renverser l’ordre préétabli qui nous promettait un maire choisi ».

L’euphorie se teinte de soulagement. Car après une campagne d’entre-deux-tours délétère, marquée par plusieurs coup-bas – Eric Piolle a été victime d’une agression physique vendredi soir à vélo, tandis que Politis révélait le même jour les rumeurs colportés par sms sur des projets de mesures discriminant les musulmans –, l’inquiétude avait gagné les partisans de la liste Grenoble, une ville pour tous.

Sur le parvis devant le musée de Grenoble où se prépare la soirée en plein air, les visages sont graves. Sur le grand écran, les premiers résultats nationaux qui annoncent la défaite de Florian Philippot à Forbach (Moselle) sont applaudis mais détournent mal du stress ambiant. La campagne de calomnie a marqué les esprits : « J’ai tracté à Villeneuve toute l’après-midi du vendredi, et j’ai du démentir des dizaines de fois que ‘’non, Eric Piolle ne veut pas détruire les mosquées, non, il ne veut pas remettre en cause la viande halal, non, il ne veut pas interdire les femmes voilées d’aller chercher leurs enfants à l’école’’ », raconte Arthur, un militant.

Xavier Robichon, le directeur de campagne de la liste Grenoble, une ville pour tous, confirme la propagation virale du message : « Je n’avais jamais vu une campagne de communication aussi performante. C’est de la propagande ‘‘industrielle’’  : en à peine 12h, tous les quartiers bruissaient de ces rumeurs… ». Les outils utilisés – les réseaux sociaux, les textos, etc. – ne permettent pas d’identifier précisément les instigateurs : « Par définition, il est difficile d’attribuer une rumeur à quelqu’un. Mais on sait à qui cela profite… », note Philippe, un militant.

Alors que Jérôme Safar, candidat du Parti socialiste au premier tour, a finalement décidé de maintenir sa liste au deuxième tour – contre l’avis de son parti – ces tentatives de déstabilisation ont tendu l’atmosphère. Parmi les 87 bureaux de vote que compte Grenoble, certains assesseurs auraient constaté des pratiques douteuses, notamment dans les quartiers sud – « Des gens ont fait la navette toute la journée pour faire voter des jeunes des quartiers », nous dit-on. Le climat est tel, que l’organisation a sollicité un service d’ordre professionnel pour l’occasion. « Il y a une vraie possibilité pour que cela dégénère. Il faut être méfiant jusqu’à la fin », nous explique le coordinateur de la sécurité.

C’est dans cette ambiance étrange de vigilance que se déroule l’attente anxieuse des résultats. Les yeux rivés sur France 3 Région, aucun indice ne filtre. Personne ne se risque au moindre pronostic : sur quoi pourrait-il se baser, au fond ? Les superstitieux en sourient. Puis sonne 21h et la première étude sortie des urnes…

L’écran affiche Eric Piolle en tête, avec 40 %, plus de 13 points devant son rival Jérôme Safar. C’est l’explosion de joie. L’ampleur du score est inattendue : « A la préfecture, personne n’avait vu venir un tel écart… c’est la débandade dans le camp socialiste », rapporte un membre de l’équipe de campagne.

La nouvelle fait vite le tour de la ville : la place se remplit à vu d’œil. Près de 3 000 personnes se sont déplacées pour écouter le premier discours du nouveau maire.

Parmi elles, des jeunes. Cédric, 20 ans, et Elsa, 18 ans, n’ont pas voté à Grenoble même mais viennent écouter cet homme qui « symbolise le changement ». L’espoir s’accompagne d’un léger scepticisme : « Le tramway gratuit pour les 18-25 ans, c’est très bien, mais va-t-il le faire ? Pourquoi trouverait-il les sous là où les autres ont visiblement échoué… ? ».

Pour Vincent, 32 ans, la soirée est historique : « C’est la première fois que mon vote de conviction l’emporte, non un vote par défaut ». Comme beaucoup d’autres, il n’est pas encarté. Fait notable, les couleurs politiques sont absentes de la manifestation. Un seul et unique drapeau d’Europe-Ecologie les Verts concurrence un autre du « Che ». Pour le reste, aucune étiquette politique. « On est hors des partis. Notre rassemblement ne puise sa force que dans les projets et les hommes qui le composent. Mais ne dites surtout pas qu’Eric est d’EELV, cela ne veut rien dire… », analyse Pierre Kermen, ancien adjoint au maire.

"Une écologie citoyenne plutôt que partisane"

C’est l’enseignement politique d’une soirée qui pourrait faire date dans l’histoire de l’écologie. Pour la première fois à si grande échelle, les écologistes incarnent une alternative politique. Mais cette alternative se fait sans l’appareil de parti. « On expérimente ici une écologie citoyenne plutôt qu’une écologie partisane. L’écologie, on la discute entre nous, mais elle ne vient pas de Paris… », poursuit Pierre Kermen. Les échanges avec d’autres militants confirmeront cette tendance à la distance entre le mouvement et les appareils de parti : « La direction d’EELV n’y a jamais cru avant le premier tour », glisse un militant grenoblois.

Pour Erwan Lecoeur, observateur politique du mouvement écologiste, « l’écologie politique n’est jamais plus forte que lorsqu’elle sort des cadres partisans. Cette expérience grenobloise rappelle la fameuse campagne des européennes de 2009, où les écologistes avaient ouvert la campagne à la société civile, en faisant entrer dans le mouvement des gens ni formatés politiquement ni trop identifiés comme écolo pure souche ».

Vers 23 h 30, on obtient les derniers chiffres de la préfecture. La liste d’Eric Piolle dépasse 40 % (40,02 exactement), quand Jérôme Safar n’en fait que 27 et le candidat FN, 8,50. Ces chiffres ont d’autant plus de valeur que le taux de participation est en nette hausse : de 52,4 % au premier tour, il est passé à près de 59 % pour ce deuxième tour. Soit 5 500 électeurs de plus. Cette dynamique donne une légitimité supplémentaire au mandat de contre-pouvoir qu’a porté cette liste de rassemblement citoyen des gauches et des écologistes.

Il est un peu plus de 2 heures, quand Eric Piolle quitte son « QG-bar » après une mise au point avec son équipe de campagne. Les célébrations sont restées maîtrisées : les affaires commencent dès le lendemain. Pas de quoi l’inquiéter pour autant : « Cela fait plusieurs années que l’on travaille déjà sur ce projet. On a construit l’équipe en fonction. Nous n’avons pas peur », dit-il sereinement.

L’homme a conscience des responsabilités et de l’attente que son élection engendre. Les messages téléphoniques qui arrivent « par centaines » sur son portable traduisent cette nouvelle notoriété. Comme un symbole, une de ses toutes premières mesures pourraient être de baisser les indemnités des élus. Histoire d’incarner ce renouveau des pratiques politiques. Grenoble, plus de 150 000 habitants, est probablement la seule grande ville qui a vu hier soir son nouveau maire rentrer chez lui à vélo…



Puisque vous êtes ici…

… nous avons une faveur à vous demander. Il n’y jamais eu autant de monde à lire Reporterre, mais nos revenus ne sont pourtant pas assurés.

Contrairement à une majorité de médias, nous n’affichons aucune publicité, et laissons tous nos articles en libre accès, afin qu’ils restent consultables par tous. Reporterre dépend en grande majorité des dons de ses lecteurs. Le journal, indépendant et à but non lucratif, compte une équipe de journalistes professionnels rémunérés, nécessaire à la production quotidienne d’un contenu de qualité. Nous le faisons car nous croyons que notre point de vue, celui de l’environnement et de l’écologie, compte — car il est aussi peut-être le vôtre.

Notre société a besoin d’un média qui traite des problématiques environnementales de façon objective, libre et indépendante, en restant accessible au plus grand nombre ; soutenir Reporterre est ma manière de contribuer à cette démarche. » Renan G.

Si toutes les personnes qui lisent et apprécient nos articles contribuent financièrement, la vie du journal sera pérennisée. Même pour 1 €, vous pouvez soutenir Reporterre — et cela ne prend qu’une minute. Merci.

Soutenir Reporterre



Vous avez aimé cet article ? Soutenez Reporterre.

Source et photos : Barnabé Binctin pour Reporterre.

Lire aussi : Eric Piolle : « Pour les Grenoblois, l’écologie est la force politique qui sert l’intérêt général ».


Pour une information libre sur l’écologie, soutenez Reporterre :

16 juillet 2018
Un regard écologiste sur les Rencontres de la photographie d’Arles
À découvrir
17 juillet 2018
Le lynx des Balkans, plus grand félin d’Europe, a besoin de protection
Reportage
16 juillet 2018
Vous êtes formidables !
Édito


Vous avez aimé cet article ? Soutenez Reporterre



Du même auteur       Barnabé Binctin (Reporterre)