À LA TÉLÉ -« Green Blood » : un collectif de journalistes bataille contre l’industrie minière

Durée de lecture : 6 minutes

29 février 2020 / Élisabeth Schneiter (Reporterre)



« Green Blood », une mini série diffusée le 1er mars sur France 5, accompagne le collectif « Forbidden Stories » : des journalistes qui continuent les enquêtes de reporters menacés ou tués parce qu’ils informaient sur les pratiques criminelles de l’industrie minière en Inde, au Guatemala et en Tanzanie.

« Ami, si tu tombes, un ami sort de l’ombre à ta place. » Ainsi chantaient les partisans de la Résistance à l’époque noire du nazisme dans les années 1940. Aujourd’hui ce sont les résistants écologistes qui se lèvent contre un autre totalitarisme. Et si l’un d’entre eux tombe, un autre aussi se lève et prend sa place.

C’est pour cela qu’a été créé, fin 2017, le collectif Forbidden Stories (Histoires interdites), pour inverser le rapport de forces entre journalistes et pouvoirs abusifs, politiques et industriels. Un site sur lequel un journaliste qui se sent en danger peut sauvegarder ses informations et laisser des instructions en cas d’arrestation, d’enlèvement ou d’assassinat. Pour déjouer les risques de piratage, le site bénéficie du système de cryptage mis en place par Edward Snowden, celui qui avait lancé l’alerte, en 2013, sur l’extension de l’espionnage par l’Agence nationale de sécurité (NSA) américaine.

C’est aussi un réseau dont les membres sont prêts à reprendre, pour les terminer, des enquêtes interrompues par la censure, souvent très violente, à l’égard de journalistes qui enquêtent sur l’environnement, la santé, les droits humains ou la corruption. Les quarante reporters internationaux de Forbidden stories ont ainsi enquêté pendant huit mois, en Inde, au Guatemala et en Tanzanie, pour finir le travail de journalistes empêchés de travailler, et le publier dans une trentaine de médias internationaux. Ils révèlent les méthodes violentes utilisées par des industriels sans foi ni loi, l’implication de politiciens qui servent leurs intérêts et celle des policiers à leurs ordres.

Le Guardian au Royaume-Uni, L’Expresso au Portugal ou la ­Süddeutsche Zeitung en Allemagne, Le Monde en France, font partie des 29 médias réunis pour ­l’opération « Green Blood » (« Sang vert »), quatre documentaires présentés le 1er mars sur France 5. Ils s’attaquent aux scandales environnementaux liés à l’industrie minière sur trois continents.

Avant sa mort, le journaliste indien enquêtait sur la mafia du sable

Sable, nickel, or… Trois histoires qui se ressemblent : contamination des habitants, corruption, intimidations, violences, meurtres… Montées comme un polar, musique haletante et découpage plein de suspense, les quatre films font mouche.

En Inde, le collectif est parti dans la ville tonitruante de Shahjahanpur, dans l’État de l’Uttar Pradesh, pour reprendre l’enquête interrompue par la mort de Jagendra Singh. Jagendra a publié son dernier reportage sur sa page Facebook le 1er juin 2015. Il dénonçait comme il le faisait depuis plus d’un mois la possible implication d’un ministre du gouvernement provincial, nommé Ram Murti Singh Verma, dans l’accaparement de terres pour l’exploitation illégale du sable rouge, très riche en minéraux lourds, rutile, grenat, zircon ou ilménite qui entrent dans la fabrication des abrasifs, des aimants et de revêtements spéciaux, utilisés par les industriels du monde entier.

Jagendra Singh.

Le soir même, Jagendra était transporté à l’hôpital avec des brûlures sur presque 60 % de son corps. « Ils ont escaladé le mur et sont entrés. Ils m’ont battu et m’ont aspergé d’essence », raconte-t-il d’une voix faible dans une vidéo tournée par sa famille à l’hôpital où il a été transporté. On le voit sur un brancard, les yeux fermés, les mains brûlées, le corps enduit d’une crème blanche qui laisse voir la chair à vif. Il nomme ses agresseurs : des policiers locaux menés par un inspecteur, accompagnés d’hommes en civil, liés à ce puissant ministre. Une semaine plus tard, il était mort. Il avait 46 ans. L’équipe terminera l’enquête…

Jagendra Singh n’est pas le seul journaliste indien agressé pour avoir écrit au sujet des mafias du sable. Sandeep Kothari, décédé quelques semaines seulement après lui, Karun Misra (tué en février 2016) et Sandeep Sharma (en mars 2018) enquêtaient tous les trois au moment de leur mort sur l’extraction illégale de sable. Ils font partie des treize journalistes identifiés comme ayant été tués à cause de leur travail sur un scandale environnemental depuis 2009. Trois autres étaient basés aux Philippines. Les autres ont été assassinés au Panama, en Colombie, en Russie, au Cambodge, au Myanmar, en Thaïlande et en Indonésie.

Les journalistes locaux ont été menacés et certains contraints à l’exil

En Tanzanie, la presse perd peu à peu sa liberté depuis l’élection du président John Magufuli en 2015. Au début du second épisode, un journaliste africain souhaitant rester anonyme rejoint le Projet Green Blood. Il veut aider à enquêter sur les dizaines de cas de violences et de meurtres commis par les gardes de la mine d’or de North Mara Gold Mine, propriété de la société britannique Acacia Mining, qui elle-même appartient au géant canadien de l’exploitation aurifère Barrick.

La mine de Mara-Nord a une longue histoire de violations des droits humains et de dommages environnementaux. Les villageois se plaignent de la pollution des rivières où ils puisent leur eau et de celle des prairies où ils élèvent leur bétail. Ils souffrent de graves problèmes de santé et dénoncent les violences des milices privées de la mine. Les journalistes locaux qui ont travaillé sur le sujet ont été menacés, censurés et certains contraints à l’exil, mais Forbidden Stories a réussi à contacter plusieurs des reporters qui ont dû cessé d’enquêter sur la mine et ont continué leurs enquêtes sur les pollutions. Ils ont découvert que les garanties des certifications sur la provenance de l’or de cette mine sont illusoires.

Mara-Nord, en Tanzanie.

La troisième histoire se passe au Guatemala. En 2011, Solway, un groupe basé en Suisse opérant originellement en Russie et dont la holding est à Malte, s’est implanté à El Estor, une commune isolée au milieu des montagnes et des collines, pour reprendre la mine de ferronickel Fenix Project, qui vend de l’alliage de fer et de nickel à diverses entreprises de fabrication d’acier, dans le monde entier.

Cette mine a été ouverte sur les terres ancestrales d’un groupe de pêcheurs indigènes. Il se plaint depuis que le Lac Izabal, le plus grand lac du Guatemala, soit empoisonné, selon eux, par la mine de nickel. L’un d’entre eux a été tué lors d’une manifestation pacifique. La Compañía Guatemalteca de Níquel nie catégoriquement toute pollution. Témoin du meurtre, Carlos Choc, un journaliste local et membre de la communauté Maya Q’eqchi’, a pris une photo accablante pour la police. Menacé, et poursuivi au pénal il a cessé d’enquêter et se cache en attendant son procès. Les journalistes de Green Blood ont repris l’enquête. Ils vont voir le juge Arteaga de qui dépend l’affaire et qui traîne une lourde réputation, et se font confisquer leurs passeports…

Un pêcheur indigène a été tué lors d’une manifestation pacifique.

Grâce aux journalistes de Green Blood, ces trois histoires, emblématiques des activités extractives, ont pu être rendues publiques et filmées, malgré les efforts de censure criminels.


  • Projet Green « Blood, série documentaire (4 x 52 min). Dimanche 1er mars sur France 5, 20 h 50. En replay pendant trente jours. Directeur de collection Alexis Marant, auteurs-réalisateurs Jules Giraudat et Arthur Bouvart, coproduction Forbidden Films et French Kiss Pictures, avec la participation de France Télévisions.




Lire aussi : En Guyane, les groupes miniers préparent « la grande braderie » du territoire

Source : Élisabeth Schneiter pour Reporterre

Photos : Forbidden Stories
. chapô : la mafia du sable, en Inde.

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