À la découverte des alternatives en Midi-Pyrénées

Durée de lecture : 10 minutes

2 mai 2019 / CCFD en Midi-Pyrénées (Silence)

Les initiatives pour vivre, habiter, travailler autrement sont nombreuses. Pour découvrir leur richesse, l’Altercaravane a arpenté les routes de Midi-Pyrénées. Un récit en deux volets.

Le projet de L’Altercaravane en Midi-Pyrénées, c’est ça : partir à la rencontre des alternatives qu’il y a près de chez nous. C’est organiser soi-même des week-ends, à chaque fois dans un département proche, y partir à trente jeunes, en remplissant bien les voitures, en prenant avec soi toute sa curiosité pour aller découvrir ces belles initiatives trop méconnues. En 2018, le groupe local de jeunes de l’association CCFD-Terre Solidaire [1], accompagné par des jeunes de Youngs Charitas, a effectué trois voyages en Tarn-et-Garonne, Gers, et Ariège. Récit en deux articles, dont voici le premier.


  • Tarn-et-Garonne et Gers (reportage)

Au matin du premier jour, en Tarn-et-Garonne, le groupe est reçu à Saint-Antonin-Noble-Val, par Sarah, au Baz’art. Un lieu de création et de partage autour du textile (un savoir-faire de la ville depuis le Moyen Âge), un espace pour créer ensemble qui est aussi un espace d’éducation populaire, d’échanges et de transmission de savoirs. Résidence d’artistes, lieu d’organisation d’ateliers collectifs, le Baz’art possède aussi une « fripe chic ». Enfin, le café associatif, lieu de vie et de rencontres, organise régulièrement des soirées.

C’est ensuite Rémi et Coline qui accueillent la trentaine de jeunes à Vaour dans le Jardin d’Émerveille. Rémi, installé depuis 8 ans, est le créateur de ce lieu de permaculture. Coline a participé au projet pendant plus de trois ans, pour gérer la communication, l’administration, la comptabilité et s’occuper un temps du potager. Rémi raconte son arrivée à Vaour : « Il y a 15 ans, j’avais des crêtes multicolores, je crachais du feu pendant le Festival de Vaour. Pour les anciens du village, j’étais un punk, ils ne s’imaginaient pas que j’étais travailleur. » Aujourd’hui, les habitant·es viennent aux journées portes ouvertes et les enfants à la chasse aux œufs de Pâques. Coline ajoute : « On fait beaucoup de troc de matériaux, services, compétences avec les autres structures agricoles du secteur. »

La « fripe chic » du Baz’art.

Pour Rémi, la permaculture est « une philosophie, un art de vivre, qui permet de créer des systèmes résilients, durables qui prennent soin de l’humain et de la terre et qui produisent en abondance des ressources que l’on peut ensuite partager équitablement entre tous ». « Chaque élément a plusieurs fonctions et chaque fonction est remplie par plusieurs éléments. Le poulailler est installé dans une serre. En plus de produire des œufs, de la viande, des fientes… les poules vont produire de la chaleur en hiver. Chaque chose a une place, une fonction. C’est bénéfique. Ce principe-là, on le conçoit dans tout », nous explique Coline. Les principes de la permaculture sont aussi transposés aux rapports sociaux. « Ici, on expérimente le vivre-ensemble, on apprend à s’accepter comme on est, le peu qu’on apprend entre nous, on le retransmet. On accueille beaucoup de gens en transition… On essaie de transmettre comment on gère nos émotions, comment on communique », développe Rémi.

« Être paysan, c’est aussi un rôle social » 

Arrivé·es enfin à Verfeil-sur-Seye, on ne remarque pas d’emblée la particularité du village. Ici, il y a des années, se sont installées parmi les habitant·es des personnes qui souhaitaient vivre en mettant beaucoup en commun, un peu sur le modèle de Longo Maï. Aujourd’hui, une quarantaine de personnes et leurs enfants partagent le quotidien, les biens, les dépenses, dans un mode d’organisation fait avant tout de bon sens, de simplicité, et de spontanéité. Ayant rénové des appartements dans le village pour y vivre, elles s’occupent d’une ferme, d’un grand atelier de menuiserie et d’un atelier de métallurgie. Tout cela sert à la fois pour le collectif et pour les activités professionnelles de certain·es. Une maison ancienne du village — un ancien café — a été achetée par le collectif et est devenue la maison commune dans laquelle notre groupe de passage est accueilli. Le repas du soir y est pris ensemble dans une grande convivialité !

Notre premier week-end se termine à Montpezat-de-Quercy, au Domaine de Lafage. Il s’agit d’une ferme en polyculture-élevage, dont l’équipe travaille en bio et biodynamie depuis 1992. Ses 12 hectares de vignes côtoient 24 hectares cultivés en prairie ou céréales qui nourrissent les vaches. Considérées comme la pierre angulaire du système, les vaches permettent de concocter plusieurs préparations biodynamiques qui alimentent les vignes. Parallèlement, Kevin s’attache à consulter consciencieusement les cycles de végétation de sa vigne ainsi que le calendrier lunaire et planétaire, afin d’obtenir les meilleurs raisins possible. « Les fermes sont essentielles, ce sont des lieux de vie à dimension sociale forte, insiste-t-il. Être paysan, c’est aussi un rôle social. »

Pour le début de ce deuxième week-end de L’Altercaravane, à Estipouy, dans le Gers, Thierry et Marie-Hélène ont préparé les croissants ! Le duo accueille chez lui, le temps d’une semaine, des personnes venues de toute la France, pour apprendre à construire leur propre yourte. L’association Yourtétoile s’est constituée pour recevoir les participant·es. Une ancienne bergerie a été transformée en atelier de menuiserie. Un grenier aménagé au-dessus de la maison sert d’atelier de couture. Grâce aux formations dispensées par l’association, 600 yourtes ont été construites en 2018 ! Thierry livre sa vision : sa motivation première, ce qui lui tient à cœur, c’est que, grâce à la yourte, « on sort du schéma classique : j’ai un métier, j’emprunte, j’achète un terrain dans un lieu pas très joli et je rembourse un crédit sur 20 ans ». C’est un acte militant, un « combat contre l’argent », pour ne pas être enchaîné une partie de sa vie.

Créer un lieu d’activités à la fois artisanales et artistiques

Pour changer de registre, rien de mieux après des yourtes que d’aller visiter le château de Belmont. Camille et Léo ont décidé de réhabiliter cet immense château tombant en ruine pour y construire un projet au service du bien commun : le Château-Neuf des peuples. Camille Lecoeur (32 ans) est originaire de région parisienne et est un ancien circassien. C’est un héritage familial qui lui a fait changer le cours de sa vie. Camille avait alors plusieurs choix face à lui : soit repartir en voyage, soit mettre cet argent au service d’un projet qu’il jugeait noble et porteur de sens. C’est finalement accompagné de son ami d’enfance Léo Ferreira (27 ans), musicien, qu’il a choisi cette deuxième option.

Camille et Léo ont décidé de réhabiliter le château de Belmont, renommé par eux Château-Neuf des peuples. Ce patrimoine gersois qui date du 17e siècle s’étend sur un domaine de cinq hectares et se compose de 2.500 m² de bâtiment. Depuis un an, l’imposante bâtisse est rénovée au gré de chantiers participatifs, par des bénévoles, jeunes ou moins jeunes, mu·es par l’envie de participer à la réalisation du rêve des deux initiateurs du projet.

L’objectif est de répondre à une problématique réelle du territoire, et de créer un lieu d’activités à la fois artisanales et artistiques dans l’enceinte du château. Camille et Léo souhaitent en effet proposer à des artisan·es, créat·rices d’entreprises, associations, artistes de la région, de louer à loyer modéré des espaces du château, pour des cours, des stages ou des espaces de travail. Cela pouvant prendre diverses formes, allant de la musique à l’art, le travail sur le jardin, la menuiserie, ou encore le travail social.

Ils aimeraient aussi que ce château soit un lieu permettant d’ouvrir la culture et l’art à tou·tes, grâce à l’accueil de groupes de personnes âgées, en réinsertion professionnelle ou en situation de handicap. Camille et Léo souhaitent ainsi recréer de l’activité économique sur ce territoire rural délaissé, et mettre en valeur ses nombreuses ressources et potentialités.

Représenter la France à la biennale d’architecture de Venise 

En poursuivant notre périple à Auch, rue de la Convention, nous nous rendons à l’entrée de… La Convention et nous rencontrons Manu qui nous accueille avec enthousiasme. Ici se trouve un habitat partagé hors du commun, porté en 2018 à la biennale d’architecture de Venise pour représenter la France !

C’est au printemps 2013 que Sylvie et Fred ont effectué une première visite de ce lieu. Un groupe de six personnes s’est ensuite formé pour réfléchir à la faisabilité d’un projet d’habitat partagé. Après un an de réunions, et l’ouverture à des propriétaires bailleurs, le collectif a acheté un ensemble de 3.000 m² de foncier dont 1.800 m² habitables, répartis sur six niveaux en terrasses, avec une vue imprenable. Dans ce lieu, monastère du 17e siècle puis école privée et institut médico-éducatif, abandonné pendant cinq ans, tout était à imaginer pour y accueillir 15 foyers ! Pour répartir les lots, le collectif a pris en compte les besoins et les capacités financières de chacun·e et a créé 16 logements entre 40 et 140 m², des appartements dans le bâtiment principal aux grands duplex avec cour. Aujourd’hui, 30 personnes de tous âges et de toutes situations habitent ce lieu atypique. Une des plus grandes clés pour que l’alchimie fonctionne est d’articuler et de respecter le privatif et le collectif. Pour cela, deux bâtiments des années 1940–1950 ont été démolis pour réduire les vis-à-vis et faire place à une terrasse et des jardins. Étant donné la difficulté de l’accès pour faire les travaux, les gravats ont été évacués à la brouette thermique jusqu’à remplir 80 bennes de chantier. Un travail de forçat ! Aujourd’hui, La Convention a le statut de copropriété classique, sur lequel se greffe une association de partage. Le projet veut associer les enjeux sociaux, solidaires et des enjeux écologiques. Il a permis l’accès à la propriété pour des ménages qui ne l’auraient pas pu autrement, grâce au projet collectif. Ce projet d’habitat partagé repose sur la récupération des matériaux et la création de liens de solidarité avec la mutualisation des outils, un système interne de récupération, de partage et d’entraide. Chaque mois, tou·tes les habitant·es se retrouvent pour une journée festive de travaux en commun, les « mingas ».


POUR ALLER PLUS LOIN

Le groupe a enregistré des interviews des personnes rencontrées, à partir du thème « Bien vivre sur son territoire pour vivre en paix », pour interroger les porteur·ses de projets locaux sur le sens qu’ils et elles donnent au « bien vivre », à la paix, à la manière de la vivre au quotidien, au lien qu’ils et elles font entre leur projet et leur territoire, de quelle manière ils et elles favorisent le « vivre ensemble ».
Les interviews sont écoutables sur le Soundcloud de « CCFD-Terre Solidaire Sud Ouest ».
Le groupe a aussi fait une carte des alternatives répertoriées en Midi-Pyrénées sur un carte : « Jeunes CCFD - carte des alternatives ».
Contact du groupe local du CCFD-Terre solidaire : ccfd31ja@netcourrier.com



[1Le CCFD-Terre solidaire a pour mission de combattre les causes structurelles de la faim. En effet, la pauvreté de masse a comme principale origine notre consommation de masse. Sur une planète aux ressources limitées, les abus des un·es font le manque des autres. À travers nos échanges avec toutes ces personnes, nous avons trouvé des exemples de cohérences, des pistes de sortie pour échapper au productivisme ambiant, à la consommation de masse, et mener une vie qui a du sens. Nous sommes parti·es pour nous laisser bousculer et c’est ce qui s’est passé.


Lire aussi : Le dossier Alternatives de Reporterre

Source : Article repris avec l’aimable autorisation de la revue Silence

Dessin : © Étienne Gendrin/Reporterre

Photos :
. « Fripe chic » : © Le Bazart
. Château-Neuf des peuples : Facebook

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