Grande distribution : « Vendre des produits sains à prix coûtant, c’est possible »
Le rapport du Sénat calcule que la valeur est très inégalement répartie, 40% pour les distributeurs contre seulement 8% pour les agriculteurs. - © Jean-François Fort / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Le rapport du Sénat calcule que la valeur est très inégalement répartie, 40% pour les distributeurs contre seulement 8% pour les agriculteurs. - © Jean-François Fort / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
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Alors qu’un rapport sénatorial montre comment la grande distribution profite des produits alimentaires, une coalition d’associations veut imposer la vente d’un panier de 100 produits sains à prix coûtant.
Les enseignes de grande distribution aiment à se présenter comme défenseuses du pouvoir d’achat. C’est un portrait beaucoup moins flatteur qu’en dresse la commission d’enquête du Sénat sur les marges des industriels et de la grande distribution, dans un rapport adopté le 19 mai.
Les Carrefour, E.Leclerc, Intermarché et consorts sont accusés de capter les marges des produits alimentaires, au détriment des agriculteurs et industriels sans que cela profite réellement aux consommateurs. Selon le rapport, ce « déséquilibre des rapports de force » fragilise les filières alimentaires. Anne Legentil, conseillère alimentation à l’association Familles rurales, décrypte la situation et ébauche des pistes d’action.
Reporterre — Dans ce rapport du Sénat, la grande distribution est accusée de capter l’essentiel de la valeur des produits alimentaires. Comment réagissez-vous ?
Anne Legentil — Comme toute entreprise, la grande distribution cherche à faire du profit. Elle capte la valeur par plusieurs mécanismes. Elle encaisse le prix des produits payé par le consommateur, bien sûr. Mais elle facture aussi des services à ses fournisseurs, grandes marques et petites entreprises, comme la mise en rayon et la mise en avant sur les catalogues. Cela participe de sa rentabilité. Le rapport du Sénat estime à seulement 8 % la part de la valeur revenant aux agriculteurs [contre 40 % revenant aux distributeurs].
Vous estimez que l’on manque de transparence sur ces flux financiers ?
On a besoin de comprendre pourquoi les consommateurs n’ont pas accès aux produits utiles pour leur santé à prix accessible. La grande distribution pratique des marges beaucoup plus faibles sur certains produits industriels, utilisés comme produits d’appel, que sur les fruits et légumes ou certains produits bruts.
C’est-à-dire que les enseignes acceptent de ne pas faire de marge sur le Nutella et se rattrapent sur les fruits et légumes ?
C’est clairement ce qui apparaît. Le rapport donne aussi un exemple qui concerne les produits bio : la marge et la valeur ajoutée de la distribution sur des œufs bio peuvent être deux fois plus élevées que sur les œufs de poules en cage. Appliquer une marge supérieure à un produit dont le coût de production, au départ, était déjà plus élevé le rend vraiment inaccessible pour le consommateur.
Cela s’ajoute au manque de disponibilité constaté pour les produits bio. Depuis le pic d’inflation, ils sont plus difficiles à trouver dans les rayons de la grande distribution, du moins dans certaines enseignes.
Au sein d’une coalition d’associations, vous réclamez de nouveau que l’on agisse sur l’accessibilité des produits sains ?
Ce rapport, dont le contenu ne nous surprend pas, est l’occasion d’agir en légiférant. Comme nous l’avons déjà proposé, nous souhaitons la mise en place d’un panier de 100 produits sains à prix coûtant dans les supermarchés.
Nous avons établi une liste en nous appuyant sur les recommandations du programme national nutrition-santé. Elle comporte de nombreux fruits et légumes sous différentes formes (frais, surgelés, conserves), des légumineuses, des produits laitiers, des produits céréaliers… Mais aussi des produits bruts (huile, sucre) permettant de cuisiner chez soi. L’objectif est que chacun puisse avoir accès à un socle de produits sains, à prix accessible.
Est-il réaliste d’imposer cette vente à prix coûtant à la grande distribution ?
Vendre des produits à prix coûtant, c’est possible. Certains distributeurs le font déjà. L’enseigne Système U, par exemple, l’avait fait pour 150 produits lors du pic d’inflation [en 2023]. La grande distribution est aussi capable de vendre l’essence à prix coûtant, par exemple.
Là, on parle de 100 produits — certes, pas forcément ceux qu’auraient choisi les distributeurs. Mais cela reste relativement raisonnable par rapport aux milliers de références disponibles dans un supermarché.
Le ministre du Commerce et du pouvoir d’achat Serge Papin [1] semble prêt à l’envisager, mais uniquement sur un mode volontaire. Pour nous, il faut l’imposer par la loi aux distributeurs. Sinon, cela ne sera pas proposé dans la durée. La mesure nous paraît réaliste et applicable : nous comptons sur les parlementaires pour l’imposer.
Des mesures proposées contre l’opacité
Pour apporter davantage de transparence sur la formation des prix et les marges des produits alimentaires, le rapport de la commission d’enquête, rédigé par la sénatrice écologiste Antoinette Guhl, propose notamment :
- de rendre public l’évolution des prix de vente aux consommateurs comparée à celle des tarifs payés par la grande distribution à ses fournisseurs ;
- d’afficher de façon obligatoire les marges sur les produits non transformés comme les fruits et légumes ;
- d’obliger les distributeurs à publier leurs flux financiers avec leurs centrales d’achat européennes utilisées pour contourner la loi française, par lesquelles transite une part des achats faits aux fournisseurs ;
- faire la transparence sur les services (« marges arrière ») facturés aux fournisseurs.