Au Brésil, la catastrophe écologique de 2015 reste une plaie ouverte

10 novembre 2017 / Mathilde Dorcadie (Reporterre)



Deux ans après la coulée de boue de résidus d’extraction minière qui a dévasté la vallée brésilienne du Rio Doce, la tragédie sociale et environnementale est loin de son épilogue.

  • São Paulo (Brésil), correspondance

Le 5 novembre 2015, la rupture d’un barrage proche de la ville de Mariana et appartenant à l’entreprise Samarco, filiale des groupes Vale et BHP Billiton, entraînait une pollution sans précédent sur 650 kilomètres de la vallée du Rio Doce et coûtait la vie à 19 personnes. Après la médiatisation des premières semaines, les promesses d’indemnisations et d’investissements pour la dépollution, les victimes collatérales, qui se comptent par milliers (environ 220.000 personnes), se sentent pour beaucoup abandonnées, tandis que les résidus de boues toxiques n’ont pas disparu des rives et des eaux du fleuve.

D’après les relevés faits par l’Université fédérale d’Espirito Santo, il y a deux fois plus de fer, quatre fois plus d’aluminium et trois fois plus de manganèse dans les eaux qu’avant la tragédie. « Plus personne ne veut acheter les poissons du Rio Doce, ou de la région, par peur qu’ils soient contaminés », se désole Jonas Ferreira de Souza, un pêcheur de 66 ans rencontré par le journal Estado de Minas. Aujourd’hui, il n’y a toujours pas de consensus scientifique claire sur la toxicité, mais la consommation d’eau et la pêche sont interdites dans de nombreuses communes.

« Ce n’est plus possible ni de travailler ni de vivre » 

La pollution continue en effet, 24 mois après, car la boue qui s’est déposée sur les berges continue de ruisseler à chaque pluie. Sur les 109 affluents de ce fleuve, l’un des plus importants d’Amérique du Sud, 20 sont également contaminés. Des travaux de décontamination et de replantation sont entrepris par la fondation Renova, un organisme créé par un accord avec les autorités publiques et financé par les groupes miniers propriétaires du barrage. La tâche est titanesque et le plan de récupération des zones dévastées est prévu sur une période de 20 ans. Mais certains biologistes estiment que la nature aura besoin plutôt d’une cinquantaine d’années pour retrouver l’équilibre des écosystèmes. Même si la faune et la flore reviennent peupler les berges et les champs, la récupération est lente. Notamment parce que plus de 11 tonnes de poissons sont morts asphyxiés dans les jours qui ont suivi la catastrophe, provoquant pollution et déséquilibre de la chaîne alimentaire.

Deux ans après la tragédie, le passage de la vague de boue est encore visible.

Au côté des pêcheurs, les agriculteurs sont eux aussi touchés. C’est le cas d’Aercemario Cardoso da Silva, qui cultivait du café et des bananes sur une petite île au milieu du Rio Doce dans l’État d’Espirito Santo. « La seule eau à notre disposition est celle de la rivière. J’ai dû arrêter d’élever des poules et des cochons, car on pompait de l’eau contaminée. Comment abreuver les animaux, laver la vaisselle, donner le bain aux enfants ? Ce n’est plus possible ni de travailler ni de vivre », raconte-t-il au journal Espirito Santo Hoje. Le producteur reçoit une indemnisation mensuelle de 460 euros de la part de la fondation Renova, mais celle-ci est loin de couvrir ses pertes, qu’il estime à 130.000 euros.

« Les intérêts corporatistes priment sur ceux des populations victimes »

Pour se souvenir de ce triste anniversaire, des habitants de toute la région ont manifesté les 4 et 5 novembre derniers. Habillés de noir, ils ont réclamé à nouveau de justes compensations, qui ne viennent pas, principalement pour les victimes collatérales que l’entreprise responsable évite de reconnaître. « C’est Vale et BHP qui définissent eux-mêmes les critères qui disent qui a été atteint ou pas », explique Neudicléia de Oliveira, représentant de la coordination nationale du Mouvement des personnes atteintes par les barrages (MAB). Cela n’est pas sans créer des tensions dans la région entre ceux qui reçoivent et ceux qui ne reçoivent pas les aides et les indemnisations.

Manifestation dans la ville de Colatina pour célébrer les 2 ans de la catastrophe.

Lors des assemblées des actionnaires du groupe anglo-australien BHP Billinton à Londres, en octobre, le MAB et d’autres associations ont rappelé par une lettre ouverte que « 350 familles sont encore sans maison », qu’il y a toujours de nombreux « problèmes causés par le manque d’approvisionnement en eau dans les grandes villes » et que les « communautés traditionnelles indigènes n’ont reçu aucune indemnisation ». Il dénonce également le programme d’indemnisations négociées qui « individualise les procédures, entraîne la méfiance entre les familles et met dans les mains des entreprises le pouvoir de décisions sur les délais et les montants à verser, empêchant les victimes d’être autonomes et de proposer leur méthodologie pour une réparation juste ». La fondation Renova n’a en effet pas de représentants des personnes touchées par la catastrophe pour ses délibérations et emploie des personnes liées à la compagnie minière. « La structure de fonctionnement de Renova fait que les intérêts corporatistes priment sur ceux des populations victimes », souligne l’avocat Daniel Cerqueira et la chercheuse sur les droits humains Leticia Aleixo dans un article pour Global Americans.

Les ruines d’une maison du village Paracatu de Baixo en novembre 2017.

À Mariana, la ville proche de la mine qui fait vivre la moitié de la population, les victimes qui ont perdu leurs maisons et leurs biens sont parfois stigmatisées. Les habitants se plaignent de l’impact négatif de la catastrophe sur l’activité économique de la région. Le chômage y est désormais deux fois supérieur à la moyenne nationale. L’activité de la mine est toujours en grande partie paralysée. Pour les habitants des villages ensevelis de Bento Rodrigues et de Paracatu, qui vivent maintenant en ville, la perte du lien social et la longue attente pour obtenir des réparations, au-delà de l’aide d’urgence pèse sur le moral. La fondation Renova affirme que toutes les indemnisations seront faites avant la fin de 2018 et que l’installation dans le village reconstruit à l’identique se fera en 2019.

Aucune certitude qu’un procès aura lieu 

Sur le plan judiciaire, de très nombreuses procédures sont en cours, au pénal et au civil, et avec un nombre important de parties civiles différentes. Deux ans après le drame, il n’y a eu aucune condamnation pour la mort des 19 personnes emportées et noyées dans la coulée de boue. Pis, début août, un juge brésilien a suspendu provisoirement pour « vice de procédure » les poursuites contre les 22 personnes inculpées pour homicide.

À proximité de Barra Longa, les rives du Rio Gualaxo do Norte ont été consolidées.

Sur les 68 amendes imposées par l’État fédéral et ceux du Minas Gerais et de Epirito Santo, à peine 1% du montant de 522 millions de reais a été payé à ce jour. À cela s’ajoutent aussi les amendes de l’institut environnemental Ibama. Ces amendes sont à prendre distinctement des montants que Vale et BHP doivent verser directement aux victimes et aux travaux de réparation. Fin octobre, les avocats des multinationales ont tenté pourtant de plaider la bonne conduite pour faire retirer une partie des charges pour crime environnemental. Par ailleurs, leur défense est de maintenir la thèse de l’accident et non de la négligence, et ceci malgré les indices qui pointent des failles de sécurité inquiétantes. Pour les habitants de la vallée de Rio Doce, il n’y a, à ce jour aucune certitude qu’un procès aura lieu. Deux ans après, malgré des rapports de la police, des procureurs, des universitaires et des ONG, aucun responsable n’a été condamné par la justice.




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Lire aussi : Le Brésil frappé par la pire catastrophe écologique de son histoire

Source : Mathilde Dorcadie pour Reporterre

Photos :
. chapô : Les ruines d’une maison du village Paracatu de Baixo, en novembre 2017. José Cruz/Agência Brasil
. vague de boue : © Felipe Werneck/Ibama
. ruines et rives : José Cruz/Agência Brasil
. manifestation : © Neudicléia de Oliveira/MAB

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