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ReportageMines et métaux

« On ne pourra pas manger l’argent » : ces Groenlandais s’opposent à l’extraction minière

Un homme porte le drapeau groenlandais jusqu’à la statue de Sassuma Arnaa, la déesse de la mer dans la mythologie inuite. Manifestation pour condamner le manque de considération pour les voix groenlandaises dans le débat politique. Nuuk, le 27 février 2025.

Les terres rares et les minerais critiques attisent bien des convoitises au Groenland, et notamment celles de Donald Trump. Une véritable ruée minière reste toutefois loin d’être enclenchée.

Qassiarsuk (Groenland), reportage

Sur la propriété d’Aviaja Lennert, près du village de Qassiarsuk, subsistent les vestiges de maisons, de granges et d’églises vikings. C’est dans cette région du sud du Groenland qu’Erik le Rouge s’est installé. De là, son fils, Leif Erikson, dit « Le Chanceux », a entrepris son voyage vers le Vinland, faisant ainsi des Vikings les premiers Européens à atteindre le continent américain.

Le sud du Groenland est également le seul endroit de cette île, considérée par certains comme la plus grande du monde, où l’on peut voir des arbres et des moutons.

La ferme d’Aviaja Lennert abrite 630 moutons, quatre chiens et quelques chevaux. C’est ici qu’elle a élevé ses trois enfants. Son mari, Klaus, perpétue une tradition familiale d’élevage vieille de trois générations.

Mais Aviaja Lennert redoute que leur mode de vie soit bouleversé. Les partis politiques groenlandais et le président des États-Unis envisagent l’exploitation des sous-sols de l’île, et les montagnes du sud du Groenland comptent parmi les régions les plus riches en minéraux et terres rares.

Entrée de l’ancienne mine de Kvanefjeld, proche de Narsaq au sud du Groenland. © Juliette Pavy / Reporterre

Sur une grange bleue de la ferme d’Aviaja Lennerts, on distingue un soleil rouge souriant entouré d’un cercle jaune et de l’inscription « Uranium ? Naamik’ » (« Uranium ? Non merci »).

Victoire du parti écologiste

À quelques kilomètres en aval du fjord voisin se dresse la montagne Kuannersuit, également appelée Kvanefjeldet. Jusqu’en 2023, une société minière australienne prévoyait d’y exploiter l’uranium et les terres rares. Mais après la victoire du parti écologiste Inuit Ataqatigiit (IA) aux élections de 2021, dont la campagne promettait notamment l’abandon de ce projet minier, l’exploitation a été stoppée.

« Ici, nous vivons de la nature et de nos animaux. Les moutons mangent des algues, et nous consommons de la truite et d’autres poissons. Tout cela passe dans notre organisme, explique Aviaja Lennert. Phoques, baleines, moutons… Les courants marins longent la côte du Groenland : en cas de pollution, les poissons, les moules et les crevettes tout le long de la côte seraient touchés. »

Aviaja Lenneart, enseignante, dans sa ferme près de Qassiarsuk. Derrière, le logo de l’organisation «  Urani Naamik  » : «  Non à l’uranium  » en groenlandais. © Juliette Pavy / Reporterre

Le projet minier ne restera peut-être pas éternellement au point mort. La société australienne Energy Transition Minerals réclame à l’État groenlandais et danois 76 milliards de couronnes danoises, soit l’équivalent d’environ 10 milliards d’euros. Certaines voix au sein du gouvernement groenlandais, dirigé par le parti pro-entreprises Demokraatit, ont par ailleurs une vision plus favorable de l’exploitation du sous-sol. Même si le parti Inuit Ataqatigiit reste membre de la coalition, des compromis devront être trouvés, et l’économie groenlandaise pourrait être confrontée à de grands défis dans un avenir proche.

« Ici, nous vivons de la nature et de nos animaux »

L’un des moteurs de l’intérêt du président étasunien pour l’île réside dans ses ressources souterraines, souvent mises en avant pour justifier une prise de contrôle, au même titre que les enjeux de sécurité nationale et la crainte d’une présence militaire russe ou chinoise.

Les habitants, eux, redoutent depuis longtemps que l’exploitation minière mette en péril leurs moyens de subsistance. « On ne pourra pas manger l’argent », résume Aviaja Lennert.

Un nouvel aéroport

Kuannersuit n’est pas le seul site riche en matières premières : le sous-sol du sud-ouest du Groenland recèle de nombreux minéraux précieux. Près de Narsarsuaq, Amaroq Minerals exploite déjà une mine d’or, tandis que la société australienne Tanbreez a obtenu l’autorisation de rechercher du zirconium, du tantale, du niobium, de l’hafnium et des terres rares. En avril, un nouvel aéroport ouvrira ses portes près de Qaqortoq, la quatrième plus grande ville du pays, mais surtout à proximité immédiate de la future mine de Tanbreez, qui devrait entrer en service en 2026.

C’est également ici, dans le sud du Groenland, que se trouvait la mine danoise de cryolite d’Ivittuut, qui a extrait pendant plus de cent ans ce minerai essentiel à la production d’aluminium.

Tupaarnaq Kreutzmann Kleist, éleveuse de moutons et sa fille Pivik dans leur ferme du sud du Groenland, le 1er février 2025. «  Quand je vois ce qui s’est passé dans les régions du Canada ou en Alaska, ça me fait peur. Des terres mortes, des communautés exilées, des générations sacrifiées sur l’autel du profit.  » © Juliette Pavy / Reporterre

À l’instar de la plupart des habitants de la région, Kulunnguaq Poulsen se montre sceptique face aux projets miniers dans le sud du Groenland. « S’ils peuvent garantir avec certitude que cela ne nuira pas à notre environnement, alors je n’ai rien contre l’extraction. Mais tant qu’un risque subsiste, je m’y oppose », déclare Kulunnguaq Poulsen, employée de l’aéroport de Narsarsuaq et résidente de la localité voisine.

L’argument selon lequel l’exploitation minière pourrait contribuer à financer l’indépendance du Groenland ne suffit pas à la convaincre. « Je suis contre l’idée que le Groenland cherche à obtenir son indépendance pour l’instant. Ma crainte, c’est l’influence des grandes puissances qui ont d’importants intérêts sur l’île », explique-t-elle.

Ville de Narsaq. À quelques kilomètres d’ici, un projet de mine d’uranium a déclenché une crise politique en 2021. Une loi interdit depuis l’extraction d’uranium, mais les gisements de terres rares sont désormais très convoités. © Juliette Pavy / Reporterre

La question du développement de l’uranium et du pétrole divise les partis au Groenland. Le parti social-démocrate Siumut, membre de la coalition gouvernementale, souhaite lancer l’extraction pétrolière, et certaines voix en son sein réclament également l’exploitation de l’uranium à Kuannersuit. Inuit Ataqatigiit (IA), en revanche, s’oppose à ces deux types d’extraction.

Lire aussi : L’avenir du Groenland, symbole du capitalisme du désastre

Le parti nationaliste et indépendantiste Naleraq, désormais l’unique représentant à l’Inatsisartut (le parlement) qui ne soit pas membre du gouvernement, met en avant les ressources naturelles du Groenland comme levier pour financer une future indépendance.

Un potentiel considérable pour les industriels

Bent Olsvig Jensen, PDG de Lumina Sustainable Materials, dirige son entreprise depuis son modeste bureau de Nuuk. Cette société, qui compte des investisseurs européens et canadiens, fait partie des deux seules entreprises actuellement actives dans l’exploitation des ressources du Groenland. Dans une mine à ciel ouvert du fjord de Kangerlussuaq, Lumina Sustainable Materials extrait de l’anorthosite, un minéral utilisé dans la production de ciment et dans la fabrication de fibre de verre, de peinture et de plastique.

L’entreprise a par ailleurs décroché une commande importante de la Nasa et de l’Agence spatiale européenne (ESA). L’anorthosite, qui recouvre une grande partie de la surface lunaire, est employée pour des simulations reproduisant les conditions sur la Lune.

Bent O.Jensen, directeur de la compagnie minière Lumina. Nuuk, le 26 février 2025. Elle exploite l’une des deux seules mines actuellement ouvertes au Groenland. © Juliette Pavy / Reporterre

Bent Olsvig Jensen reconnaît que l’exploitation minière au Groenland présente un potentiel considérable, mais avertit qu’il ne faut pas la voir comme un raccourci vers l’indépendance  : «  Nous sommes loin d’être prêts pour une sorte de ruée minière. Ce qui nous attend, ce sont des démarches longues, difficiles et des solutions à mettre en œuvre sur le long terme. »

Au contraire, il souligne que l’activité minière sur l’île fait face à de nombreux défis politiques. Selon lui, il faudrait créer de meilleures conditions pour les sociétés minières si l’on souhaite développer ce secteur. «  Il s’agit avant tout de limiter les risques pour les investisseurs. Je comprends que les politiciens cherchent à en tirer le maximum pour le Groenland, mais nous, les entreprises, avons aussi beaucoup à perdre : si cela ne fonctionne pas, nous ferons faillite. Nous avons tous intérêt à ce que l’exploitation minière au Groenland réussisse », poursuit Bent.

Seule une entreprise minière est étasunienne

Lumina Sustainable Materials a d’autres projets dans les tuyaux, notamment des explorations pour identifier de nouveaux minéraux et terres rares. Le sous-sol groenlandais abrite une grande partie des ressources actuellement convoitées par l’Union européenne et les États-Unis.

Selon Bent Olsvig Jensen, la situation autour de la mine de Kuannersuit a terni l’image du Groenland auprès des investisseurs. Le procès qui a suivi, et les 10 milliards d’euros réclamés au Groenland et au Danemark, n’ont rien arrangé.

«  On a l’impression que, même lorsqu’un projet est déjà bien avancé, tout peut changer du jour au lendemain. C’est néfaste pour les investissements. Les entreprises doivent pouvoir compter sur un retour sur investissement une fois la licence obtenue », poursuit Bent Olsvig Jensen.

Le village de Qassiarsuk. Le sous-sol du Groenland regorge de terres rares et de minerais. © Juliette Pavy / Reporterre

Avec un budget total de 2 milliards d’euros pour 2024, le Groenland semble dépassé par l’ampleur du procès. De plus, Energy Transition Minerals a récemment fait appel à un cabinet de consultants américain, étroitement lié à l’administration des États-Unis.

L’intérêt des États-Unis pour les ressources du Groenland a suscité une forte attention dans la région, mais selon Bent Olsvig Jensen, les Étasuniens auraient pu s’impliquer beaucoup plus tôt et plus activement.

À l’heure actuelle, plus de 40 entreprises canadiennes et européennes mènent des projets d’exploration minière au Groenland, mais une seule est exploitée et détenue par une société étasunienne. «  Trump est un homme d’affaires, alors il est temps de parler business », conclut Bent Olsvig Jensen.

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