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CHRONIQUE - Malheur à vous, qui vous prétendez socialistes, et acceptez le démantèlement des normes sociales et environnementales

2 octobre 2014 / Pierre Larrouturou



Cargill est une multinationale spécialisée dans le négoce de matières premières. Ses propriétaires se sont partagés quatre milliards de dollars de bénéfices en deux ans. Cargill, par ses spéculations, est responsable de crises alimentaires majeures. Cargill est une championne du système néo-libéral. TAFTA déroule un tapis rouge à tous les Cargill du monde.



Pierre Larrouturou participera lundi 6 octobre à La Rencontre de Reporterre : L’écologie au cœur de la reconstruction politique


Mercredi dernier, une centaine de militants de la Confédération paysanne ont envahi le siège social de Cargill France à Saint-Germain-en-Laye. De façon parfaitement non-violente, ils voulaient attirer les projecteurs sur l’un des acteurs majeurs de la mondialisation néolibérale.

Etant au siège de la Confédération la veille au soir pour préparer la journée du 28 octobre (le procès des démonteurs de l’usine des Mille vaches à Amiens), nous étions quelques-uns à être prévenus de cette action et nous avons accompagné la Conf’ sur le terrain.

4 milliards de dollars empochés par quelques personnes

Faut-il l’avouer ? Je ne connaissais pas Cargill. Ce que j’ai découvert fait froid dans le dos et donne envie de se battre avec plus d’énergie encore contre les accords TAFTA et contre tout ce qui aggrave la dérive néo-libérale de la mondialisation.

Cargill est spécialisée dans le négoce de matières premières. La famille Cargill possède 88 % de l’entreprise. Ses membres, Pauline MacMillan Keinath, Cargill MacMillan Jr, Whitney MacMillan, Marion MacMillan Pictet, sont milliardaires : en deux ans, ils viennent de se partager plus de quatre milliards de dollars. Oui : 4.000.000.000 dollars empochés par une poignée d’hommes et de femmes déjà richissimes.

[NDLR : la société Cargill précise qu’elle a bien réalisé plus de 4 milliards de dollars de bénéfices en deux ans, mais que 3,3 milliards ont été ré-investis dans la construction d’usines (communiqué du 7 août 2014, en anglais).]

D’où vient cet argent ? Quelles sont les activités de Cargill ?

Cargill est souvent citée, notamment par Jean Ziegler, ancien rapporteur spécial pour le droit à l’alimentation du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, comme un acteur majeur de la crise alimentaire mondiale, en raison de spéculations sur les produits alimentaires de base.

Responsable de la crise alimentaire mexicaine

En janvier 2007, Patrice Gouy, de Radio France Internationale (RFI), dénonçait le rôle de Cargill dans la crise alimentaire qui sévissait au Mexique :

« La tortilla, cette petite galette de maïs que mangent tous les Mexicains, a encore doublé de prix depuis le début de l’année, passant de 5 à 10 pesos le kilo. Cette hausse de 100 % accentue la crise alimentaire qui touche les classes populaires, en particulier les 18 millions de personnes qui vivent avec moins de deux dollars par jour. C’est en effet la nourriture de base des Mexicains, qui en consomment en moyenne 60 kg par an et par personne, et jusque 180 kg dans les foyers les plus pauvres. Une hausse des prix de 100 % totalement scandaleuse alors que le salaire minimum vient d’être augmenté de 3,89 % seulement.

« Les responsables de cette crise sociale sont les grands producteurs de maïs, Cargill, Minsaet et Maseca, qui se sont emparés du marché en quelques années : anticipant la hausse des cours internationaux du maïs, ils ont spéculé, ne mettant en circulation que de faibles quantités de grain. Les cours se sont envolés : Cargill a acheté en novembre dernier la tonne de maïs à 175 dollars et l’a revendue en janvier à 350 !

« En 1994, juste avant la signature de l’ALENA (l’accord de libre échange nord-américain), le kilo coûtait 80 centimes de pesos. Avec un salaire minimum, on pouvait acheter 28 kg de tortilla. Aujourd’hui, le kilo de maïs coûte 10 pesos et le salaire minimum ne permet plus d’en acheter que 5 kg. Les dérégulations et la concentration du monde rural voulues par les gouvernements libéraux ont entraîné une constante augmentation du volume des importations qui s’est traduite, sur le terrain, par une émigration massive des paysans aux Etats-Unis.

« L’augmentation des importations n’est pas sans risque. En s’en remettant aux fermiers américains, le Mexique n’aura plus aucune souveraineté alimentaire. Il sera donc à la merci de Washington qui aura une arme supplémentaire à sa disposition pour faire pression sur le gouvernement mexicain », concluait le correspondant à Mexico de RFI.


- La grande bâche noire déployée sur la façade du siège social français de Cargill par la Confédération paysanne. -

« Il n’y a pas d’alternative »

Les néolibéraux nous présentent la mondialisation comme un phénomène inévitable, qui profite à tous. Certes, il y a parfois quelques délocalisations - ils le reconnaissent - mais cela aide au développement des pays du Sud, disent-ils. Nous serions bien égoïstes de nous y opposer !

Certes, la part des salaires dans le PIB a considérablement baissé depuis trente ans et les dividendes explosent, mais pourquoi s’y opposer ? Les néolibéraux nous expliquent que cet argent va bénéficier à des millions de retraités modestes qui améliorent leur niveau de vie avec ce que leur versent les Fonds de pension.

Pas de chance : avec Cargill, on constate que cette mondialisation ne profite pas du tout aux pays du Sud et que seule une dizaine de personnes s’est partagée des milliards de bénéfices.

Accélérer le TAFTA

En février dernier, en rencontrant Barack Obama, François Hollande affirmait qu’il fallait accélérer la conclusion des accords TAFTA : « Aller vite n’est pas un problème, c’est une solution. Nous avons tout à gagner à aller vite. Sinon, nous savons bien qu’il y a aura une accumulation de peurs, de menaces, de crispations. Si nous sommes de bonne foi, si nous sommes respectueux des positions des uns et des autres, si nous sommes attachés à la croissance, nous pouvons aller vite. »

François Hollande veut accélérer la conclusion du TAFTA, mais nous sommes des millions à vouloir nous y opposer. Et la visite chez Cargill nous a donné envie de nous engager avec plus de force encore dans ce combat.

Les fous ont pris le contrôle de l’asile !

Ceux qui tirent les ficelles de la dérégulation mondialisée ont cessé d’être humains : Pauline MacMillan, Cargill, Whitney et Marion se partagent chaque année un ou deux milliard de bénéfices alors qu’ils savent que la spéculation dont provient cette fortune contribue à affamer des millions de gens au Mexique et sans doute à en tuer des centaines de milliers en Afrique.

Comment peuvent-ils se regarder le matin dans la glace ? Comment peuvent-ils trouver le sommeil dans leurs villas de luxe en sachant que des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants ne peuvent pas dormir dans les pays du Sud car ils ont trop mal au ventre ou s’inquiètent pour la survie d’un de leurs proches ?

A un tel niveau, la cupidité n’est plus un défaut. C’est une maladie mentale. Accumuler des centaines de millions sur un compte en banque en sachant que, jamais, de son vivant, on ne pourra rien en faire de concret mais en acceptant, pour cela, que des milliers d’hommes et de femmes meurent de faim chaque année n’est pas seulement un problème économique, c’est un problème psychiatrique.

Et au lieu de proposer à ces personnes des soins appropriés, on les admire et on les prend comme conseillers officieux des grandes négociations internationales : les fous ont pris le contrôle de l’asile !

« Malheur à vous, les riches. Vos richesses sont pourries. » En quittant le siège de Cargill mercredi dernier, je pensais à cette phrase de l’Évangile. Oui, Malheur à vous qui voulez encore déréguler un système qui menace ruine au lieu de construire une nouvelle société.

Malheur à vous, François Hollande et Manuel Valls, qui affirmez qu’il n’existe pas d’alternative alors que, pendant trente ans, la mondialisation comme la construction européenne ont fonctionné avec des règles sociales contraignantes. Malheur à vous, François et Manuel, qui voulez passer en force sans permettre aux citoyens de comprendre les enjeux de la négociation.

Malheur à vous, qui vous prétendez socialistes et acceptez un démantèlement accéléré de nos règles sociales et environnementales alors que même la droite allemande refuse aujourd’hui le volet de TAFTA qui permettrait aux multinationales d’attaquer les états devant des tribunaux d’arbitrage privés.

Malheur à vous, Bruno Leroux et autres apparatchiks néostaliniens, qui sanctionnez les rares députés qui ont le courage de réfléchir à une alternative.

Résistance !

Mais merci à la Confédération paysanne et à tous les réseaux citoyens engagés dans Stop Tafta, qui se battent au quotidien contre cette logique mortifère et veulent prouver joyeusement qu’une autre mondialisation, une autre agriculture, une autre société sont possibles.

Oui, Merci à la Conf. Merci à Laurent Pinatel. Merci à Mikel Hiribarren. Merci à toutes celles et ceux qui ont délaissé leurs brebis, leurs vaches, leurs vignes et leurs chantiers d’ensilage pour venir occuper Cargill. Votre combat est fondamental. On sera tous dans la rue le 11 octobre pour la journée européenne de mobilisation contre TAFTA et on sera avec vous à Amiens le 28 octobre pour soutenir votre action contre l’usine des Mille vaches !




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Source : Pierre Larrouturou pour Reporterre

Pierre Larrouturou, ingénieur agronome et économiste, est co-président de Nouvelle Donne.

Photos :
. Manifestants : Stop TAFTA
. Bâche de la confédération paysanne : Nouvelle Donne
. Usine : Wikimedia commons (Al.pliar/CC-BY-SA-3.0)

Lire aussi : Mille milliards pour sauver les banques. Et rien pour le climat ?


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