CHRONIQUE - Un Noël en manque de froid

24 décembre 2014 / Corinne Morel Darleux



C’est un Noël sans neige qui s’étend sur le Vercors. Et devant les cols à peine saupoudrés d’une légère couche blanche, les skieurs sont dépités. Le manque de froid qui obnubile la région rappelle que le changement climatique est déjà là.

Corinne Morel Darleux


À l’horizon 2070-2100, dans le pire scénario, les chercheurs prévoient une baisse de 70 à 80 % de l’enneigement sur les Alpes. Déjà, dans le massif de la Chartreuse près de Grenoble, l’enneigement est passé de 110 cm au début des années 1960 à 50 cm actuellement. Mais pour les prochains Noëls, remiser les skis risque bien de ne pas être le seul problème.

Echarpe superflue

C’est un Noël sans neige qui s’étend sur le Vercors. La station du col de Rousset reste désespérément vide, les collégiens affichent des mines dépités. Des semaines qu’ils attendent que les cours d’éducation physique et sportive sortent des gymnases pour aller glisser sur les pentes enneigées. Et c’est à peine si le Vercors a été saupoudré d’une légère couche blanche de sucre glace, juste de quoi se donner un petit air de fêtes.

La douceur de l’air nous surprend dans les rues, on sort de chez soi emmitouflé prêt à affronter les températures négatives qu’on a habituellement à cette période de l’année, et on se découvre de son écharpe et de ses moufles au bout de quelques mètres, en nage.

Le changement d’heure et la nuit précoce, les ampoules colorées et les guirlandes qui fleurissent, tout nous conditionne à sentir l’air glacé qui frise le nez et les doigts quand on met le pied dehors. Et non. Dans l’air ne flotte pas cette légère odeur de fumée des hivers Diois, quand les cheminées et poêles à bois ronflent dans chaque maisonnée. Les dessous de semelle agrippants restent rangés, pas de trace en vue de verglas. Et moi qui déteste le froid je me surprends à regretter mes bottes fourrées.

Et la foudre éteignit la wifi

Les changements de saison, avec des hivers de montagne très marqués, des printemps fleuris, des étés étouffants et des automnes qui font exploser toute la palettes des rouge-orangés, c’est ce qui frappe le plus dans le Diois, avec les ciels étoilés. Les orages qui roulent des heures en rebondissant d’une montagne à l’autre, le tonnerre qui gronde et se répercute dans toute la vallée, la foudre qui frappe à l’horizontale, je les ai découverts ici. Les bains de rivière dès le mois d’avril, aux premières chaleurs, le soleil implacable du Sud sur le plateau du Vercors dépourvu d’eau, aussi.

Grâce au passage sensible des saisons, on redécouvre l’influence des éléments naturels sur la vie quotidienne. Il y a deux mois, la foudre est tombée à deux pas. Une maison a commencé à brûler, les câbles de ville ont fondu et le répartiteur a cramé. Nous avons été privés d’électricité toute une soirée, assis devant la baie vitrée pour ne rien perdre du spectacle, à manger froid en lisant avec une frontale sur la tête. Une semaine sans boite wifi ni téléphone, déconnectés.


- Grand Veymont et Mont Aiguille, dans le Vercors -

Lorsque les neiges hivernales fondent, ou lorsqu’il pleut beaucoup, la rivière change de couleur, de débit, de volume, et redessine les rives. Les éléments météorologiques déterminent l’action des habitants, des bassins d’orage aux balades en vélo. Selon que l’ensoleillement est important ou non, et au bon moment, selon que la pluie ruisselle ou pénètre la terre, qu’il bruine ou qu’il pleuve à verse, ils déterminent la bonne humeur ou l’air morose et fatigué des paysans.

La météo dicte ce que l’on trouve sur les étals du marché et ce que l’on mangera au déjeuner : une heure de gel tardif au printemps, et il n’y a plus de courgettes. Le temps qu’il fait interdit parfois jusqu’aux déplacements. Jusqu’ici, un hiver sur deux, c’est toute la ville qui reste bloquée à demeure par les chutes de neige ou le verglas qui rend les rails et les routes impraticables. C’est comme ça qu’il y a cinq ans, je me suis installé Skype un jour de réunion, coincée bien au chaud chez moi.

Le climat s’invite dans les cafés

Mais aujourd’hui ce manque de froid, au zinc des cafés du Diois, on ne parle que de ça. On s’inquiète, on tire le fil de la dystopie climatique, et on se demande si on verra un jour des champs d’oliviers dans le Diois. C’est la montagne ici, pas la Provence. Les champs de lavande de carte postale, c’est plus au Sud. Il faut passer le col pour entendre le cricri des cigales. Nous c’est les ravioles, le Dauphiné, les saisons agricoles en retard... Les hivers froids.

Alors, tout doucement, le changement climatique se fraye un chemin dans les conversations. Le clip d’Evelyne Dhéliat, les politiques de la Région. La différence entre les volets atténuation et adaptation, le premier visant à réduire nos émissions de gaz à effet de serre pour limiter la hausse de la température moyenne à la surface du globe. Le second, plus fataliste, ou réaliste, considérant que des changements sont d’ores et déjà irréversibles et qu’il vaut mieux commencer à s’y préparer.

S’adapter, oui. Car en trente ans, le climat méditerranéen est déjà remonté de 70 à 100 km vers le nord et l’ouest. La ville de Montélimar est considérée comme méditerranéenne d’un point de vue climatique. Et cela a des conséquences très concrètes : sur l’agriculture, la filière bois, ou encore la santé.

Effets déjà là

Ainsi, le chêne vert qui pousse sur le pourtour méditerranéen devrait d’ici 2100 remonter jusqu’à la vallée de la Loire, et le hêtre quant à lui disparaîtrait de toute la façade Ouest et Sud-Ouest.

La chenille processionnaire du pin, qui ne dépassait pas le Massif central, atteint désormais la région parisienne à cause des hivers de plus en plus doux. Des rongeurs, toujours à cause de ce manque de froid, fuient leurs terriers inondés par la pluie et la fonte des neiges, et véhiculent des maladies en se réfugiant dans les maisons.

Et on apprend que sous l’effet de la chaleur, les tiques deviennent folles et se mettent à piquer l’homme, ou encore que l’apparition en Europe de la fièvre catarrhale du mouton, maladie totalement exotique jusqu’en 1998, est directement liée à l’augmentation des températures. Le dérèglement climatique n’est pas juste un souci à l’horizon, il est déjà là.

Alors accompagner la conversion des agriculteurs vers des cultures moins gourmandes en eau et plus diversifiées pour réduire les risques de pertes face aux risques climatiques, on le fait déjà. On sait désormais que les épisodes météorologiques extrêmes vont se multiplier, qu’il nous faudra passer de périodes de sécheresse à des saisons d’averses. Or la terre sèche ne boit pas. Faudra-t-il construire davantage de réserves d’eau et de bassins d’orage ? Faudra-t-il aller jusqu’à favoriser l’installation de cultures méridionales dans le Diois ? Faudra-t-il former les soignants de l’hôpital à faire face à de nouveaux cas de maladies tropicales ?

En attendant les glaciers fondent et les paysans s’inquiètent : la neige de l’hiver, c’est l’eau de l’été. Les lycéens dépriment, les vacanciers restent chez eux. Et tout le massif des Alpes étant touché, on me souffle que cette année les mushers du Vercors n’iront pas en Savoie.




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Source : Corinne Morel Darleux pour Reporterre

Corinne Morel Darleux est coordinatrice des assises de l’écosocialisme et conseillère régionale Front de gauche Rhône Alpes. Son blog : Les petits pois sont rouges.

Photo :
. Chapô : Pixabay (CC0 Public Domain/atsilis)
. Vercors : Wikipedia (CC BY-SA 3.0/Mg-k)

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