Comment les Mexicains s’organisent pour sauver chaque goutte d’eau
Dans une région en manque d'eau potable, l’école maternelle Griselda-Ruiz-Lozano a installé un système lui permettant de récupérer l'eau de pluie. - © Emilio Vázquez / Reporterre
Dans une région en manque d'eau potable, l’école maternelle Griselda-Ruiz-Lozano a installé un système lui permettant de récupérer l'eau de pluie. - © Emilio Vázquez / Reporterre
Durée de lecture : 7 minutes
Face aux sécheresses répétées, des habitants du nord du Mexique inventent des solutions locales pour capter la pluie. Pendant ce temps, leur gouvernement promet d’acheminer 1,5 milliard de m³ d’eau aux États-Unis.
État de Nuevo León (Mexique), reportage
Une atmosphère paisible règne sur les rives du barrage de La Boca, à une trentaine de kilomètres au sud de Monterrey : les oies glissent sur l’eau, les familles déjeunent à l’ombre et un skieur nautique fend la surface miroitante. Pourtant, cette scène idyllique masque une tension bien réelle : dans une région régulièrement frappée par la sécheresse, cette eau si précieuse pourrait bientôt partir aux États-Unis.
En vertu d’un traité bilatéral signé en 1944, le Mexique et les États-Unis se partagent l’eau du Río Bravo, la frontière naturelle entre les deux pays, à raison de deux tiers pour le Mexique et un tiers pour les États-Unis. N’ayant pas livré les quantités prévues, Mexico s’est engagé à envoyer à son voisin du nord 1,5 milliard de mètres cubes d’ici à octobre pour rattraper son retard.
C’est dans le nord du pays, dans l’État de Nuevo León, déjà en stress hydrique chronique, que le gouvernement fédéral prévoit de puiser l’eau nécessaire. En ligne de mire : la rivière San Juan, affluent du Río Bravo, et ses barrages, dont celui de La Boca. Une décision qui ravive les tensions dans une région qui garde en mémoire la sécheresse de 2022.
« On avait de l’eau trois jours par semaine »
Cette année-là, Monterrey, deuxième ville du Mexique et poumon industriel du nord du pays, a vécu au ralenti. Robinets à sec, écoles fermées, files d’attente interminables pour remplir des bidons à l’arrière de camions-citernes. « On avait de l’eau trois jours, puis rien du tout les trois jours suivants », se souvient Gilberto, habitant de la commune de Santiago, proche du barrage. L’eau courante est revenue mais les habitants préfèrent ne pas la consommer, les eaux usées s’infiltrant dans l’eau potable à la faveur de canalisations anciennes.
Les habitants ont donc trouvé une solution pour assurer leur approvisionnement. Gilberto pointe du doigt les citernes du gymnase municipal : « Ma famille et moi, on boit cette eau maintenant. J’apporte mes bonbonnes et je les remplis », explique l’homme, qui n’a plus à compter chaque litre.
Un pays en manque d’eau potable
Depuis 2023, le bâtiment est équipé d’un système de récupération d’eau de pluie, mis en place par l’ONG locale Agua Regia. Des gouttières canalisent les précipitations vers trois cuves de 10 000 litres, où elles sont filtrées pour devenir potables. « Même sans averse, l’humidité matinale permet de capter de quoi remplir les réservoirs, explique Juan Pablo Chávez, directeur de l’association. Ce système bénéficie à tout le monde ici : les familles, les jeunes sportifs, les employés municipaux. »
Il n’existe que huit installations similaires dans l’État, qui compte 5,7 millions d’habitants, mais la dynamique est lancée. Avec l’université locale, Agua Regia veut former des installateurs professionnels : « La plomberie, jusqu’ici, c’était pour évacuer l’eau. Il est temps d’apprendre à la capter. » Et l’activiste rêve plus grand. Il propose d’imposer la récupération d’eau de pluie sur tous les bâtiments industriels de plus de 800 m². « Il faut préparer les décennies à venir. Si les barrages flanchent, que les gens sachent où aller. »
Car au Mexique, l’eau ne coule pas tous les jours pour tout le monde. Selon les données du Coneval, l’organisme public chargé d’évaluer les politiques sociales, seule la moitié de la population bénéficie d’un approvisionnement quotidien. En dehors des épisodes de sécheresse, de plus en plus fréquents, on estime que 12 à 15 millions de personnes vivent sans accès régulier à l’eau potable.
Des enfants ambassadeurs de la pluie
À quelques kilomètres de là, dans la commune d’Apodaca, la cloche de l’école maternelle Griselda-Ruiz-Lozano retentit sous un soleil écrasant. Les élèves se pressent autour d’une fontaine bleue installée à l’entrée de la cour. D’autres remplissent leurs petits arrosoirs à partir d’un réservoir installé à proximité du potager de l’école.
« L’eau vient de la pluie », explique Ruth Rodríguez Torres, l’institutrice chargée du club écolo. Depuis 2023, l’école bénéficie du programme « Escuela de Lluvia » (« École de pluie »), porté par l’ONG mexicaine Isla Urbana. Le principe est simple : un système collecte l’eau depuis les toitures, la filtre une première fois pour retenir les feuilles, la décante, puis la stocke dans une grande cuve.
« Former des enfants conscients de la valeur de l’eau, capables d’en parler à leurs familles »
« C’est une technologie sobre, low-tech et robuste », précise Ana Paula Mejorada, coordinatrice régionale de Isla Urbana. Depuis sa création en 2009, l’ONG a déployé plus de 45 000 installations de ce type à travers le pays, touchant environ 500 000 personnes.
Dans cette école, l’initiative a été amorcée de manière empirique. « Nous avons commencé par récupérer les gouttes des climatiseurs dans des seaux », se souvient Verónica Galicia, la directrice de l’école. Un premier pas, suivi d’un tri des déchets, puis, en 2023, la victoire à un concours écologique a permis l’installation du dispositif de captation. Depuis, un second module a été ajouté, qui rend l’eau potable.
« La mission est de former des enfants conscients de la valeur de l’eau, capables d’en parler à leurs familles, explique Ruth Rodríguez Torres, l’institutrice. Récemment, un élève a conseillé à sa grand-mère de placer des seaux pour récupérer l’eau de pluie. » L’école, souligne-t-elle, est devenue un vecteur de sensibilisation au sein du quartier.
Fontaines filtrantes, arrosage goutte-à-goutte, sanitaires à faible consommation, jardin pour pollinisateurs, événement annuel de sensibilisation : l’établissement multiplie les initiatives. Ce système s’est même révélé crucial après une fuite généralisée, en 2024. Alors qu’une partie de la ville n’avait plus d’eau, l’école est restée ouverte, avec de l’eau pour tous les élèves. « Je n’en avais même pas chez moi, dit la directrice. Alors, j’envisage d’installer un capteur de pluie pour ma famille. »
En 2023, la tempête tropicale Alberto a offert un sursis inespéré au nord du Mexique. Ses pluies abondantes ont rempli les barrages, redonnant espoir aux autorités mexicaines. « Grâce à Alberto, nos réserves sont pleines, se réjouit le président du conseil de gestion du Río Bravo, Eduardo Ortegón Williamson. Nous espérons d’autres cyclones cette année. Ils permettraient de remplir les barrages et résoudre la dette d’eau que nous avons envers les États-Unis. »
Tensions avec les agriculteurs
Mais la situation demeure tendue et, pour tenter de limiter la consommation, le service municipal de gestion de l’eau Agua y Drenaje a instauré un système de réduction de la pression dans les canalisations domestiques, permettant d’économiser au moins 10 % de l’eau.
Pour certains experts, il faudrait s’attaquer aux racines du problème. « Les véritables causes du déficit ne sont ni les sécheresses, ni le traité avec les États-Unis, mais la rivière Conchos, dans l’État de Chihuahua, au nord », dénonce l’hydrologue Samuel Sandoval Solis.
« Ce n’est pas la solution, mais une solution »
Ce cours d’eau est l’un des six affluents mexicains du Río Bravo. Là-bas, des agriculteurs ont massivement planté des noyers en plein désert, une culture particulièrement gourmande en eau. Résultat : « Monterrey paie pour la surexploitation de l’eau dans la région de Chihuahua, poursuit Samuel Sandoval Solis. Même avec des barrages pleins, transférer de l’eau vers les États-Unis maintenant pourrait nous replonger dans une crise semblable à celle de 2022 si la sécheresse revient. »
Récolter l’eau de pluie n’est pas une solution miracle. Elle est partielle, saisonnière, et dépendante du ciel. Mais elle a le mérite d’exister. « Ce n’est pas la solution, mais une solution », insiste Ana Paula Mejorada. Et si l’eau venait à manquer à nouveau, ces communautés auront au moins une longueur d’avance.