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ReportageÉnergie

Contre la précarité énergétique, ils installent gratuitement des panneaux solaires

Des panneaux solaires installés par les Centrales villageoises du Trièves.

Une société coopérative propose un modèle alternatif pour produire de l’électricité « verte » : elle installe des panneaux solaires qu’elle récupère gratuitement. En Isère, elle lutte ainsi contre la précarité énergétique.

Monestier-de-Clermont (Isère), reportage

Son sourire rayonnant contraste avec les nuages lourds qui ont envahi le ciel du Trièves en cet après-midi de septembre. Énergique, Florence Ghestem ouvre grand la porte de sa maison — en plein travaux de rénovation thermique — et offre une tasse de café fumant. « C’est un peu le chantier », s’excuse-t-elle en désignant les outils éparpillés à travers la pièce. Sous l’évier de la cuisine, une grosse bassine noire a été installée pour récupérer l’eau. Un enduit d’isolation terre-paille sèche sur un mur, d’autres attendent encore d’être habillés.

Habitat et énergie, ce sont ses obsessions du moment : elle est coordinatrice d’un projet de lutte contre la précarité énergétique, porté par l’association Trièves Transitions Écologie (dont elle est membre) en collaboration avec la ressourcerie de proximité, la communauté de communes, une société solidaire de réinsertion par l’emploi et les Centrales villageoises du Trièves.

L’objectif : permettre à des foyers modestes de couvrir une partie de leurs besoins énergétiques grâce à l’installation de « kits photovoltaïques » composés de quatre panneaux solaires gratuits. Cinq familles ont bénéficié de ce dispositif lancé en 2023, et quatre autres pourraient les rejoindre d’ici la fin de l’année.

Du solaire contre la misère

Le projet est parti d’un constat simple : « C’est pas parce qu’on est en territoire rural qu’il n’y a pas de précarité, explique Florence. C’est pas “Coucou les p’tits oiseaux, c’est sympa la montagne”. Non : il y a de la misère aussi. »

Le Trièves rassemble vingt-sept communes qui comptent environ 10 000 habitants, dont beaucoup vivent de l’agriculture. Située à quelques dizaines de kilomètres au sud de l’agglomération grenobloise, c’est une région de moyenne montagne assez isolée, enclavée entre les massifs du Vercors et du Dévoluy. Une géographie qui compte pour beaucoup dans la problématique énergétique locale.

« Il faut pouvoir se déplacer sur ce territoire, donc tu es obligé de mettre de l’essence, explique Florence. Les maisons sont mal isolées, donc ça coûte cher de se chauffer, et le prix de l’électricité grimpe de jour en jour. » Pour Florence, les outils publics pour lutter contre le mal-logement ne suffisent pas. « MaPrimeRénov’ et compagnie, ce sont des dispositifs à se tirer les cheveux, avec une prise de risque réelle, un reste à charge réel, et les personnes en situation de précarité énergétique et économique ne seront jamais concernées », dit-elle.

Alors que faire ? L’idée est venue en 2023 lors du festival annuel de Trièves Transitions Écologie, consacré cette année-là au thème de l’habitat. Tout est parti d’un échange avec les Centrales villageoises du Trièves (constituée en société par actions simplifiées), qui venaient de récupérer une soixantaine de panneaux solaires « déclassés » offerts par leur fournisseur, et 277 panneaux de 8 ans d’âge qui équipaient jusque-là le toit d’une ferme. « La ressource était là, résume Florence. Si ces panneaux étaient partis au rebut, ils seraient allés à Nantes pour être démantelés. Ça commence à faire lourd en bilan carbone ! Et puis, avec 8 ans d’âge, quelques panneaux sont défaillants, mais la plupart restent valables. »

Florence Ghestem, membre de l’association Trièves Transitions Écologie. © Lyse Mauvais / Reporterre

Nées en 2013, les Centrales villageoises du Trièves rassemblent plus de 200 sociétaires qui mettent du capital en commun pour investir dans des projets de production d’énergie verte, avec un retour sur investissement obtenu grâce à la revente de l’électricité. La société fait partie d’un réseau national plus large d’une cinquantaine d’autres centrales, réparties à travers toute la France. Leur but : promouvoir la transition énergétique à l’échelle locale en développant des projets photovoltaïques, éoliens ou hydroélectriques. Les centrales du Trièves gèrent un parc solaire réparti sur treize toitures de l’intercommunalité, pour une capacité de production installée de 240 kilowatts-crête (kWc).

Promouvoir l’autoconsommation en permettant aux individus de couvrir leurs propres besoins grâce à une électricité produite localement est l’un des objectifs du modèle des Centrales villageoises, qui accompagnent des particuliers en les aidant à installer des panneaux chez eux. Inclure des ménages modestes dans cette démarche en était le prolongement logique. Un objectif partagé par Trièves Transitions Écologie : « On a voulu traiter cette question de la transition énergétique de l’habitat par l’angle de la justice sociale », explique Florence.

Le parc solaire du Trièves a une capacité de production installée de 240 kilowatts-crête (kWc). © Lyse Mauvais / Reporterre

En 2023, les deux organismes ont donc lancé une expérimentation, en lien avec la communauté de communes et les partenaires sociaux. La ressourcerie de proximité a été sollicitée pour stocker des panneaux de récupération, et un banc de test y a été monté pour vérifier leur état avant installation. Le projet mobilise aussi PEP’S Trièves (Projet pour l’emploi participatif et solidaire en Trièves), une entreprise solidaire qui emploie des chômeurs de longue durée, pour un complément de main-d’œuvre lors de l’installation des kits.

« Ça correspond à notre mode de vie »

L’une des premières familles à expérimenter le dispositif a été celle de Christelle, une éleveuse de brebis installée dans le village de Chichilianne. Entre 2014 et 2018, une maladie rare — l’anaplasmose — a décimé son troupeau de brebis, qui a dû être abattu. « Ça nous a détruit la vie », raconte-t-elle avec tristesse, assise dans sa bergerie qui renaît tout juste du drame. Quelque temps plus tard, elle perdait également son compagnon, décédé. « Le papa des garçons y est resté. On s’est retrouvés dans une situation financière plus que compliquée. Je n’arrivais plus à tenir le logement qu’on louait. »

La famille possédait une vieille ferme inhabitable. « On voyait à travers les murs, il pleuvait dans la cuisine », se souvient l’éleveuse. Faute d’autre solution, elle a dû investir le lieu avec ses fils, et le rendre habitable au prix de plusieurs années de lutte pour obtenir des aides.

En 2023, la maison a été choisie pour accueillir quatre panneaux solaires, qui scintillent désormais sous un ciel laiteux, montés sur des pilotis pour les garder hors neige. Leur capacité de production est de 1,6 kWc. « En faisant attention, ça représente de quoi couvrir un quart de la consommation d’un foyer », explique Benoît Gonsolin, président des Centrales villageoises du Trièves.

Cela permet à la famille de faire tourner « plusieurs gros congélateurs », où elle stocke des aliments, et la machine à laver : « Ça correspond bien à notre mode de vie. En tant qu’agriculteurs, on fait de grosses journées, mais on rentre souvent à la maison, pour mettre le bois, se changer, déjeuner. » Et lancer des lessives pour profiter de l’énergie des panneaux. Produire eux-mêmes ce qu’ils consomment résonne aussi avec leur philosophie de vie : « L’idée que ça soit des panneaux recyclés me plaisait bien », ajoute Christelle.

Les Centrales villageoises aimeraient atteindre l’autoconsommation collective solidaire. © Lyse Mauvais / Reporterre

Pour Florence, l’enjeu de cette expérimentation n’est pas d’installer « le plus de panneaux possible », mais d’inventer un modèle de solidarité durable. « Est-ce qu’on peut en faire un modèle de coopération territoriale ? Est-ce que ça peut devenir la base d’une politique publique locale, ou pas ? »

Pour y parvenir, il faut déjà déblayer une montagne d’obstacles juridiques. « Ce sont des panneaux de récup : est-ce qu’ils sont donnés ou mis à disposition, à qui appartiennent-ils ? Qui a la responsabilité s’il y a le moindre problème technique ? Si ce n’est pas un propriétaire mais un locataire, qu’est-ce que ça pose comme problèmes ? »

L’autre défi à relever, de taille, est d’aller au-delà du micro-impact. L’énergie solaire est intermittente et les autoconsommateurs du Trièves n’ont généralement pas de batterie pour la stocker. Les Centrales villageoises planchent donc sur un deuxième volet : l’autoconsommation collective solidaire. Il s’agit de récupérer l’excédent d’électricité produit par les panneaux déjà installés pour le redistribuer en temps réel à des collectivités ou des foyers modestes, au lieu qu’il soit simplement absorbé par le réseau.

En attendant le lancement de cette deuxième phase, prévu prochainement, l’initiative contribue à créer du lien entre les acteurs du territoire. « On a une grande facilité à mobiliser les personnes qui sont déjà convaincues de la nécessité de la transition écologique, mais il y a plein d’autres, “invisibles”, et beaucoup de difficultés à mobiliser largement », regrette Florence.

Elle espère donc « élargir le cercle de réflexion et de mobilisation sur la transition écologique », en apportant une bribe de solution contre la précarité énergétique. Même si, « pour les personnes qui sont vraiment en situation de mal-logement, il n’y a pas encore de vraies solutions ».

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