Dans les pays du Sud, les paysans subissent déjà les effets du changement climatique

12 mars 2015 / Emilie Massemin (Reporterre)



Le changement climatique, une fatalité pour l’agriculture ? Pas tout à fait. Du Brésil au Sénégal, de la Tunisie à la Birmanie, six porteurs de projets racontent à Reporterre comment ils aident les paysans de leurs pays à trouver des solutions efficaces et durables face à ce grand bouleversement. Paroles d’espoir.

Chaque année, l’organisation CCFD Terre solidaire invite à Paris des représentants des partenaires avec lesquelles elle travaille dans les pays du sud. Une occasion unique d’un tour du monde des effets du changement climatique sur les paysans, mais aussi des moyens de s’y adapter.

Au Sénégal, le changement climatique bouleverse la pluviométrie et fait monter le niveau de la mer

Landing Badji travaille à la FONGS (Fédération des ONG du Sénégal) - Action paysanne. Il vit en Casamance.

« Au Sénégal, la culture dominante est le riz. Viennent ensuite le mil, le maïs, les haricots et le manioc. On trouve aussi de l’arboriculture et du maraîchage, de l’élevage et de la pêche.

La changement climatique se manifeste par un bouleversement de la pluviométrie. Normalement, la pluie tombe à partir de fin juin, début juillet. Mais l’an dernier, elle n’est tombée que pendant la deuxième quinzaine d’août. Cela a complètement bouleversé le cycle des cultures. Certains agriculteurs ont tout perdu.

Dans ma région du sud de la Casamance, la montée du niveau de la mer avale les terres cultivables. Nous avons désormais plus de terres salées que de rizières, et nous perdons des poissons et même l’eau potable devient difficile à trouver. La FONGS a récemment interpellé le ministre de l’Agriculture sénégalais, qui a promis la réhabilitation des barrages d’Affiniam et de Guidel.

Nos terres sont malades des pesticides et des engrais. Les rizières ne sont plus rentables parce que ces produits chimiques ont tué les vers et appauvri les sols. Nous sommes victimes de maladies qui n’existaient pas avant.

La FONGS mène aussi des opérations de sensibilisation sur l’agroécologie. Nous apprenons aux agriculteurs à fabriquer du compost. Nous avons ouvert un magasin de fumier, où des animateurs expliquent aux femmes comment utiliser cet engrais bio. Nous avons noué des partenariats avec des instituts de recherche sénégalais en agronomie parce que nous voulons qu’ils nous accompagnent dans cette suppression progressive des produits chimiques. »

En Afrique, la saison sèche dure plus longtemps

Stéphane Loroux est chargé d’analyse des politiques de développement et du plaidoyer à Inades Formation International. Cette ONG est présente dans dix pays d’Afrique de l’ouest et d’Afrique centrale : Burkina, Burundi, Cameroun, République démocratique du Congo, Côte d’Ivoire, Kenya, Rwanda, Tanzanie, Tchad et Togo.

« Certains pays, comme le Tchad et le Burkina, ont un profil sahélien de savane et de forêts clairsemées. On y cultive la noix de cajou, le mil, le sorgho, le maïs et un peu de riz. Le pastoralisme est très développé. Ce modèle d’agriculture familiale et respectueuse de l’environnement se base sur le lien étroit qui existe entre la famille et la terre qu’elle cultive.

Dans ces pays, le changement climatique provoque un allongement de la saison sèche. Cela entraîne un manque d’eau et un décalage dans le cycle des cultures. Certaines variétés de mil et de manioc, à cycle long, disparaissent.

Inades Formation aide les agriculteurs à s’adapter au changement climatique en modifiant leurs techniques culturales. Nous leur apprenons à mieux caler les cycles de récoltes, en favorisant des espèces à cycle court. Nous travaillons aussi sur la question de la maîtrise de l’eau. En Ouganda et au Kenya, nous formons les agriculteurs à la rainfall gauge, une technique traditionnelle de mesure de la quantité d’eau dans le sol, pour savoir à quel moment enfouir les semences dans le sol. Au Burkina, nous participons à la plantation de haies pour lutter contre l’avancée du désert et mieux retenir l’eau dans le sol.

En Afrique de l’Ouest, la forêt se transforme peu à peu en savane à cause des activités humaines et de l’avancée du désert. A Inades, nous plaidons pour un changement des cadres législatifs pour que l’agriculture familiale soit favorisée comme moyen de lutte contre ce phénomène.

En effet, si le gouvernement continue à promouvoir une agriculture intensive, cela va favoriser la déforestation et la pluviométrie va en prend un coup, avec des conséquences sur l’environnement et la sécurité alimentaire. Nous luttons aussi contre l’accaparement des terres et les OGM. Parce que sans terres, sans semences de qualité, il n’y a pas d’agriculture. »

En Tunisie, des acacias pour s’adapter

Sarah Toumi est fondatrice du programme Acacias for All

« Dans les régions de Sfax et Madhia, on trouve surtout des exploitations familiales d’oliviers et d’amandiers. Le problème, c’est que ces monocultures accentuent la sécheresse et la désertification. Le phénomène s’est amplifié depuis les années 2000, avec des étés de plus en plus chauds et des périodes de pluie de plus en plus courtes. Mon grand-père, un riche agriculteur, a été contraint d’arrêter ses cultures de blé, puis son activité de maraîchage. Tous ses amandiers sont morts.

En 2006, lors d’un voyage au Soudan, mon père a découvert la culture d’acacias qui permet d’arrêter le désert et de produire de la gomme arabique, une denrée assez chère. J’ai ensuite appris que cette culture avait été pratiquée en Tunisie, avant de disparaître dans les années 1960 suite à des programmes de déforestation et d’intensification de l’agriculture.

J’ai lancé le programme Acacias for All en 2012, avec le soutien de la coopérative de femmes de Bir-Salah. Nous avons planté mille acacias la première année, cinq mille la suivante. Nous avons aussi lancé des programmes de formation en agriculture biologique, agro-écologie et permaculture, avec le soutien d’instituts locaux.

En 2015, nous avons pour objectif de planter cinquante mille arbres et de former cinquante agriculteurs. Notre projet est open-source (libre accès), c’est-à-dire que des personnes intéressées peuvent me contacter pour que je les aide à dupliquer ce projet dans d’autres pays concernés par la désertification, comme le Maroc, l’Égypte ou la Libye.

Ce projet a été difficile à mettre en place. Au début, les agriculteurs ne voulaient pas en entendre parler et pensaient que la solution à leurs problèmes se trouvait dans les engrais chimiques et l’intensification. Mais après la révolution en 2012, en plein chaos politique et social, ils ont pris conscience que cet ancien système ne fonctionnait plus et qu’ils devaient en changer pour survivre. »

En Palestine, des pluies jamais vues auparavant

Fakhoury Thaer est responsable du développement des coopératives de l’Arabic Center for Agricultural Development (ACAD), en Palestine.

« En Cisjordanie, les agriculteurs cultivent des légumes comme la tomate, les concombres et les choux, ainsi que des céréales et des fraises. Jéricho est très connu pour ses dattes et ses bananes. Le nord de la région, très chaud en été, est particulièrement propice à la culture de la vigne et du blé, mais aussi des légumes, des agrumes et des arbres fruitiers.

La Palestine est naturellement fertile, on peut y planter n’importe quoi. On surnomme le plateau de Marj Ibn Amer le « panier alimentaire de la Palestine » ; il pourrait nourrir tout le Moyen-Orient s’il était cultivé en bonne et due forme.

Mais ces trois dernières années, les hivers sont plus froids. Nous avons connu des chutes de grêle inhabituelles qui ont abîmé les cultures sensibles comme les épinards. L’an dernier, la ville de Tulkarem en Cisjordanie a été inondée à cause de pluies très fortes, que nous n’avions jamais connues avant. Les cultures et les serres ont été entièrement détruites et il y a même eu des victimes humaines. Cela a causé des millions d’euros de pertes.

Nous apportons un soutien administratif et financier aux agriculteurs palestiniens et nous menons des campagnes de sensibilisation sur la sauvegarde de l’agriculture en cas de conditions météorologiques défavorables : fortes chaleurs, pluie, verglas et neige.

Mais le premier obstacle à l’agriculture palestinienne reste politique. Les Israéliens détruisent les puits qu’on tente de construire en Cisjordanie. Ils ont construit des usines chimiques dans les régions de Tulkarem et de Qalqilya, dont les fumées toxiques empoisonnent les champs, les animaux et les habitants. »

Au Brésil, l’eau se fait rare

Ana Paula da Silva travaille au Brésil dans l’organisation ASPTA

« Dans ma région très sèche de Borborema, on trouve surtout une agriculture familiale de subsistance basée sur le maïs, les haricots noirs et blancs et la salade verte. Nous cultivons aussi du fourrage pour les animaux.

Les pluies se font de plus en plus rares. Avant, nous avions des pluies irrégulières mais très fortes de janvier à juin, qui nous permettaient de récolter beaucoup d’eau dans des citernes. Puis, de juillet à septembre, les pluies étaient quotidiennes mais beaucoup plus faibles. Mais l’an dernier, il n’a plu que de mai à juillet et nous n’avons pas pu remplir les réservoirs.

Nous construisons des citernes pour l’eau potable et des citernes pour l’irrigation, grâce aux subventions du gouvernement fédéral. Nous formons ensuite les agriculteurs à la manutention et à la bonne utilisation de ces citernes. Nous les aidons à tirer profit des réserves d’eau naturelles que sont les barilos, trous dans la terre construits par les anciens, et les réservoirs de pierre qui se sont naturellement formés dans la montagne grâce à l’érosion.

Nous organisons également des animations, des activités avec les femmes et les jeunes, pour les inciter à élever des animaux adaptés à notre climat, à reboiser et à planter des variétés adaptées. Nous travaillons plus particulièrement avec les femmes parce que, dans ce pays où le machisme prédomine, nous voulons mettre en valeur leurs savoir-faire, les rendre autonomes et les sortir de leur isolement. »

En Birmanie, il y a davantage de tempêtes

Ye-Lynn Htoon, coordinateur de programmes au siège de Metta Development Foundation

« Sur les hauteurs, les agriculteurs birmans cultivent la pomme de terre. Dans les plaines, on trouve des fruits plus exotiques comme la papaye et différents types de légumes.

Tout le monde est affecté par le changement climatique. En montagne, les températures se sont modifiées. Il y a davantage de tempêtes. Nous connaissons des périodes de pluie très irrégulières, qui ne correspondent plus aux saisons. En octobre dernier, nous avons eu de fortes pluies inhabituelles qui se sont poursuivies jusqu’en novembre.

Tout les agriculteurs doivent s’adapter mais c’est difficile. Pour les aider, la Metta Development Foundation a mis sur pied un programme d’école de terrain pour les fermiers. A ce jour, nous avons formé cinq cents paysans.

Nous leur expliquons comment exploiter toutes les sources d’eau propices à la culture de certaines variétés locales, et comment réussir à mettre à profit pour l’irrigation les fortes pluies irrégulières ; mais aussi, à quel moment planter en fonction de la pluie, et comment harmoniser les plannings de culture au sein du village.

De nombreux agriculteurs utilisaient beaucoup de pesticides. Nous les aidons à réduire leur consommation et à produire des herbicides naturels à base de plantes. Un de nos élèves a ainsi vu revenir des poissons dans ses rizières, qui ont constitué une nouvelle source de nourriture pour sa famille.

Nous les regroupons pour qu’ils puissent échanger leurs expériences. C’est très important parce que souvent, les agriculteurs, sceptiques, ne veulent pas changer leurs pratiques. Mais s’ils voient que les techniques que nous leur proposons ont marché chez leur voisin, ils sont davantage convaincus. »

- Propos recueillis par Emilie Massemin




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Lire aussi : L’agriculture mondiale va être durement affectée par le changement climatique

Source et photos : Emilie Massemin pour Reporterre

. Photo chapô : ASPTA

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