De la tente au mobil-home, le camping perd-il son âme ?
- © Étienne Gendrin / Reporterre
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Durée de lecture : 11 minutes
Fini l’emplacement vide et la tente, vive le chalet et le mobil-home ? Plus rentables, les campings haut de gamme ont la faveur des investisseurs et d’un certain public. Mais les adeptes des vacances à l’ancienne s’organisent.
Vous lisez la première partie de notre série d’été « Le camping, une pratique écolo ? ».
Récemment retourné sur la côte des Havres (Manche), Adrien Guibert, 36 ans, a eu « du mal à reconnaître » le camping [1] où il se rendait avec ses parents. « C’était un camping trois étoiles assez grand, mais qui conservait une ambiance familiale, se souvient le fonctionnaire territorial dans le patrimoine, habitant d’Avranches. Aujourd’hui, il s’est totalement transformé. Il est monté en gamme en obtenant une quatrième étoile. La simple piscine que j’avais connue est devenue un véritable parc aquatique avec plusieurs toboggans. »
Ce cas est loin d’être isolé. La France, championne européenne de l’hôtellerie de plein air, abrite 7 450 campings. En 2023, ce mode d’hébergement a enregistré le nombre record de 142 millions de nuitées, en hausse de 4,4 % par rapport à 2022. Mais le secteur est aussi en pleine métamorphose, caractérisée par une montée en gamme, une multiplication des mobil-homes et la montée en puissance de grands groupes financiarisés.
Les « locatifs » désormais majoritaires
Difficile désormais d’échapper à ces sages alignements de maisonnettes de plastique blanc qui grignotent les parcelles en herbe. En 2023, 49 % des emplacements étaient équipés de « locatifs » — mobil-homes, chalets et autres lodges, contre 29 % en 2011. Ce mode d’hébergement est aussi devenu majoritaire en nombre de nuitées : 66,3 millions en 2023, contre 52,6 millions en emplacements nus.
Le camping Bel-Air à Pornichet (Loire-Atlantique), qui se targue d’être le plus vieux de France car fondé en 1936, ne compte plus que 23 emplacements nus pour 273 locatifs. Au domaine du Clarys, à Saint-Jean-de-Monts (Vendée), il n’est carrément plus possible de planter la tente : les vacanciers, jusqu’à 2 000 en été, sont installés dans 600 mobil-homes loués jusqu’à 2 000 euros la semaine.
Le mobil-home à proprement parler est apparu dans les années 1950 en Grande-Bretagne. En France, les premiers sont arrivés à la fin des années 1970. « Leur nombre s’est multiplié à partir des années 2000, avant de se stabiliser autour de 2015 », explique Nicolas Dayot, président de la Fédération nationale de l’hôtellerie de plein air (FNHPA).
En parallèle, les campings sont montés en gamme. « Un peu moins de 15 % des campings étaient classés quatre ou cinq étoiles en 2016 ; ils étaient 21 % en 2023. L’évolution est encore plus nette en nombre d’emplacements — 32 % en 2016, près de 43 % en 2023 », observe Alix Merle, chargée d’études pour l’institut Xerfi, qui a publié une étude sur le secteur début 2024. La cinquième étoile est apparue en 2010. Aujourd’hui, 500 campings en sont décorés.
Les critères de classement, refondus en 2019, imposent aux campings de plus en plus d’équipements et de services. Restauration, bar et ravitaillement sur place, terrain d’activité équipé type terrain de tennis, de volley ou de pétanque et animateurs sont désormais obligatoires pour prétendre à quatre étoiles, auxquels il faut ajouter piscine et activités aquatiques ludiques type pentaglisse et club enfants pour atteindre la cinquième étoile.
« L’ouvrier qui partait un mois sous la tente, c’est fini »
Cette évolution correspond aux attentes des clients, assure la FNHPA. « L’ouvrier de 1965, qui partait un mois sous la tente en se contentant de rien, c’est fini. Aujourd’hui, il ne part qu’une semaine mais veut des équipements et des services », affirme Nicolas Dayot. Le confort des hébergements (mobil-homes, chalets) est désormais un critère indispensable pour près d’un campeur sur deux (46 %), ainsi que l’accès aux espaces aquatiques, en particulier la piscine (43 %).
Les goûts de Sophie Michel, 45 ans et mère d’un enfant de six ans et de deux ados de quinze ans, ont évolué dans ce sens : « À vingt ans, nous faisions du camping avec juste une toile de tente et un petit tapis. Peu importe le confort quand on découvre la liberté ! Puis on a des enfants et en termes de logistique, c’est trop compliqué, éprouvant et fatigant, écrit-elle à Reporterre. Donc à 40 ans, on loue un mobil-home avec la clim’ et même des draps et on veut un camping avec club enfants, parc aquatique et animations. Que ce soient les vacances pour nous aussi ! »
Des « machines à cash »
Ce modèle du camping haut de gamme est aussi très lucratif. En 2022, le chiffre d’affaires du secteur a atteint le montant record de 3 milliards d’euros, contre 800 millions d’euros en 2000. « La rentabilité des campings est désormais exceptionnelle, avec un excédent brut d’exploitation compris entre 30 et 35 % », indique Mme Merle. En permettant de cibler une clientèle plus aisée et d’étendre la saison touristique d’avril à octobre, la multiplication des locatifs a été décisive dans cette success-story.
Olivier Lemercier, propriétaire du camping Iscle de Prelles à Saint-Martin-de-Queyrières (Hautes-Alpes), a fait le calcul : « Un emplacement nu me rapporte 1 200 euros par an. Un mobil-home, entre 8 000 et 9 000 euros. » Payé entre 15 000 et 20 000 euros et rentabilisé en deux ans à peine, il se transforme ensuite en « machine à cash ».
De telles perspectives aiguisent les appétits de grands groupes. Apparus au début des années 2000, les Homair, Huttopia, Capfun et autres Sandaya ne possèdent que 874 campings en France mais représentent 60 % du chiffre d’affaires du secteur. Souvent épaulés de fonds d’investissement, ils rachètent des terrains municipaux ou des parcelles privées et les transforment à leur goût. C’est ce qui s’est passé à Pléneuf-Val-André (Côtes-d’Armor), où l’ancien camping municipal a été repris par Sandaya en 2024. Le groupe l’a entièrement reconstruit en y installant 100 locatifs, un terrain de pétanque, un city stade et de nouvelles places de parking.
Les campings une ou deux étoiles — 29 % des campings en France — ou de moins de 70 emplacements — 40 % des campings —, eux, disparaissent. « Malheureusement, entre 70 et 100 campings ferment chaque année, principalement des municipaux et des petits », signale M. Dayot. La moitié des campings ruraux ont été rayés de la carte en dix ans.
Les associations historiques, qui ont joué un rôle majeur dans le développement du camping en France, sont à la peine. Fondé en 1910, le Camping club de France a vendu de nombreux terrains ainsi que son siège historique, près de Saint-Michel au centre de Paris, raconte Olivier Sirost, sociologue et professeur à l’université de Rouen-Normandie. « La Fédération française de camping et de caravaning, qui regroupait les associations de camping, ne représente plus grand-chose. Le camping associatif est en train de mourir en France », déplore le sociologue.
Le seul à résister à peu près est le Groupement des campeurs universitaires de France, créé en 1937 par des militants de la Maif, qui continue de gérer une centaine de campings sur tout le territoire. « Leur stratégie est de déclasser leurs terrains et de limiter au maximum l’installation de mobil-homes pour échapper aux normes imposées par l’hôtellerie de plein air, tout en maintenant une organisation autogestionnaire et une politique militante d’accueil des jeunes et des classes populaires », observe M. Sirost.
Une clientèle française qui stagne
La Hague (Manche), Cluses (Haute-Savoie), Bouvaincourt-sur-Bresles (Somme)… De nombreuses communes cherchent à vendre leurs campings ou à les placer en concession ou en délégation de service public. « En 1990, 3 483 campings étaient gérés directement par une mairie. En 2023, ils n’étaient plus que 1 448. La moitié de ces campings ont fermé, l’autre moitié ont été repris par des privés », indique M. Dayot. Le président de la FNHPA évoque des municipalités dépassées par une gestion de plus en plus complexe — réservation en ligne, communication sur les réseaux sociaux, etc. — et des campings classés une ou deux étoiles, voire pas classés du tout, qui n’attirent plus et se retrouvent en difficultés financières.
Face à ces difficultés, l’agrandissement et la montée en gamme peuvent sembler inéluctables. Sauf qu’ils abandonnent les classes populaires à la porte du mobil-home. En 2023, la clientèle française n’a progressé que d’un peu plus de 1 % par rapport à 2022. « On voit ici l’impact de l’inflation, avec une dégradation du taux de départ en vacances des familles modestes », analyse M. Dayot. C’est toute une clientèle historique et fidèle qui risque de disparaître. « Vous avez des gens qui ont investi dans un mobil-home et qui, une fois leur camping racheté, n’ont plus les moyens de payer la location de l’emplacement où ils l’ont installé », met en garde Mme Merle.
« Il y a moins ce côté partage »
D’autres catégories de campeurs pourraient ne plus trouver leur compte dans ce modèle. C’est le cas des itinérants — qui changent de camping tous les soirs — mais aussi des Néerlandais, Allemands, Belges, Britanniques, Suisses, adeptes de la tente ou du van. Quant à la clientèle CSP+ ciblée par les groupes, elle est certes rémunératrice, mais volage. « La concurrence promet de s’accélérer avec la contre-offensive des hôtels et l’essor des locations saisonnières, des voyages à l’étranger et du sur-mesure », alerte l’institut Xerfi.
Au-delà de ces considérations économiques, le camping risque-t-il de perdre son âme ? « Il y a moins ce côté partage. On le voit dans notre camping, les gens en mobil-home se mélangent moins aux autres », raconte le gérant du camping de l’Isle de Presle. M. Sirost, lui, a recueilli les témoignages de « gens âgés de classes moyenne et populaire férus de nature et d’évasion qui vont désormais en Europe de l’Est, sur la côte dalmate, pour installer leur caravane où bon leur semble et retrouver la liberté des débuts ».
Des campeurs et campeuses ont écrit à Reporterre pour témoigner de leur nostalgie pour le camping de leur enfance et de leur amour pour une vie simple, au grand air. « Je fuis les campings-usines au profit des petits campings, campings à la ferme, campings municipaux ruraux ou même camping sauvage, raconte Stéphane Freeland, 58 ans. Manger assis dans l’herbe, dormir au sol en regardant les étoiles et rencontrer des gens qui cherchent la même chose est régénérant. »
Pour Coralie Le Roy, 37 ans, « la toile de tente, c’est la base du camping. » Cet été, la responsable adjointe de laboratoire, mère de deux enfants, va de nouveau camper en famille. Seule concession à la modernité accordée à son conjoint, un accès au courant pour brancher la glacière.
Sauver le « vrai camping »
Alors, la résistance s’organise. En février 2023, un collectif de 65 propriétaires de camping baptisé « Sauvons le vrai camping » a lancé une pétition pour exiger une proportion minimale d’emplacements nus — « entre 25 et 35 % », précise M. Lemercier, qui fait partie des initiateurs du texte.
Le collectif propose d’introduire ce quota comme 196ᵉ critère à la grille de classement ou d’augmenter la TVA sur les campings qui ne proposent que des locatifs. La pétition a obtenu 39 735 signatures, mais a été fraîchement accueillie dans le milieu. « On n’est évidemment pas pour se mettre un boulet au pied qui va tuer une partie de la profession », a réagi M. Dayot. Quant à la ministre du Tourisme démissionnaire Olivia Grégoire, elle n’a pas donné suite aux sollicitations des pétitionnaires.