Ils ont traversé les Pyrénées à pied avec leur bébé sur le dos
- © Juliette de Montvallon / Reporterre
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Durée de lecture : 10 minutes
Gestion des couches lavables, allaitements au sommet… Alizée et Jérôme ont parcouru 900 kilomètres à pied d’un bout à l’autre des Pyrénées pendant près de trois mois à l’été 2020, avec Ariane, leur petite fille de neuf mois.
Vous lisez la deuxième partie de notre série d’été « L’aventure décarbonée ».
Le ciel caché derrière les nuages, la pluie s’écrase sur la tente balayée par le vent et montée à la hâte lors de la descente. À l’abri, Alizée et Jérôme, 30 ans, prennent enfin le temps de souffler. À côté, emmitouflée sous des couches de vêtements, Ariane, petite bouille blonde aux yeux bleus âgée de neuf mois, a le sourire. La famille attend le retour du soleil pour repartir. Le couple a choisi cette séquence pour ouvrir leur documentaire Bébé des cimes, récit de leur traversée à pied des Pyrénées d’est en ouest avec leur enfant sur le dos. Soit 900 kilomètres de marche de Banyuls-sur-Mer jusqu’à Hendaye, avec 60 kilomètres de dénivelé positif, entre juin et août 2020.
Pourquoi se lancer dans une telle aventure ? « Au départ, nous avions prévu d’aller en Iran à vélo mais on a dû changer nos plans à cause du Covid, explique Alizée. On avait déjà pris notre congé parental et on n’en pouvait plus de rester confiné dans notre appartement de Montpellier, à coudre des masques et à faire du pain. » Si la professeure des écoles et le docteur en bio-informatique avaient déjà réalisé le GR20 en Corse et parcouru à vélo une partie de la cordillère des Andes en Amérique du Sud, « on savait qu’avec un bébé, ça allait être difficile. Jusqu’à deux semaines de l’arrivée, on n’était pas sûr d’y arriver ».
Avant de partir, raconte le film, ils cherchent des exemples de parents partis marcher avec leur bébé pour avoir des conseils mais « on n’a rien trouvé ». Pas de quoi entamer leur détermination. Après plusieurs randonnées à côté de chez eux pour tester la marche avec Ariane, la famille prend le train direction Banyuls-sur-Mer, masque sur le visage, le 9 juin 2020. Enfin déconfinés, ils se baignent une dernière fois dans la Méditerranée et l’ascension démarre, direction l’océan.
« Au bout de huit jours, on n’en pouvait plus »
Armé de bâtons et couvert d’un large chapeau, le couple, qui a la même corpulence, porte chacun 20 kilos sur les épaules. « Tour à tour, l’un portait Ariane dans le porte-bébé avec les sacs de couchage et l’autre avait tout le reste. On lui avait mis un sac polochon sous l’assise afin qu’elle ait plus de confort. » Au rythme de 12-15 kilomètres par jour et entre 1 000 et 1 500 mètres de dénivelé positif, « les trois premiers jours, on s’est demandé si on allait tenir et au bout de huit jours, on n’en pouvait plus », se souvient Alizée.
Le plus dur, ce n’est pas les kilomètres avalés mais le manque de sommeil : « Ariane ne faisait déjà pas ses nuits mais là, elle se réveillait toutes les demi-heures ou toutes les heures, on était épuisés. » Alizée qui doit en plus allaiter, n’a plus d’énergie, leur relation se tend. « Il y avait pas mal d’animosité entre nous à cause de la fatigue, confirme Jérôme. En tant que papa, c’était aussi compliqué de ne pas pouvoir aider Alizée pour l’allaitement. » Il est alors assailli par le doute : « Si l’on avait aucun problème sur notre capacité physique, je n’avais pas envie de mettre notre couple en danger. L’idée, c’était de préserver notre santé mentale, à la base, on était venu pour se faire plaisir. »
C’est sans compter la détermination d’Alizée qui lance un défi à son conjoint : s’ils parviennent à monter au sommet du Canigou, à 2 784 mètres d’altitude, ils continueront. « De toute façon, si on avait abandonné et passé nos vacances au camping, Ariane n’aurait pas mieux dormi, autant rester en montagne », dit Alizée.
Après une montée interminable, la famille arrive au pic dans les nuages et sous la neige. La séquence immortalisée, Ariane se réveille de sa sieste, comme si de rien n’était. S’ils ne voient rien au sommet, leur pensée s’éclaircit. Revigorés, « cette première ascension nous a rappelé ce que l’on était venu chercher : une intense sensation de liberté », se souvient la maman. « À partir de là, on s’est davantage écoutés et fait confiance, formant une vraie équipe. Si on dort peu, c’est comme ça, mais au moins, on est là où l’on a envie d’être », dit Jérôme. Surtout, le couple décide de faire tous les cinq jours une journée de pause pour se ravitailler.
Car au vu de l’effort physique, les marcheurs ont besoin d’avaler chacun un kilo de nourriture très calorique par jour. « L’alimentation, c’était une sacrée logistique. On devait parfois attendre cinq jours avant de tomber sur un village, soit jusqu’à dix kilos en plus dans le sac », raconte Alizée. Sur les chemins, ils trouvent aussi de quoi se nourrir : cerisiers, framboisiers, girolles… « Ariane mangeait presque tout comme nous, elle n’a manqué de rien », ajoute-t-elle.
Autre casse-tête, les couches. « Ariane était en hygiène naturelle infantile, nous avions six couches lavables que l’on faisait sécher en guirlande sur les côtés du sac à dos la journée et huit couches jetables en cas d’urgence », raconte la maman. La technique consiste à observer le bébé afin de détecter les signes indiquant qu’il a envie de faire ses besoins. Aussi, pour se laver, un cours d’eau n’est jamais loin.
« Elle jouait avec ce qu’elle trouvait, des cailloux, des fleurs, des brindilles... »
Hormis la peur que sa fille attrape froid ou tombe malade, Alizée ne se souvient pas avoir éprouvé d’angoisse particulière à l’idée de partir avec leur enfant de 9 mois. La nuit passée en tente, cabane non gardée et de rares fois chez l’habitant, « nous avions prévu une combinaison en laine bouillie, des gants, un bonnet mais finalement, elle n’a pas eu froid ».
À raison de deux siestes par jour, « on avançait assez vite lorsque Ariane dormait, sinon on lui chantait des comptines, lui montrait les chevaux sauvages et on faisait des pauses régulièrement afin qu’elle se dégourdisse les jambes ». Le récit ponctué de panoramas sur les lacs et sommets enneigés, on voit aussi Ariane s’épanouir dans la nature. « On lui avait pris trois petits livres et elle jouait avec ce qu’elle trouvait, comme des cailloux, des fleurs, des brindilles… finalement, on trouve tout ce qu’il faut dans la nature pour éveiller un bébé », a constaté Alizée.
Jour après jour, les parents regardent leur fille grandir : « Sa façon de se déplacer, de tenir sa cuillère, d’empiler les pierres… on était heureux d’avoir pris ce temps avec elle pour voir ses progrès. Rapidement, elle s’est mise à marcher sur ses deux pieds et ses deux mains, les fesses en l’air, comme Mowgli ! »
Les randonneurs rencontrés sur les sentiers « étaient tous surpris de croiser Ariane. Très vite, ils se sont passés le mot et la nouvelle d’un couple randonnant avec un bébé s’est répandu dans toutes les Pyrénées ».
Le seul fait de regarder l’image de certaines descentes comme la face nord du pic Carlit, à 2 921 mètres d’altitude, donne le vertige. Pas à Ariane, que l’on voit dormir paisiblement dans le dos de sa maman. « On fait tous les deux de l’escalade, pendant les passages très raides, on était hyper vigilants, on se disait que l’on n’avait pas le droit à l’erreur et on n’a pas fait de chute », ajoute Alizée.
« Prendre le temps de s’habituer à l’altitude »
Prenant confiance en leur capacité au fur et à mesure du voyage, ils décident de gravir sept sommets de la chaîne de montagnes, dont le Petit Vignemale, à 3 034 mètres. « On est parti du niveau de la mer et on y a été très progressivement pour qu’Ariane s’acclimate à l’altitude », indique Jérôme.
Si les pédiatres recommandent de ne pas emmener un enfant d’un an à plus de 1 800 mètres d’altitude, « il y a plein d’enfants qui habitent sur des hauts plateaux, ils vont très bien. L’idée n’est pas de monter 2 000 mètres en une journée mais de prendre le temps de s’habituer à l’altitude », précise-t-il. Les deux parents sont restés très vigilants au moindre signe anormal chez Ariane. Et avant de gravir des sommets, Alizée l’allaitait pour faire décompresser ses oreilles.
Sous le soleil, la pluie ou la grêle, Alizée et Jérôme traversent les Pyrénées-Orientales, l’Ariège, la Haute-Garonne, les Hautes-Pyrénées et enfin les Pyrénées-Atlantiques. Les journées fraîches font place à la chaleur écrasante de l’été. Le 29 août, alors qu’Ariane fête son premier anniversaire, la famille arrive enfin à l’océan. On voit la petite fille marcher sur la plage, sur ses deux pieds, tenus par la main par sa marraine et son parrain, venus pour l’occasion. Si à l’arrivée Alizée est déjà nostalgique de la montagne, Jérôme, lui est impatient de se lancer dans une nouvelle aventure.
Être parent sans renoncer à l’aventure
Car le voyage ne s’est pas arrêté là : une fois les frontières rouvertes, direction l’Iran à vélo. « Retourner dans notre 35 mètres carrés et reprendre le travail était impossible, on voulait poursuivre notre rêve d’aventure en famille. » Depuis, Alizée et Jérôme ont multiplié les voyages à vélo et les enfants. Après l’Iran et la naissance d’Hermès en avril 2021, la famille est partie en Norvège puis au Maroc, toujours à vélo. Les parents se sont installés quelques mois au cœur des Pyrénées, le temps de réaliser leur documentaire, d’écrire un livre, Nomades, sauvages et parents (éd. Jouvence), sur leur traversée, et de reprendre le travail.
« Ce n’est pas par ce que l’on devient parent que l’on doit renoncer à l’aventure, au contraire », insiste Alizée. Elle invite à refuser les injonctions à la parentalité parfaite, toutes ces pressions externes qui disent qu’à tel âge, il faut faire ceci mais pas cela. « J’espère qu’à travers cette aventure, on a pu faire bouger un peu les lignes. » Désormais comptant cinq membres, la famille entend repartir d’ici à quelques mois, pour traverser cette fois les Alpes. Alizée a donné naissance à Ténéré, prénom qui signifie Sahara en touareg, le 21 juillet 2024.
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