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ReportageSéries d’été 2024

Ces collégiens de banlieue ont arpenté la Normandie à vélo

Une vingtaine d’élèves de 4ᵉ au collège Jean-Jaurès de Pantin, situé dans le quartier populaire des Courtillières, ont voyagé à vélo de Cherbourg au Mont-Saint-Michel, en Normandie. Une bouffée d’air iodé loin du béton francilien.

Vous lisez la troisième partie de notre série d’été « L’aventure décarbonée ».



Cotentin, reportage

Il s’est pointé au bahut les paupières alourdies. C’était pour Adem, 13 ans, l’une de ces nuits où il fallait se lever si tôt que la crainte de rater son réveil ne lui avait accordé qu’un sommeil en miettes. En poussant la porte de la chambre de son fiston, vers 4 h, Dahbia l’a trouvé dans son hoodie Nike et son jogging gris. Il avait accroché son bracelet, composé de perles vertes, blanches, et rouges — les couleurs de l’Algérie. Prêt pour s’en aller.

À 5 heures pétantes, le garçon aux bouclettes brunes est éclairé par les halos d’un car, garé devant les grilles du collège Jean-Jaurès de Pantin, au pied des immeubles de la cité populaire des Courtillières. Dix minutes plus tard, il manque encore une poignée de ses camarades. « L’avance, ce n’est pas leur fort… » soupire Elsa Curtenaz, 25 ans, prof de sport. Elle scrute les rues attenantes, espérant apercevoir les frimousses de ces élèves qu’elle a préparés au grand voyage pendant plusieurs mois. « Après une année scolaire de travail sans relâche, d’heures supplémentaires, ce serait vraiment dommage d’en perdre en route. »

Les yeux des jeunes n’étaient pas entièrement ouverts le jour du départ, devant le collège, à 5 heures du matin.

Le projet « Jaurès à vélo » est, pour la jeune femme originaire de l’Ain, de ceux qui peuvent permettre de rattraper des élèves que les fragilités sociales poussent hors des wagons de la scolarité. C’est une spécificité de cet établissement de Seine-Saint-Denis : depuis onze ans, une vingtaine de ses élèves partent chaque année en biclou et bivouaquent pendant plusieurs jours.

Cette année, le voyage les a menés en huit jours de Cherbourg au Mont-Saint-Michel, dans le Cotentin. Durant le séjour, les 21 aventuriers — sélectionnés via lettre de motivation — ont joué deux fois une pièce de théâtre sur l’écologie, sous forme d’un JT du futur, devant des collégiens normands. Avec leurs six enseignants, ils ont cuisiné ensemble — végétarien autant que possible —, appris à monter des tentes, à réparer leurs bécanes, à s’encourager quand les muscles et les nerfs menaçaient de lâcher. Une aventure écologique et sportive qu’ils ont vécue le cœur battant.

Du collège, les élèves se sont rendus en car à la gare Saint-Lazare pour prendre le premier train pour Cherbourg de la journée.

Le dernier des retardataires, le matin du départ, c’était Ibrahima, dit « Ibou ». Il monte in extremis dans le car. Le chauffeur n’allait pas tarder à faire ronronner son moteur. « Oh la star ! T’aimes trop te faire attendre », le sermonne gentiment Charly Roboam, un autre prof d’EPS du collège. C’est vrai que ces temps-ci, Ibou, latéral gauche dans un club de foot d’Aubervilliers, frôle la ligne de touche : à cause d’une bêtise, qui lui vaudra son deuxième conseil de discipline de l’année, il est passé à rien d’être privé de voyage.

Après une demi-heure de car, la troupe grimpe à Saint-Lazare dans le train Nomad n° 3303, direction Cherbourg. Dans la rame, Sabine et Aramatou peinent à trouver une position confortable, à cause de la forme arrondie des appuis-tête. « Hé madame, plus on avance, plus il fait pas beau », fait observer Rayane, t-shirt rouge et lunettes de soleil.

Oumar, Ibou et Adem jouent aux cartes dans le train.
Mme Curtenaz a proposé des activités aux élèves réveillés durant le trajet ferroviaire.

Dans le wagon, Dado et ses copines dansottent sur Ancré à ton port de Fanny J. Elles n’étaient pas nées quand le titre est sorti. Daniel et Assya n’étaient pas nés, non plus, lors de la diffusion de l’épisode de C’est pas sorcier sur le Mont-Saint-Michel, qu’ils visionnent sur le petit écran d’un smartphone.

La campagne normande, verdoyante, défile à travers les fenêtres. « C’est ici qu’ils ont créé le camembert. C’est pas pareil que dans le 93, mais je pense qu’il y a quelques jeunes qui parlent comme nous », estime Edhen, les tempes rasées. « Il y a beaucoup de vieux et c’est moins pollué qu’à Pantin. Chez nous y’a que du béton : quand tu tombes au foot, tu t’fais mal », ajoute Ibou. « Tu veux quoi, qu’ils t’installent des tapis ? » le charrie Rayane, d’une voix chantante. Ce petit a une meilleure répartie que la plupart des stand-uppers de Paris.

La matinée n’était pas encore terminée à l’heure de leur arrivée à la gare de Cherbourg. Mais désormais, ils devraient se déplacer à la force de leurs jambes.

À la gare de Cherbourg, le show de Rayane continue : « Y’a des trains tous les vingt ans ici, y’a que deux voies ! » Sur le quai Alexandre III, il zieute, méfiant, les goélands qui font planer leurs croupions au-dessus des têtes. « Belek ! [Attention !] Ils nous chient dessus ! » Fatou, qui arbore un maillot de la Côte-d’Ivoire, grimace à cause des exhalaisons d’iode et d’algues en décomposition.

Les vélos ont fait bon voyage, en camion, avec M. Midelet — prof d’EPS — et Mme Leplat — prof d’anglais —, qui les attendaient sur le parking de la piscine Chantereyne. Assya, frêle silhouette, s’applique à fixer ses deux sacoches d’affaires à sa bicyclette. Au début de l’année scolaire, ses camarades ne comprenaient pas qu’elle s’inscrive pour ce défi. « Parce que je ne savais pas faire de vélo, dit-elle, emmitouflée dans sa doudoune blanche. Au départ, je galérais à rester dessus, et je me suis pris des gamelles. Mais maintenant ça va. » Même plus peur.

Endrika a récupéré son vélo, amené comme le reste des montures en camion par les enseignants.
Avant le grand départ, l’équipe pédagogique fait un dernier briefing aux élèves.

Vers 12 heures, c’est le grand départ pour une première étape de 23 km, direction Vauville. « Deauville ? » s’emballe Melyna. « Mais non, c’est Vauville ! » rectifie Serrena. Daniel enfile son bandana, l’air de dire : « Les choses sérieuses commencent. » Mawa, elle, monte dans le camion avec M. Landeau, professeur d’histoire-géo. Depuis un mois, la joueuse de rugby a le pied immobilisé dans une botte de marche orthopédique. Les ligaments de la cheville sont en vrac, mais elle a tenu à venir quand même.

« Pédale en l’air ! » lance Mme Curtenaz à la cantonade. Les coureurs sont tous en selle, les casques clipsés. Ils s’élancent, et les roues frottent. Après quelques battements de pieds, Melyna perd déjà son stick à lèvres dans un fossé.

Vélos enfourchés, les collégiens sont enfin prêts à démarrer.
Les élèves roulent en groupe tandis que les enseignants font la circulation jusqu’à la sortie de la ville.

Aux passages piétons, les profs neutralisent la circulation des voitures, pour que le convoi traverse en sécurité. « Vous foutez le bordel, je roule ici tous les jours et j’ai jamais vu ça », s’emporte un quinquagénaire à vélo, mécontent. Il beugle en amorçant le dépassement. Mme Leplat le prie de se taire. Le grincheux la pousse dans le dos, risquant de la faire tomber. M. Roboam s’interpose.

Noah, en tête de peloton, passe les consignes à sa façon. Dans les descentes, il encourage ses camarades à « écarte[r] les freins ! » — heureusement, personne ne le prend au pied de la lettre. Au milieu du cortège, les yeux d’Oumar, un enfant réservé, s’accrochent à la mer. Ses sourcils sont froncés. C’est la première fois qu’il rencontre la grande étendue d’eau. « C’est joli », exprime-t-il sobrement, dans sa parka « Olympique de Pantin ». Une seconde, un sourire s’étire au coin de ses lèvres.

M. Roboam et M. Midelet, qui tient sa carte, suivis par Ibou et son casque rouge.
Même après le départ à vélo, Dado a gardé son coussin de voyage autour du cou.
Adem, 13 ans, respire à fond l’air marin avec ses camarades Melyna et Edhen.

Rayel, lui, reste sur un petit plateau pour mouliner autant qu’il peut. Ses jambes battent très vite, comme les ailes d’un moulin. « C’est comme ça que j’aime faire du vélo dans les rues de Bobigny », clame-t-il. En queue de peloton, les cousines Aïcha et Aminata perdent parfois quelques mètres sur les autres, mais recollent sans jamais se plaindre.

Après une heure en selle, c’est le moment de prendre une pause, au niveau du cimetière de l’ancienne église Saint-Martin d’Urville-Hague, bordé de vergerettes de Karvinski rosées. Mme Leplat distribue des fruits secs et des amandes. « Vous pouviez pas ramener des nuggets ? C’est des protéines », proteste Rayel. On l’entend moins quelques minutes plus tard, dans le premier mur qui se dresse devant nos aventuriers, comme un petit Everest normand.

Sans surprise, les montées posent bien plus de difficultés que les descentes.
Malgré tout, les collégiens n’hésitent pas à s’attendre et à s’encourager jusqu’à ce que tout le monde ait atteint le sommet.

Les ados se mettent en danseuse, c’est-à-dire qu’ils se dandinent au-dessus de leur selle, comme des pingouins. On ne va pas mentir : l’effort les a assommés. On a entendu les muscles de leurs cuisses grincer. Aux côtés de M. Proton et M. Midelet, professeurs de sport, basketteur et rugbyman affûtés, seul Ibou n’a pas explosé, arrivant au sommet de la chasse des Fontaines sans poser pied à terre.

Ce fils d’une réceptionniste et d’un ouvrier du bâtiment est félicité par le « siiih » appuyé d’un accenteur mouchet, un petit oiseau à la tête gris bleuté. Il remonte la gambette droite de son jogging et fait demi-tour en courant pour encourager ses camarades. « Allez Noah ! Allez Karamba ! »

Un véhicule accompagne tout de même les élèves, et transporte notamment Mawa qui a tenu à venir malgré sa cheville en vrac.
Fatou, au premier plan, lors de la pause après l’ascension de la première montée.

Notre troupe n’est plus qu’une ribambelle de corps vidés, à la recherche d’un second souffle. Allongée le dos sur l’asphalte, Dado — qui a gardé son coussin de voyage autour du cou — pense que Mawa, avec sa cheville en vrac et sa place dans le camion, a « trop de chance ». « Mais non ! Elle n’a même pas son téléphone », proteste Aramatou. L’argument la cloue. « Ah ouais… » Coraline, guignarde, perd patience dans les derniers lacets, car sa chaîne ne cesse de sauter. Rayel et Daniel poussent Aminata, qui tient bon.

« C’est interminable et les profs font des feintes, ils disent toujours que c’est la dernière ! » peste Karamba, qui se sent floué après quinze kilomètres. Au détour d’un chemin boueux, Oumar s’arrête en bougonnant. Il entreprend de nettoyer ses Nike blanches souillées avec des mouchoirs.

« Oh, des vaches ! » s’exclame Assya, prête à engager la conversation : « Holà como esta ? » Les génisses répondent « Meuuuh ? » et ça la fait marrer. Les vaches normandes comprendraient-elles l’espagnol ?

La descente vers Vauville — et non pas Deauville, comme espérait Melyna.

« Le projet, c’est pas "Jaurès à pied" ! » lance M. Midelet à un groupe de découragés, qui font quasiment du surplace dans des langues de bitume qui serpentent à travers un sous-bois. À une intersection après une nationale, le professeur, qui est maître des cartes, hésite sur le chemin à emprunter. « Hé faut donner les cartes à des professionnels ! » se venge Daniel. Pendant ce temps, Rayane le comique, le casque de travers, susurre tranquillement la mélodie de Sarà perché ti amo comme si les évènements glissaient sur son survêtement.

Au bout de leurs peines, le soleil zèbre la mer et le sable, constellant le paysage de pépites lumineuses. Le camping de Vauville est enfin là. Dado fête ça en dansant la chorégraphie de Watch Me, de Silentó. Aminata a, dans la rétine, la fierté de celles qui n’ont jamais abandonné. Reste à monter les tentes avec un vent qui fouette. « Ça fait pitié wesh », déplore Rayane en voyant son abri quasiment couché par les bourrasques. Daniel enfonce ses « écrevisses » dans le sol (confusion avec les sardines de la tente). Il se reprend : « Les crevettes ? »

Écrevisses, crevettes ou bien sardines, les tentes finissent par être plantées.
Les jeunes montent leurs tentes face au vent qui tente de les souffler au loin.

La journée s’achève sur le sable fin. « On se croirait à Hawaï », s’exclame Edhen, qui n’a pas encore trempé ses orteils. « Le 9-3 c’est mieux », pense Ibrahima. Il pivote en direction du ressac, et prend une grande inspiration nasale. Il ajoute : « C’est agréable, ici, de respirer. » Sabine acquiesce. Elle ne se souvient déjà plus de sa « vie d’avant ». « C’est la magie de l’aventure », se réjouit M. Midelet, moustache à la Zorro sous les narines. Une lueur attendrie danse dans ses yeux. « C’est d’autant plus riche quand on réalise que ces enfants, pour la plupart, ne peuvent pas partir d’Île-de-France tous les ans. »

Le mercredi 26 juin, après huit jours rocambolesques, quelques chutes spectaculaires — comme la collision de M. Proton et de Rayane, ou Dado qui s’est jetée dans un fossé rempli d’orties pour éviter une abeille —, plusieurs roues crevées, et des moments « grave énervés » des profs — comme le rapporte Sabine —, mais surtout des barres de rires et une flopée d’anecdotes inoubliables, les jeunes sont arrivés au Mont-Saint-Michel et ont visité la baie.

Le voyage des collégiens a duré huit jours, et les aura notamment amenés jusqu’au Mont-Saint-Michel.
Au bout des efforts et des peines, la plage de Vauville récompense les vaillants jeunes.

Ibou, Oumar et Karamba se sont cachés, car ils avaient peur d’aller dans les sables mouvants, mais Patoche, un guide avec une barbichette à perles, les a rassurés. Les profs les ont arrosés de Champomy. Ce qu’Edhen a qualifié de gaspillage. La grand-mère de M. Proton, elle, a suivi les aventures de son petit-fils sur le groupe Facebook Jaurès à vélo. « Mathias, mamie est fière de toi, tout le monde a été courageux », a-t-elle écrit sous les photos des aventuriers au Mont-Saint-Michel.

« On a vu de super transformations, des élèves qui se sont peu à peu ouverts, se réjouit Elsa Curtenaz. Ils ont progressé dans le vivre ensemble, l’entraide à vélo a été croissante. Les groupes se sont mélangés. Et on a fini par un très beau spectacle au collège, devant 112 spectateurs. Ces élèves nous ont beaucoup touchés. Ce sont des moments qui vont nous relier pour le reste de nos années de travail ensemble. »




Les stars du voyage :




Toute notre série « L’aventure décarbonée » :

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