Des artistes se lancent dans la lutte contre le changement climatique

Durée de lecture : 7 minutes

10 décembre 2014 / Pascale Solana (Reporterre)

Miser sur des artistes et des entrepreneurs, parmi les plus créatifs et les plus innovants, les réunir afin qu’ils inventent des actions inattendues et marquantes pour influer sur le public et les négociateurs, c’est le pari de Art of Change. Pour que la COP 21 ne soit pas une conférence climat de plus, sans rien après…


Vingt-et-un artistes et entrepreneurs enfermés pendant deux jours pour le climat et réunis en conclave ! C’est la première étape d’une action d’envergure internationale qui s’est déroulée à la Gaité lyrique à Paris les 28 et 29 novembre. Son but est de marquer les esprits, sensibiliser le plus grand nombre, le public mais aussi les négociateurs, aux enjeux de la COP 21, conférence internationale sur le climat qui a lieu à Paris fin 2015. Et de déboucher sur des engagements.

« L’idée de départ était : comment changer la façon dont on aborde les conférences climatiques, trouver d’autres formes de mobilisation », explique l’artiste Alice Audouin fondatrice de Art of Change 21, association créée en 2014 qui se veut « art du changement » et qui aborde les grands enjeux du 21e siècle, via l’art contemporain. L’association est parrainée par l’artiste Olafur Eliasson et l’entrepreneur Tristan Lecomte. L’engagement écologiste de celui-ci est cependant contestée par Les Amis de la Terre, qui l’ont nominé à leur prix Pinocchio.

Vers l’ère post carbone

Pour ce Conclave des 21, des personnalités, les meilleures ou les plus innovantes de leur catégorie et ayant des compétences différentes, ont été recherchées par l’association et son comité d’experts parmi lesquels Paul Ardenne, critique d’art, et Mathieu Baudin, créateur de l’Institut des futurs souhaitables.

Quant à l’âge des participants, même si les moins de vingt-huit ans sont très représentés, l’hétérogénéité a présidé le choix : « Nous les avons aussi sollicités en tenant compte du rôle ou de l’engagement de leur pays sur la problématique du changement climatique, comme le Brésil, la Chine, ou le Canada dont les positions sont ambivalentes, ou encore l’Australie qui est en train d’évoluer, ou l’Afrique ».

Volontairement « hétéroclite, iconoclaste, intergénérationnel, multiculturel », branché sur « le monde post-carbone qu’il ne faut pas craindre », tel est donc le groupe qui a planché pendant deux jours en huis clos pour trouver des idées de projets vraiment percutantes.

Plutôt que d’inciter chacun à travailler sur un concept puis de présenter les réalisations juxtaposées, la démarche a été de rechercher ce que l’on « peut apprendre d’un processus de co-création », « comment faire ensemble ? ».

« C’est un processus qui est plus facile aujourd’hui pour la génération digitale, plus habituée à partager la création que la nôtre, celle des anciens », poursuit Alice Audouin. « On a conjugué la complémentarité dans tous les sens pour trouver sur une action qui touche à la fois l’univers de l’art, du numérique, et tous les publics, même les négociateurs, les jeunes et les anciens, et qui soit internationale… » A l’image de l’enjeu planétaire du climat !

Certes, pour venir des quatre coins de la planète à cette première réunion, les membres du conclave sont conscients d’avoir utilisé un mode de transport gourmand en énergie fossile et producteur de CO2, l’avion, de même qu’ils se serviront d’outils informatiques, de matériaux de construction, le tout ayant un impact écologique… Mais ils promettent d’être cohérents, de compenser et d’intégrer toutes ces données dans un bilan environnemental global de l’action.

Art collaboratif

Alors qu’est-il ressorti du huis clos ? A quoi ressemblera ce projet collaboratif ? A une action qui devrait revêtir plusieurs formes au fur et à mesure que l’on s’approchera de la conférence.

- Wen Fang -

A commencer par l’action Masques, la Mask book. A Pékin, comme dans de nombreuses villes de Chine, les habitants souffrent de la pollution atmosphérique. « Nous allons leur demander de nous envoyer leur quotidien ! Une photographie avec le masque de protection qu’ils portent habituellement accompagné d’un commentaire sur la pollution, explique Wen Fang, artiste de renommée internationale. Nous allons faire entendre la voix des Chinois au monde entier ! »

Depuis douze ans son travail porte une réflexion sur les grands enjeux environnementaux et sociaux comme son installation Rain qui représente une pluie de déchets ménagers sous forme de couteaux. Cette chinoise de trente-huit ans qui dit avoir passé son enfance à jouer dans la nature, constate qu’aujourd’hui, « les enfants jouent dans les déchets. Même avec des moyens financiers, la nature pourra-t-elle être autre chose qu’un champ de couteaux ? »

Pour expliquer son élan dans ce projet collectif international, même si « c’est difficile d’utiliser l’art pour l’environnement », elle répond qu’« il y en a marre de ces conférences et ces négociations qui ne débouchent sur rien ». Cet engagement hors les murs de la Chine ne risque-t-il pas de la mettre en danger ? « Nous mourrons tous un jour !, rétorque-t-elle. Plutôt que de donner dans le pessimisme, je préfère me battre ! » Les photos d’hommes, de femmes et d’enfants portant leurs masques seront exposées, sur des façades, des murs, les lieux restant à trouver.

- Au micro, Yan Toma -

La responsabilité civique de l’artiste

Le second projet baptisé Ca(i)re vise à sensibiliser chaque citoyen à son impact carbone et surtout à lui permettre de le réduire grâce à la création d’une plate-forme de mesure, expliquent le chinois Wang Tianju, de l’ONG Greenovation Hub (G:HUB) engagée pour favoriser la transition écologique en Chine, et le français Yann Toma, artiste contemporain, chercheur, et observateur au sein de l’ONU où il siège.

Pour ce dernier, l’artiste porte une responsabilité civique, en tant que media libre, il doit investir l’espace public, interpeller le citoyen. En 2011, son exposition participative au Grand palais Dynamo-Fukushima a réuni des dizaines de milliers de personnes pour être en résonance avec les victimes de la catastrophe nucléaire.

L’application numérique Ca(i)re (l’attention et l’air en anglais) permettra de connaître le poids carbone de sa banque à travers ses investissements par exemple et d’en changer si besoin. Elle devrait aussi diffuser un son de ralliement dans Paris et dans le monde, lors de la COP.

Le troisième projet, World-COP21, repose le jeu et le sport, parce qu’« ils permettent de faire décoller les messages ! », commente Lucy Orta, qui définit l’artiste comme un lanceur d’alerte et un acteur de la transformation sociale. Une de ses actions créatives phares réalisée avec son époux est le Passeport Antartica où l’Antarctique figure comme symbole universel du bien commun, de la préservation de l’environnement et du droit à la libre circulation.

- Lucy Orta -

Mais lors de la World COP 21, le jeu sera détourné dans une mise en scène qui pourrait opposer des intérêts divergents. Par exemple une grande compagnie pétrolière et les Inuit ou des pollinisateurs. Il y aura des parrains sportifs, et les paris du public pour décider qui gagnera et pour inciter à s’engager. Reste à trouver le ou les terrain(s) réels.

La symbolique des ponts

Dernière action enfin, Building Bridges, la construction de ponts. Des ponts dans les esprits, entre gens et les peuples pour les relier les uns les autres, pour relier la société civile et les négociateurs de la COP, pour passer du monde d’avant à celui d’après. Et des vrais ponts dont l’un prévu au Bourget, éco-conçu et qui devrait permettre d’autres réalisations, une fois la COP passée.

La trame de Art of Change est posée, les projets lancés. Son calendrier dont le temps fort se déroulera de septembre à décembre 2015 aussi. Reste à faire naître les créations et à chiffrer puis à trouver rapidement les financements à l’échelle internationale - une première subvention gouvernementale vient de tomber, Orange s’est engagé…- avant de lancer un plan de communication.

« Nous avons déjà quelques partenaires. Nous poserons des critères pour l’origine des financements », assure Alice Audoin qui pense aussi au participatif et appelle à toutes les volontés et les énergies, individuelles ou associatives, pour donner corps au projet. A suivre évidemment.


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Source et photos : Pascale Solana pour Reporterre

. Sauf chaises, salle et chapô : Art of Change 21

Lire aussi : La grande oubliée de la lutte contre le changement climatique : l’éducation


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