Des révolutions arabes à l’oligarchie occidentale

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10 mars 2011 / Simon Charbonneau

« De plus en plus de citoyens ont l’impression que leurs intérêts et leurs aspirations ne sont plus représentés par l’élite du pouvoir, issue ou non d’élections. »


Les évènements politiques du Moyen-Orient devaient aussi être l’occasion en Europe de nous faire réfléchir sur l’avenir de nos régimes dits démocratiques. Certes, des gouvernants possédant ou non une légitimité populaire et accaparant plus ou moins de pouvoir au détriment des libertés civiles et des intérêts de leurs populations ont toujours existé. De ce côté, on peut dire que les régimes politiques du Moyen-Orient, actuellement menacés par des révoltes populaires, appartiennent à une catégorie historique archaïque de nature autocratique où règne une caste au pouvoir impose son pouvoir sur tout un pays.

Complètement coupée du reste de la population, cette caste échappe non seulement à tout processus électoral mais également aux règles fondamentales de l’Etat de Droit face à des populations soumises à une pression démographique croissante et à un chômage endémique.

Mais ce qu’il y a de nouveau au regard des traditions autoritaires de jadis, c’est l’enrichissement éhonté de ces nouvelles élites du pouvoir qui siphonnent une partie de la richesse de leur pays. Il y a seulement une cinquantaine d’année, des dictateurs comme Franco ou Pinochet à droite, Tito ou Castro à gauche exerçaient leur pouvoir d’une main de fer mais ne s’enrichissaient pas de cette manière. Or aujourd’hui, les dictatures modernes concentrent entre leurs mains non seulement le pouvoir politique classique mais également les ressources nouvelles qui leur sont fournies par la mondialisation financière et l’innovation technologique, autrement dit par la croissance économique. Il en résulte un sentiment de toute puissance et son corollaire qui est celui d’un isolement croissant vis-à-vis de leur population délaissée. Mais en même temps, les nouvelles technologies de communication permettent aux catégories sociales les plus éduquées d’accéder à une information source de déstabilisation des pouvoirs en place.

Quoique les révolutions en cours au Moyen Orient correspondent plutôt à celles de notre XIXe siècle avec leur désir d’instaurer un régime parlementaire et un Etat de Droit fondé sur des élections, l’enfermement oligarchique qui les caractérise n’est pas sans nous concerner également. Car nos régimes de démocratie représentative ne sont en fait que des systèmes oligarchiques libéraux fondés sur une légitimité électorale de plus en plus contestée au sein de la société civile.

En sont les signes révélateurs, l’abstentionnisme croissant des électeurs, surtout parmi les plus modestes, mais également les diverses formes de contre pouvoirs plus ou moins organisés qui naissent à l’occasion de conflits portant sur des dossiers de nature fondamentalement politique et tendent à se multiplier. De plus en plus de citoyens ont l’impression que leurs intérêts et leurs aspirations ne sont plus représentés par l’élite du pouvoir, issue ou non d’élections.

On assiste aujourd’hui au sein de la société à la naissance d’une conscience politique croissante relative à l’existence d’une oligarchie concentrant à la fois entre ses mains d’énormes pouvoirs et en même temps incapable de faire face aux effets ravageurs de la crise à la fois économique, sociale et écologique. Cette oligarchie, constituée par une classe politique en osmose permanente avec les élites du monde économique et médiatique, vit de plus en plus coupée du reste de la population qui n’en perçoit que la représentation médiatique, mais en subit les décisions parfois douloureuses. Jamais l’autisme de nos catégories dirigeantes n’a été aussi prononcé alors qu’elles pilotent un bateau ivre !
Le symbole en est constitué par ces limousines aux vitres fumées et par ces résidences de haut standing, protégées par des systèmes de sécurité auxquels il ne manque plus que des clôtures électriques. Comme si elles n’avaient plus besoin du reste de la population !

Il résulte de cette situation qui peut faire penser à celle d’avant 1789, une fermentation croissante au sein du reste de la population par accumulation de sujets de mécontentement, de conflits non résolus accompagnés de répression qui peut être à l’origine de révoltes sans pour autant de vraies perspectives révolutionnaires.

Au Nord comme au Sud, les bouleversements actuels sont d’abord source de chaos si une nouvelle « voie », comme dirait Edgar Morin, n’est pas envisagée et construite par et pour l’humanité. Car nous vivons aujourd’hui une crise majeure du modèle économique et social d’après guerre fondé sur la croissance de la production et de la consommation hors de la quelle il n’y aurait pas de salut collectif. Or notre oligarchie continue à cultiver ce prêt à penser, faute d’envisager un avenir autre que celui de la course à la puissance et à la richesse comme cela s’est fait jusqu’à présent.

Il nous faut pourtant renoncer à envisager l’avenir en ayant l’œil fixé dans le rétroviseur des trente glorieuses ! En ce début du XXIe siècle, nous avons surtout besoin de nouvelles ressources qui ne soient pas seulement matérielles mais relèvent aussi de l’imagination, de l’intelligence et de la morale. La liberté, la solidarité et la justice sont toujours présentes dans le cœur des hommes quelles que soient leurs croyances et elles seules peuvent donner un sens à notre avenir.




Source : Courriel à Reporterre.

Simon Charbonneau est professeur honoraire de droit.

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