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ReportageEau

Ils naviguent à la voile sur le Danube pour mesurer la pollution plastique

Thomas Bousquet et Pauline Labrot sur leur voilier, le Timayou, après avoir descendu le Danube sur plus de 2 000 km.

2 000 km en voilier : deux Français ont descendu le grand fleuve européen, qu’ils explorent pour y estimer la quantité de microplastiques. Reporterre les a rencontrés à Tulcea, ville roumaine à l’entrée de la réserve du delta.

Tulcea et Galați (Roumanie), reportage

Dans le port fluvial de Tulcea, au bord du Danube, le petit Timayou détonne avec sa coque jaune et son mât, au milieu des bateaux à moteur destinés aux locaux et touristes. Sur ce voilier de 6,6 m, Pauline Labrot, 24 ans, et son compagnon, Thomas Bousquet, 29 ans, réalisent à peine qu’ils viennent d’accomplir un exploit en cette fin juin : 2 087 km depuis Ardagger, en Autriche, à naviguer entre neuf pays pendant trois mois sur le Danube.

Le tout à la voile, en enchaînant les barrages et quelques rafales de vent « qui auraient pu coucher le bateau », relate Pauline, la capitaine du Timayou. En arrière-plan, les barres d’immeubles héritées de l’époque communiste, fraîchement repeintes en bleu et blanc forment une masse urbaine bordant le fleuve et l’écrin de verdure qui l’enveloppe : le delta du Danube.

© Louise Allain / Reporterre

Le lendemain, Pauline et Thomas poursuivront leur route pour atteindre l’objectif de leur mission : explorer pendant un mois le delta, ce dédale de canaux qui se faufilent entre les lacs, villages de pêcheurs, forêts, îles, et étendues de roseaux, avant de se jeter dans la mer Noire. C’est un des deltas les mieux préservés au monde, inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1991, qui forme aussi plusieurs écosystèmes fragiles, refuges pour près de 3 000 variétés de plantes et 4 300 espèces animales, dont 365 d’oiseaux. Puis, les deux navigateurs repartiront pendant trois mois par la mer Noire et la Méditerranée et achèveront leur périple à Marseille.

Inventaire de la faune et de la flore

Leur odyssée n’est toutefois pas qu’un simple voyage. Tous les trois jours, ils prélèvent des échantillons dans le fleuve afin de mesurer la pollution aux microplastiques, ces particules polluantes de moins de 5 mm qui peuvent être ingérées par les oiseaux, les mammifères et les poissons. Dans ce cadre, leur association, Les Yeux de Kya, s’est associée avec Oceaneye, une association suisse qui lutte contre la pollution plastique dans les eaux.

Thomas Bousquet et Pauline Labrot manœuvrent le Timayou, à Tulcea (Roumanie). © Marine Leduc / Reporterre

Les analyses réalisées a posteriori seront répertoriées sur le site du Global Partnership on Plastic Pollution and Marine Litter, un programme environnemental des Nations unies. En plus de ces analyses, les marins réalisent un inventaire de la faune et de la flore rencontrées et tournent un documentaire retraçant leur expédition, afin de sensibiliser à la pollution plastique.

Tout a commencé sur l’île de Noirmoutier (Vendée) en 2023, où Pauline, originaire du Var, a travaillé pendant un an comme chargée de mission environnement après un double cursus de journalisme et d’histoire naturelle au Muséum national d’histoire naturelle. Elle y a découvert la réserve naturelle des marais de Müllembourg et s’est prise de passion pour les zones humides, ces trésors de biodiversité.

Le Timayou, voilier de 6,6 m à bord duquel Pauline Labrot et Thomas Bousquet ont effectué un voyage de plus de 2 000 km sur le Danube, passant dans neuf pays différents. © Les Yeux de Kya

Un jour, elle a rencontré un Roumain qui lui a parlé du delta du Danube et montré des photos, « un vrai coup de cœur ». Et la graine du voyage : si elle descendait le Danube à la voile pour rejoindre son delta ? Pour que le rêve devienne réalité, elle a passé son certificat de matelot de pont pour avoir tous les permis, puis acheté et retapé un voilier, le Timayou. Thomas, le « mousse », originaire de Nantes, l’accompagne à la barre et se consacre à la partie audiovisuelle, tournant des images pour le documentaire. Pendant leur année de préparation, ils se sont entraînés à la navigation le long des côtes françaises.

Les rives du Danube prennent de nombreux visages le long de son parcours à travers l’Europe. © Les Yeux de Kya
Un crabier chevelu, l’une des nombreuses espèces d’oiseaux observées au cours du voyage. © Les Yeux de Kya

Pour attirer sponsors et partenariats — quatre sponsors ont fourni des équipements pour l’expédition, qui a coûté environ 10 000 euros à Pauline et Thomas —, le couple a fondé l’association Les Yeux de Kya, du nom de l’héroïne du livre Là où chantent les écrevisses, de Delia Owens (Seuil, 2018), qui grandit dans les marécages de Caroline du Nord. « On nous disait que descendre le Danube à la voile serait impossible, raconte Pauline. On commençait à se décourager. Finalement, en ajustant nos réglages de navigation, ça a fonctionné. » Thomas ajoute qu’ils ont « beaucoup appris sur le tas ».

Les dangers de la rive ukrainienne

Le plus difficile a été de baisser le mât pour passer sous les ponts et dans les écluses des barrages. Ils ont également été interrogés pendant quelques heures par la police aux frontières roumaine après avoir jeté l’ancre sur la rive serbe, puis être revenus du côté roumain.

Il y a aussi eu des moments d’inquiétude, notamment sur la portion frontalière avec l’Ukraine, où il est strictement interdit de naviguer sur la moitié ukrainienne du fleuve, zone désormais militarisée et visée par des bombardements de drones russes. Depuis la fermeture du port d’Odessa, sur la mer Noire, de nombreux cargos y circulent pour charger les céréales et marchandises ukrainiennes dans les ports danubiens d’Izmail et de Reni.

L’un des nombreux cargos qui remontent le cours du fleuve, devenu une voie de navigation centrale depuis que la guerre empêche l’accès aux ports ukrainiens de la mer Noire. © Marine Leduc / Reporterre

Le voyage a été riche en découvertes, parfois dans des endroits inattendus. « On pensait que tout allait se concentrer dans le delta, alors qu’il y a tout le long du fleuve de nombreuses ripisylves, ces forêts inondables riches en biodiversité », raconte Pauline.

Le delta du Danube abrite 365 espèces d’oiseaux. © Marine Leduc / Reporterre

À Tulcea, où le couple prenait quelques jours de pause quand nous l’avons rencontré, Pauline et Thomas préparent le bateau pour récolter un échantillon à la surface de l’eau. Le processus dure plus d’une heure : ils remontent le courant au moteur, ajustent la vitesse, puis lancent la bouée, à laquelle est accrochée une « chaussette-entonnoir » qui récolte les particules. Il faut rester patient, parfois virer de bord pour éviter un navire céréalier qui s’impose sur le fleuve.

« Le delta agit comme une sorte de rein, qui filtre la pollution créée par les humains »

Trente minutes plus tard, la bouée est remontée et la « chaussette » mise à sécher. Quelques minuscules morceaux de ce qui semble être du plastique blanc sont visibles. « Avec ces analyses, on voudrait voir à quel point le delta, qui agit comme une sorte de rein, filtre la pollution créée par les humains », décrit la capitaine du Timayou. Le delta du Danube possède en effet la plus grande surface de roseaux compacts du monde, qui agissent comme un filtre puissant sur les polluants dans l’eau, qu’ils absorbent en même temps que les nutriments.

La bouée tractée par le Timayou afin de réaliser des analyses sur la qualité de l’eau du Danube. © Marine Leduc / Reporterre
Après trente minutes dans l’eau, le contenu de la bouée peut être remonté et analysé. © Marine Leduc / Reporterre

Les études sur les microplastiques en eau douce n’en sont qu’à leurs prémices, quand celles sur les mers et océans ont débuté il y a plusieurs décennies. Plus en amont, à Galați, les deux navigateurs ont rencontré Mădălina Calmuc, la principale chercheuse sur le sujet en Roumanie. Elle travaille pour l’université de la ville à bord du Rexdan qui, avec ses 44 m de long, est le plus grand bateau-laboratoire en eau douce d’Europe et fait figure de pionnière dans ce domaine de recherche.

« Les microplastiques sont omniprésents dans l’environnement. Maintenant, la solution est de réduire leurs rejets. Par exemple, en modernisant les stations d’épuration et en réduisant notre consommation, notamment les emballages à usage unique », précise la chercheuse. L’Union européenne s’est fixé un objectif de réduction de 30 % des rejets de microplastiques d’ici à 2030.

« Nous entretenons les autoroutes… Nous devrions prendre soin du Danube de la même manière »

Selon une étude réalisée 2023 en collaboration avec l’association roumaine Mai Mult Verde et le réseau Global Water Partnership (GWP), environ 50 tonnes de microplastiques sont transportées par le Danube chaque année, rien que sur le territoire roumain. Dans ses recherches, Mădălina Calmuc a également identifié une concentration de microplastiques allant jusqu’à 50 particules par kilogramme de sédiments dans le delta, ceux-ci étant le réservoir final d’accumulation.

C’est beaucoup moins que dans la Loire, par exemple, mais Mădălina Calmuc a noté une baisse de la concentration après le dernier barrage sur le fleuve, qui bloquerait une partie des microplastiques.

Des microplastiques récoltés dans l’eau du delta du Danube, présentés par Mădălina Calmuc. © Marine Leduc / Reporterre

Si certaines mesures sont mises en place, comme l’interdiction des filets de pêche en plastique dans la réserve du delta du Danube, « les autorités agissent trop lentement, regrette Ionut Procop, ingénieur à Galați et coordinateur de l’étude avec GWP. Il faut prendre au sérieux le fait que le Danube alimente des millions de personnes. Nous entretenons les autoroutes, y réparons les nids-de-poule et installons des parapets… Nous devrions prendre soin du Danube de la même manière ».

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