« Du jamais-vu » : au Mexique aussi, les agriculteurs bloquent routes et postes frontières
Blocage d'autoroute à Zapopan, dans l'État de Jalisco au Mexique, le 27 octobre 2025. - © Ulises Ruiz / AFP
Blocage d'autoroute à Zapopan, dans l'État de Jalisco au Mexique, le 27 octobre 2025. - © Ulises Ruiz / AFP
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Des agriculteurs mexicains bloquent des axes stratégiques depuis 2 mois contre une réforme de l’eau et des accords de libre-échange favorables aux grands exploitants. Ils menacent de bloquer la Coupe du monde de foot en juin.
Mexico (Mexique), reportage
Depuis la fin du mois d’octobre, une mobilisation agricole d’une ampleur inédite paralyse routes, postes frontières et axes stratégiques au Mexique. Des négociations sont prévues à partir du 12 janvier, et en cas d’échec, les agriculteurs préviennent qu’ils pourraient bloquer le pays lors de la Coupe du monde de football en juin.
Sur l’autoroute reliant Mexico à Querétaro, les moteurs étaient à l’arrêt ce mardi de fin novembre. Alignés sur plusieurs kilomètres, tracteurs, camions-bennes et remorques agricoles coupent l’un des axes logistiques les plus fréquentés du pays. Voilà plus de deux mois que des scènes similaires se répètent partout au Mexique : routes nationales paralysées, postes frontières bloqués, tracteurs stationnés devant le Congrès. « On n’avait jamais vu ça », raconte Sergio Narvaez, producteur d’ail et représentant du mouvement dans l’État d’Aguascalientes. « C’est la première mobilisation agricole d’une telle ampleur. »
Au plus fort du mouvement, jusqu’à 22 des 32 États mexicains ont été touchés. Après cinq semaines de blocages, le gouvernement a accepté mi-décembre d’ouvrir des négociations, qui ont débuté le 12 janvier. La tension reste vive. Et en cas d’échec, les agriculteurs menacent de durcir le mouvement.
La réforme de l’eau, étincelle d’une colère ancienne
Le mouvement a débuté fin octobre, lors de l’examen de la réforme de l’eau portée par la présidente Claudia Sheinbaum. Le texte prévoit une réattribution des réserves hydriques par l’État, afin de mieux répartir une ressource devenue rare.
Adoptée en décembre par le Sénat, la réforme laisse pourtant un profond malaise dans les campagnes. « Certaines de nos demandes ont été entendues, mais nous nous sommes sentis dupés. Le gouvernement ne nous a accordé que quelques jours de négociation pour une réforme aussi cruciale pour le secteur agricole », déplore Euclidio Rodríguez, dirigeant de la coalition nationale des agriculteurs.
Sur le terrain, les inquiétudes se cristallisent autour de l’accès à l’eau. Les terres agricoles seront désormais vendues entre particuliers sans garantie d’accès à cette ressource, la redistribution intervenant ensuite par décision de la Commission nationale de l’eau (Conagua). Les agriculteurs redoutent que ces parcelles deviennent invendables. Une fragilisation qui, selon eux, ouvre la voie aux grandes entreprises, seules en mesure de racheter des terres à bas prix, en attendant une décision administrative sur l’accès à l’eau.
À cela s’ajoute l’engorgement administratif. « La Conagua accuse plusieurs mois de retard dans le traitement des dossiers, ce qui risque de nous priver d’eau une partie de l’année », s’inquiète Sergio Narvaez.
Libre-échange et dépendance alimentaire
Pour beaucoup, la colère dépasse largement le cadre hydrique. « La réforme de l’eau n’a fait qu’accélérer une crise ancienne », analyse Homero Martinez Garibay, directeur des études économiques à la banque Banregio. Selon lui, l’agriculture est l’un des secteurs les plus fragilisés depuis la libéralisation des échanges avec les États-Unis et le Canada, à l’inverse du secteur industriel, qui en a largement profité.
« Tout a basculé avec la signature du traité de libre-échange. C’est là que commence la débâcle », confirme Euclidio Rodríguez. Dès les années 1990, les organisations agricoles alertaient sur l’arrivée massive de céréales subventionnées nord-américaines. Trente ans plus tard, les chiffres parlent d’eux-mêmes.
Depuis l’entrée en vigueur de l’Alena en 1994, devenu l’Aceum, la production nationale de maïs est passée de 18,2 millions de tonnes à 24,3 millions en 2024. Dans le même temps, les importations ont explosé, passant de 2,2 à 22,7 millions de tonnes, selon les données officielles du Service mexicain d’information agroalimentaire et halieutique (Siap). « Les gouvernements ont privilégié l’importation de céréales américaines bon marché pour contenir l’inflation, au détriment de l’investissement national », résume Homero Martinez Garibay, analyste financier de Banregio.
« Tout a basculé avec la signature du traité de libre-échange »
Résultat, en trente ans, le nombre d’agriculteurs est passé de près de 8 millions au début des années 1990 à environ 5 millions aujourd’hui, selon les chiffres de l’OCDE. Une large part vit sous le seuil de pauvreté et, faute de revenus suffisants, des centaines de milliers ont quitté leurs terres pour s’exiler aux États-Unis.
« Nous ne pouvons pas rivaliser avec les agriculteurs américains, soupire Sergio Narvaez. Depuis longtemps, nous avons cessé de produire des céréales et nous nous sommes tournés vers des cultures maraîchères destinées à l’exportation. » Une agriculture de plus en plus dépendante des marchés extérieurs, alors que le pays importe une part croissante de ses aliments de base.
Agriculteurs et transporteurs, nouvelles cibles des groupes criminels
La mobilisation a d’emblée été rejointe par les transporteurs, confrontés à une insécurité croissante sur les routes. En 2024, 254 chauffeurs ont été tués, 34 séquestrés et 28 victimes de braquages pour vol de marchandise. « Transport et agriculture sont interdépendants et indissociables, souligne Euclidio Rodríguez. Nos luttes se sont rejointes pour durer. »
Les agriculteurs subissent eux aussi cette violence. Ces dernières années, les groupes criminels se sont renforcés et diversifiés, notamment dans l’extorsion de produits agricoles. « Beaucoup de producteurs doivent désormais céder une part de leurs revenus à ces groupes, explique Homero Martinez Garibay. Dans un contexte de forte concurrence, ils n’ont pas la capacité d’augmenter leurs prix et renoncent à leurs marges. »
L’avocat, l’un des produits les plus rentables et donc les plus ciblés par les réseaux de racket, illustre cette violence systémique qui s’installe au cœur des campagnes mexicaines. À cette pression s’ajoute une incertitude commerciale. Avec la tomate, l’avocat fait partie des rares produits agricoles mexicains qui s’exportent bien vers les États-Unis. Mais l’administration de Donald Trump a décidé d’imposer des droits antidumping d’environ 17 % sur la tomate mexicaine, fragilisant un peu plus des producteurs déjà sous tension.
Repenser l’intervention publique
Pour sortir de l’impasse et redevenir un pilier de la souveraineté alimentaire du pays, la coalition agricole réclame un retour des politiques publiques. Parmi les priorités, la création d’une banque nationale de développement agricole. « Avant 2019, 10 % des agriculteurs avaient accès à des crédits à taux préférentiel. Ils ne sont plus que 2 % aujourd’hui », dit à Reporterre Euclidio Rodríguez.
Les agriculteurs demandent également une régulation du marché des céréales, voire le retrait de certains produits agricoles du traité de libre-échange nord-américain, qui doit être renégocié en juillet prochain. « Il s’agit de corriger une surabondance qui tire les prix en dessous des coûts de production », insiste-t-il.
Pour l’économiste Homero Martinez Garibay, l’investissement public doit aussi passer par la technologie : « Automatisation et mécanisation permettraient de mieux gérer l’eau, de limiter l’impact des sécheresses et de préserver la productivité. Ce retard technologique explique en partie l’incapacité des agriculteurs mexicains à concurrencer leurs homologues américains. »
Les discussions reprendront mi-janvier. Sur les routes, les tracteurs restent prêts à redémarrer. « Si nous ne sommes pas entendus, nous bloquerons le pays pendant la Coupe du monde », prévient Sergio Narvaez.