« Ça va tuer les petites fermes » : pourquoi les paysans se mobilisent contre le Mercosur
Zoé Roger, éleveuse de vaches et productrice de fromage, devant l'aéroport de Liège, le 17 décembre 2025. - © Stéphane Dubromel / Reporterre
Zoé Roger, éleveuse de vaches et productrice de fromage, devant l'aéroport de Liège, le 17 décembre 2025. - © Stéphane Dubromel / Reporterre
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Contre le traité de libre-échange UE-Mercosur, des paysans européens se sont regroupés à l’aéroport de Liège. Le but : mettre la pression sur les institutions européennes alors que la signature de l’accord pourrait être imminente.
Grâce-Hollogne (Belgique), reportage
Près de la piste de l’aéroport de Liège, alors que les avions-cargos de FedEx et China Cargo décollent au loin, un grand camion bleu floqué du fameux slogan géant de la siroperie Meurens, « le vrai sirop de Liège », sort d’un entrepôt logistique. Le sirop est un concentré de pommes, poires et dattes. C’est un ingrédient incontournable des boulets à la liégeoise, ces boulettes de viande servies avec des frites dans tout le plat pays. Nappera-t-il bientôt des morceaux de porc et de veau argentin ou brésilien ?
À la faveur de la signature de l’accord de libre-échange prévue entre l’Union européenne et les pays sud-américains du Mercosur, c’est une possibilité. Certes, l’aéroport de Liège a démenti, dans un communiqué en début de semaine, toute importation de viande sud-américaine sur son site. Mais la perspective inquiète.
Devant l’imminence annoncée de la signature du traité, une soixantaine de paysans se sont réunis mercredi 17 décembre devant l’aéroport de Liège — site choisi en raison de son importance dans le fret international — pour faire pression sur les décideurs européens. Les manifestantes et manifestants, parmi lesquels des membres de la Fugea, syndicat agricole wallon, des éleveurs laitiers et des paysans membres de l’association européenne des syndicats paysans (ECVC) ont effectué, dans le calme et la bonne humeur, des « vérifications citoyennes » de camions sortant des entrepôts, aidés par des tracteurs postés sur la route principale. Une action symbolique. « L’accord UE-Mercosur va détruire pas mal de choses, ici comme chez eux. Il faut qu’on soit là. C’est un peu une dernière date, car ça va être voté bientôt », a dit une manifestante venue de Bruxelles.
La crainte d’une concurrence déloyale
Les paysans présents craignent tout simplement pour leur survie. « Le Mercosur a un impact direct sur les prix du marché, même si je ne fais que de la vente directe et que je transforme toute ma production, explique Zoë Roger, paysanne éleveuse bovine à Rotheux-Rimière, près de Liège. Ce n’est pas possible d’être quatre fois plus cher que les supermarchés ! Du coup, on n’achètera plus mes produits. Indirectement, ça tue les petites fermes qui ont réussi à garder leur indépendance. »
Juste à côté, Wim Moyaert, éleveur de volailles en bio à Gand, met en avant la question environnementale. « On est plus chers car on doit produire selon des normes plus durables, mais, en même temps, on importe des produits venus d’Amérique du Sud, déplore le paysan flamand, coordinateur du Boerenforum, association paysanne flamande. Mais je ne veux pas réutiliser les pesticides, comme les autres organisations du Copa [association agricole européenne regroupant notamment la FNSEA, syndicat productiviste français]. »
Après un quart de siècle de discussions, et six ans après un premier accord de principe, l’Union européenne et le marché commun sud-américain — Mercosur, composé de l’Argentine, du Brésil, de la Bolivie, du Paraguay et de l’Uruguay — pourraient signer, samedi 20 décembre, un accord de libre-échange à Foz do Iguaçu (Brésil). La présidente de l’Union européenne, Ursula von der Leyen, y est attendue de pied ferme par le président brésilien Luiz Inácio Lula da Silva. Impatient, l’ancien ouvrier et syndicaliste a été l’auteur d’un ultimatum adressé à l’Europe en début de semaine : il a menacé de ne pas signer le traité si les négociations n’aboutissaient pas cette semaine. En résumé, c’est (presque) « samedi ou jamais ».
Emmanuel Macron a « manqué de fermeté »
Du côté des défenseurs du traité, on brandit la menace de l’affaiblissement de l’Union européenne face aux grandes puissances, et la crainte de voir l’Amérique du Sud se rapprocher d’autres acteurs. « La seule réponse sensée à ce que font la Chine et les États-Unis est de donner notre feu vert à l’accord avec le Mercosur », estime Bernd Lange, eurodéputé social-démocrate allemand et président de la commission du commerce international.
Pour que cette signature du traité UE-Mercosur ait lieu, le Conseil de l’Union européenne — codétenteur du pouvoir législatif avec le Parlement — doit valider le traité à la majorité qualifiée. Soit quinze États membres représentant au moins 65 % de la population totale.
Si certains pays sont très favorables au traité — en particulier l’Allemagne, désireuse d’exporter ses voitures et ses machines — d’autres expriment une opposition, à l’instar de la France, qui souhaiterait voir des « mesures-miroir » — garantissant l’importation de produits conformes aux normes européennes. Elle ne serait pas disposée à signer l’accord en l’état.
« Ça va mettre le feu dans les campagnes »
« On voit Macron dire “on ne signera pas l’accord”, mais c’est un peu tard. Ils ont manqué de fermeté et de leadership », regrette Stéphane Galais, porte-parole national de la Confédération paysanne présent sur les lieux. « Si le Mercosur est signé demain, ou à la fin de la semaine, ça va mettre le feu dans les campagnes. Il faut que Macron soit beaucoup plus constant dans ses prises de position, pour dire que non, la France ne signera pas le Mercosur », renchérit Mathieu Courgeau, éleveur laitier vendéen membre d’ECVC.
« De la poudre de perlimpinpin »
Mardi 16 décembre, le Parlement européen a validé des « clauses de sauvegarde », censées protéger le marché européen contre les importations : des seuils d’alerte seraient mis en place pour certains produits — comme la viande bovine. Si les prix baissent de plus de 5 %, ou que les importations en provenance du Mercosur augmentent de plus de 5 %, l’Europe aurait son mot à dire. De nombreux responsables politiques européens se sont réjouis de cette avancée.
Selon Sophie Wintgens, chargée de recherche sur le commerce international au Centre national de coopération au développement, une ONG belge, ce mécanisme est insuffisant. « Pour favoriser un vote positif de la France, la Commission tente de proposer des compensations politiques ; et l’une d’elles, c’était d’associer à l’accord un mécanisme de sauvegarde agricole. Malheureusement, ce sera très compliqué à mettre en œuvre. Surtout, cela ne règle pas les problèmes structurels de l’accord. Comme aime le dire votre président, c’est de la poudre de perlimpinpin », conclut Sophie Wintgens.
Le destin de l’accord de libre-échange se jouera dans les couloirs du bâtiment Europa de Bruxelles, où se réunissent le Conseil de l’Union européenne et le Conseil européen. Car mercredi 17 décembre, l’Italie a également exprimé ses réserves sur l’accord, sa Première ministre d’extrême droite estimant qu’une signature serait « prématurée », faute de « garanties suffisantes » pour le secteur agricole. Le sommet européen qui s’ouvre jeudi 18 décembre à Bruxelles s’annonce donc très tendu. Il est en effet désormais possible qu’il existe une minorité de blocage — quatre États membres, représentant au moins 35 % de la population de l’Union européenne — pour empêcher la ratification de l’accord.
Jeudi 18 décembre, une manifestation de plus grande ampleur est prévue à Bruxelles pour protester contre l’accord UE-Mercosur et contre la baisse des montants alloués par la Politique agricole commune (PAC). La Fugea, co-organisatrice de l’action à Liège, n’y prendra pas part, mais des agriculteurs du Copa — dont la FNSEA — seront présents, et des centaines de tracteurs rouleront dans le quartier européen.
Pour la fermière Zoë Roger, dubitative quant aux perspectives de voir le traité stoppé malgré la mobilisation des agriculteurs, il y aura de toute façon des enseignements à tirer de cette séquence politique. « J’espère juste que ça peut montrer l’indécence des puissants qui accaparent le pouvoir. Que les gens se rendent compte que la situation peut être bien pire que maintenant, même si elle est déjà bien dégueulasse. »