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Énergie

EDF veut électrifier à tout-va pour renflouer ses caisses

Un employé d'EDF à la centrale nucléaire de Gravelines (Nord), en 2022.

Le plan d’aide à l’électrification publié par EDF sert surtout à créer des consommations qui n’existent pas encore. Objectif : lui assurer des débouchés, alors que sa production électrique est trop abondante.

Un joli cadeau d’anniversaire pour ses 80 ans. Telle est la manière dont EDF a présenté son plan de 240 millions d’euros dédiés à l’accélération de l’électrification, dévoilé le 8 avril.

Il inclut une prime forfaitaire de 1 000 euros pour l’achat d’une pompe à chaleur pour 80 000 ménages à revenus modestes. Côté transports, le groupe promet 30 millions d’euros — 15 000 euros par camion — d’aides à l’achat d’un poids lourd électrique en remplacement d’un diesel. En complément, 50 millions d’euros seront dédiés à l’installation d’ici trois ans de 180 bornes de recharge pour poids lourds sur tout le territoire métropolitain. Enfin, EDF va consacrer 80 millions d’euros au soutien de l’implantation de « nouveaux consommateurs d’électricité », industries et data centers, en leur mettant à disposition des terrains clés en main avec connexion au réseau électrique.

Cette annonce n’étonne pas Bastien Cuq, responsable énergie au Réseau Action Climat. « C’était annoncé dans le plan d’électrification, ou plutôt dans l’esquisse de plan d’électrification du gouvernement. Le Premier ministre avait dit qu’il voulait mettre à contribution les entreprises publiques de l’énergie », rappelle-t-il. L’ingénieur trouve « encourageant » et « très positif » que le groupe investisse dans l’électrification, alors que le prix des énergies fossiles a flambé à cause de la guerre au Moyen-Orient.

Mais le cadeau d’EDF n’est pas désintéressé. Le groupe espère accroître la consommation électrique de 0,5 térawattheure (TWh) par an grâce à ses aides aux pompes à chaleur et aux camions électriques, et de 3 à 5 TWh supplémentaires par an avec ses terrains pour installations fortement consommatrices d’électricité. Un moyen d’assurer de nouveaux débouchés à son abondante production électrique, alors que la consommation peine à décoller. « On observe de plus en plus de moments où il y a davantage de production disponible que de demande à combler. On peut parler de surproduction ponctuelle », observe Bastien Cuq. En 2025, les Français n’ont consommé « que » 451 TWh, soit 6 % de moins qu’avant la crise du Covid-19 (475 TWh en moyenne pour la période 2014-2019). En 2025, la France a ainsi battu un nouveau record d’exportations d’électricité, avec 92 TWh exportés.

Cette atonie place l’électricien dans une situation compliquée. Dans un marché surapprovisionné, les prix de gros de l’électricité [1] baissent de manière parfois vertigineuse.

« Il y a de plus en plus d’épisodes de prix négatifs [2], détaille Bastien Cuq. Ces épisodes pénalisent surtout les centrales nucléaires, car elles ont un coût de production non nul et doivent vendre leur électricité, pour le nucléaire existant, autour de 50 à 60 euros le mégawattheure pour être rentables. »

Justifier de nouveaux réacteurs

Autre effet néfaste, EDF doit continuellement ajuster la production de ses centrales nucléaires pour faire face aux afflux d’électricité solaire et éolienne, équilibrer le réseau et réduire les pertes financières. Cette modulation, dont le volume a atteint 33 TWh en 2025, entraîne des coûts plus élevés car elle use plus rapidement les équipements. « Si ces situations se multiplient, elles finiront par affecter la rentabilité », rapporte Bastien Cuq.

Déjà, fin 2025, la situation économique du groupe restait fragile : sa dette était abyssale (51,5 milliards d’euros), à l’heure où il doit investir 25 milliards d’euros par an pour le prolongement du parc nucléaire existant et la construction d’une série d’EPR2, et même 30,7 milliards par an d’après la Cour des comptes.

Car l’enjeu est aussi, pour EDF, de démontrer l’utilité de la construction de nouveaux réacteurs. Annoncé en février 2022 par Emmanuel Macron lui-même, le programme de six EPR2 a vu son coût augmenter de 40 % depuis 2022, pour atteindre 72,8 milliards d’euros (hors coût de financement) fin 2025 — un Everest en période de disette budgétaire. « Emmanuel Macron a annoncé la mobilisation du livret A, ce qui signifie moins d’argent pour le logement social. Il y a un véritable problème de financement », rappelle Benoît Cuq.

L’ombre des data centers

Dans cette situation et à travers ce plan, EDF cherche donc non seulement à électrifier les usages, mais aussi à créer des consommations qui n’existent pas encore. Exemple avec les data centers, dont la consommation a été évaluée entre 10 et 15 TWh en 2030 par RTE.

Une perspective particulièrement alléchante pour EDF, qui a lancé en mars 2025 un appel à projets pour l’implantation de centres de données à très haute puissance sur des sites dont elle est propriétaire, et annoncé fin 2025 être en discussion avec OpCore pour la construction d’un centre de données à 4 milliards d’euros sur une ancienne centrale thermique du groupe à Montereau-Vallée-de-la-Seine (Seine-et-Marne). Or, pour ce type d’installations qui accompagnent l’essor de l’intelligence artificielle, la frontière entre électrification d’usages existants et création de nouveaux besoins est bien mince.

« Une partie de l’enveloppe pourrait contribuer à ramener sur le territoire national des usages qui étaient auparavant réalisés à l’étranger. Là, ce n’est pas une question d’électrification, mais plutôt de souveraineté numérique, ce qui se défend, juge Bastien Cuq. Mais s’il s’agit d’en additionner d’autres, ce n’est pas de l’électrification, mais une consommation électrique supplémentaire. »

« Ce plan d’EDF est orienté selon ses intérêts »

Autre exemple avec le soutien aux camions électriques. Plusieurs pistes existent pour électrifier le fret routier : l’hydrogène, le gaz dans la perspective qu’il devienne renouvelable, les biocarburants et l’électricité, solution privilégiée par l’exécutif.

Ainsi, dès septembre 2023, le gouvernement a lancé un appel à projets doté d’une enveloppe de 60 millions d’euros pour favoriser l’achat de camions et autocars électriques et l’installation de bornes de recharge, et 40 millions d’euros supplémentaires aux producteurs de poids lourds électriques. Problème, il ne s’agit pas d’un consensus, car « beaucoup de personnes défendent la place du gaz renouvelable ».

« J’ai l’impression qu’EDF et le gouvernement profitent de ce plan d’électrification pour ancrer le poids lourd dans l’électrique. Une fois le réseau électrique déployé, ils pourront dire : “Ce n’est pas nécessaire de développer un réseau d’hydrogène ou de gaz supplémentaire, car nous avons déjà une solution électrique qui fonctionne et dispose de bornes” », analyse l’ingénieur.

Qui ajoute : « Ce plan d’EDF est orienté selon ses intérêts, et pas forcément ceux de la transition énergétique. Ces intérêts sont en partie alignés, mais on oublie complètement des objectifs comme l’efficacité énergétique ou la sobriété, car le groupe a intérêt à produire et vendre le plus d’électricité possible. » Reste à voir comment il s’articulera avec le plan d’électrification du gouvernement qui devrait être dévoilé dans la semaine, et à quel point ce dernier sera ambitieux et doté de moyens.

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