EDITO - Enquête sur la terreur capitaliste

6 décembre 2014 / Hervé Kempf (Reporterre)

Les forces de l’argent et du productivisme adoptent la stratégie de la tension : détourner la colère populaire vers ceux qui refusent la destruction du monde.


Jeudi 4 décembre, le quotidien L’Opinion a barré sa Une d’un grand titre "Enquête sur la terreur écologiste". Le lecteur était censé y apprendre, au long de deux pages perlées de fautes d’orthographe et de grammaire, que des écologistes - "quelques centaines" - faisaient régner... la terreur chez les patrons d’entreprises autour des sites du Testet, de Notre Dame des Landes et de Roybon. On apprenait de M. Eric Denecé, directeur du Centre français de recherche sur le renseignement, qu’à Sivens et à Notre Dame des Landes, on avait "affaire à des activistes obtus, méchants et dangereux". D’où lui venait cette connaissance si intime et pleine de nuances des habitants des zones à défendre ? De l’opération du Saint Esprit, puisque ni lui ni les journalistes de L’Opinion n’ont été sur les Zad et que le site de ce brillant expert ne livre aucun document sérieux sur la "menace écologiste".

Mais, au fond, peu importe. Le pesant travail de L’Opinion ne vise pas à informer, mais à créer un climat de violence. Et il n’a de sens que si l’on sait que cette feuille, dirigée par Nicolas Beytout, a reçu, comme l’a montré Mediapart plus de dix-sept millions d’euros des milliardaires Arnault, Bettencourt et autres oligarques. Comme si Les Echos, Le Monde, Le Figaro, Le Point, L’Express, Valeurs actuelles ne suffisaient pas aux capitalistes français pour imprimer leur pensée dans l’opinion publique...

Il faut cependant, avant d’expliquer de quelle stratégie relève ce pamphlet, rappeler quelques évidences. S’il est exact que quelques entreprises participant à la destruction de l’environnement sur des projets dont elles connaissent parfaitement les tenants et les aboutissants en sont empêchées par des citoyens/activistes/militants, il n’y a là rien que de compréhensible : au regard de la gravité de la crise écologique, de plus en plus nombreux sont les gens qui n’acceptent plus que l’on agisse de manière irresponsable. A ces dirigeants d’entreprise de faire leur choix. Mais parler de "terreur", alors qu’aucun cas de violence physique n’est attesté à l’encontre de travailleurs ou de patrons, est un mensonge grossier.

Ces actes de désobéissance civile, au demeurant, découlent du sentiment d’impuissance qui finit par saisir les citoyens : que faire quand, après avoir respecté les règles, suivi les procédures, répondu aux enquêtes publiques, ils constatent, comme à Roybon, comme à Sivens, comme à Notre Dame des Landes, que, malgré des avis défavorables des enquêteurs, des Commisions officielles de protection de la nature, des avertissements de la Commission européenne, le gouvernement, les barons locaux et quelques entreprises continuent à détruire forêts, zones humides, campagnes ?

La colère vient aussi quand la justice applique si obstinément la règle du "deux poids deux mesures", quand le porte-parole d’un syndicat paysan important est menotté, placé en garde à vue, puis convoqué de manière répétée par la gendarmerie, alors que les actes bien plus graves et destructeurs du syndicat dominant, la FNSEA, restent impunis. Quand un jeune homme, Enguerrand Delanous, coupable d’avoir lancé un fumigène - qui n’a blessé personne - est maintenu en prison pour un an malgré un avis de libération anticipée par le juge d’application des peines - alors qu’aucune sanction d’aucune sorte ne touche les responsables policiers qui ont tué Rémi Fraisse ou blessé des dizaines de personnes par flash-balls.

Employer le mot de "terreur" à l’encontre des écologistes quand on se tait obstinément sur les violences et les crimes de la police est simplement, Monsieur Nicolas Beytout, une saleté.

La stratégie de la tension

Mais le vilain travail de M. Beytout, de ses employés et de ce type de presse financée par l’oligarchie s’inscrit dans une stratégie délibérée, s’inscrivant dans la dérive autoritaire de l’oligarchie que j’ai décrite par ailleurs. A un moment où le capitalisme n’a plus de perspective d’avenir, sinon de transformer toujours davantage les biens communs de l’environnement - l’air, la terre, l’eau - en marchandises, et où les tensions sociales et écologiques deviennent de plus en plus fortes, il évolue vers un régime autoritaire.

Et comme l’exercice brutal du pouvoir de l’Etat, de plus en plus illégitime, et l’accentuation de la répression policière ne suffisent pas à imposer le silence aux protestations populaires, on tente d’allumer des contre-feux au sein de la population. Il s’agit de détourner la colère des couches paupérisées ou affaiblies par le capitalisme lui-même - les agriculteurs ruinés par la course au productivisme, les petits patrons acculés par le système financier - vers les écologistes. Ceux-ci, en contestant la "croissance" et les "projets de développement", empêcheraient la prospérité de revenir.

Ainsi Xavier Beulin, président de Sofiprotéol et de la FNSEA, n’hésite pas à parler de "djihadistes verts" tandis que Nicolas Beytout titre sur la "terreur verte". Imaginons de Mme Duflot ou M. Bové emploie un tel niveau de langage à l’égard des destructeurs de l’environnement : quel hourvari entendrait-on ! Mais M. Beulin, M. Beytout, peuvent inciter les agriculteurs et les patrons à la guerre civile, cela ne déclenche nulle surprise dans les médias dont je dirai en forme de litote que, s’ils ne sont pas aux ordres, ils manquent singulièrement de sens critique.

Ainsi voit-on des milices surgir, blesser le porte-parole du Collectif pour la sauvegarde de la Zone humide du Testet, M. Lefetey (lire ici),...

... ou mener des manifestations où l’on appelle ouvertement "à la mort des écolos" : « Ecolos et loups à mort », « Mort aux éco cons », ou « Écolos, zadistes, on vous pèlera un par un », slogans criés et affichés le 5 novembre à Carcassonne, lors d’une manifestation organisée par la FNSEA - les manifestants ont par ailleurs gravement endommagé le portail de la Direction départementale de l’Equipement, sans qu’aucune poursuite ait été engagée.

- A Carcassonne, le 5 novembre -

- A Carcassonne, le 5 novembre -

Cette stratégie conduit directement à ce qu’en d’autres temps on aurait appelé fascisme : un Etat gouverné par une alliance entre le capital et un pouvoir violemment répressif, et où les libertés sont réduites à quia, l’opinion publique étant soigneusement orientée par un système médiatique appartenant aux maîtres de l’argent.

Nous n’en sommes hélas plus aux prémisses. Il importe que le mouvement écologiste, social, citoyen, quel que soit son nom, le mouvement qui rassemble celles et ceux qui n’acceptent plus la destruction organisée du monde et de ce qui le rend humain, il importe qu’il prenne conscience de la stratégie de tension maintenant lancée par le capitalisme finissant.


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Source : Hervé Kempf pour Reporterre.

Dessins : Tommy Dessine.

Photos : Reporterre.


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