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ReportageMines et métaux

Quand le changement climatique accélère la ruée vers l’or en Ouganda

Une femme Karamojong tente de trouver des pépites d’or aux abords du village de Loolung, en filtrant la terre creusée par les hommes de sa famille, dans la région du Rupa, la plus pauvre d’Ouganda.

À la suite de sécheresses répétées, l’extraction de l’or a remplacé les activités pastorales en Ouganda. Mais le recours au mercure, un métal extrêmement polluant, empoisonne l’eau et contamine les habitants.

Loolung (Karamoja, Ouganda), reportage

« Il faut creuser la terre pour récupérer l’or à l’intérieur. » Assis dans sa tranchée, Kheriza Nayenan frappe inlassablement de son marteau la pique métallique qu’il tient contre le sol avant de récolter les gravats. Comme tous les jours, le jeune homme s’est levé tôt pour se rendre dans les mines artisanales du village de Loolung, dans la région ougandaise du Karamoja, dans le nord-est du pays.

Comme lui, une dizaine d’hommes s’affairent au fond d’autres fossés, aux abords du lit d’un ruisseau asséché en cette fin de saison des pluies, dans les derniers jours d’octobre. À leurs côtés, dans des bassines, des femmes mélangent avec de l’eau les débris recueillis par les mineurs pour y déceler quelques pépites du métal doré, vendues 15 000 shillings (environ 35 centimes d’euros) par carat. « J’ai commencé il y a près de six ans. C’est devenu un travail beaucoup plus stable que l’élevage », explique le mineur.

© Louise Allain / Reporterre


Dans le village, la majorité des habitants, traditionnellement des pasteurs semi-nomades, ont abandonné leurs troupeaux il y a quelques années. Dans cette région aride, les épisodes de sécheresse intense se multiplient du fait du changement climatique : le dernier, début 2022, a causé la mort de plus de 2 000 personnes, principalement de malnutrition. « Le climat de plus en plus difficile affecte énormément les récoltes et les troupeaux. Les vols de bétail et l’insécurité se sont également accentués ces dernières années, poussant beaucoup d’éleveurs à se lancer dans des activités d’orpaillage », explique Joyce Gloria Nayot, travailleuse communautaire [1].

15 tonnes de mercure par an

Une ruée vers l’or qui s’est développée depuis les années 2010, attisée par l’installation de plusieurs compagnies minières étrangères — principalement chinoises — dans la région. Les mines artisanales, créées et gérées par les communautés locales, continuent de représenter 90 % de la production nationale selon la dernière étude des autorités ougandaise datée de 2019. La majorité de l’or est exportée, surtout vers les Émirats arabes unis.

« Avec l’augmentation des extractions minières, on enregistre de plus en plus de cas de pollution, et ce depuis 2018 », s’inquiète cependant l’activiste Frank Lopeyok Mosky, basé à Moroto, ville principale de la région. « Beaucoup de mineurs emploient du mercure pour séparer l’or des gravats récoltés plus facilement, car ils n’ont pas de solution de rechange, mais le produit lourd peut être dangereux dans son utilisation. » Considéré par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) comme l’un des dix produits chimiques « extrêmement préoccupants pour la santé publique », l’usage du mercure est prohibé par la loi ougandaise. Pourtant, les autorités nationales considèrent que près de 15 tonnes sont employées chaque année dans les mines aurifères artisanales du pays. 

Un jeune enfant de la commune de Lokales, vivant à proximité d’une mine d’or installée par l’entreprise chinoise «  Evergrand  », présente des irritations cutanées au visage qui, selon les élus locaux, sont liées au rejet de produits toxiques dans les rivières alentours. © Clément Di Roma / Reporterre


Dans la localité de Lokales, dans le sud du Karamoja, l’infirmière Winnie Nelima reçoit depuis près d’un mois de plus en plus de patients affectés, selon elle, par les activités d’extraction. « C’est en grande majorité des enfants ou des travailleurs. Ils ont pour la plupart des éruptions cutanées, sur les mains, le visage, les parties du corps qui ont touché de l’eau contaminée. »

Quelques centaines de mètres derrière sa clinique, l’entreprise minière Evergrande Resources Co Ltd, enregistrée depuis 2020 en Ouganda, surplombe une rivière asséchée, à proximité de nombreux orpailleurs informels des villages voisins.

« Cinq de mes chèvres sont mortes après avoir bu de l’eau contaminée »

Inspectant les quelques flaques restantes du point d’eau, Paul Lodepa, élu local, pointe du doigt l’eau stagnante aux couleurs arc-en-ciel, juste en dessous des installations de la société. Selon lui, les problèmes sanitaires se sont développés avec le début des activités d’exploration de l’entreprise, il y a quelques mois.

« La couleur et la matière compacte de l’eau sont un signe de la présence des produits chimiques, dit-il. Nous pensons que l’eau mélangée au mercure utilisée par l’entreprise est versée dans la rivière, et elle nous empoisonne, nos enfants et nos troupeaux. »

«  La couleur et la matière compacte de l’eau sont un signe de la présence des produits chimiques  », explique l’élu local Paul Lodepa. © Clément Di Roma / Reporterre


À ses côtés, plusieurs enfants présentent des éruptions cutanées sur le cou et le visage. Un peu plus loin, de jeunes mineurs informels creusent encore le lit de la rivière à la recherche d’eau propre. « L’un des problèmes, c’est qu’on ne sait pas quels seront les effets du mercure sur notre santé à long terme, que ce soit des cancers, des problèmes pour les femmes enceintes, ou autre », s’inquiète-t-il.

Selon l’OMS, l’exposition au métal lourd peut entraîner des problèmes neurologiques et de développement cognitif, notamment pour les jeunes enfants et les fœtus.

Le premier point d’eau à plusieurs kilomètres


Certains mineurs, comme Wesley Loripo, préfèrent désormais chercher de l’eau en amont de l’entreprise pour éviter les risques de produits chimiques. « Tous mes enfants sont atteints. Et il y a quelques jours, cinq de mes chèvres sont mortes après avoir bu de l’eau contaminée. Ce n’était jamais arrivé avant », raconte le père de famille. « Si ça continue comme ça, personne ne pourra survivre », soupire-t-il.

Contacté, le codirecteur d’Evergrande Resources Co Ltd, Rogers Okello, rejette ces accusations. « Nous n’utilisons pas de mercure dans notre compagnie, contrairement aux mineurs artisanaux », affirme-t-il. 

Wesley Loripo, un habitant de Lokales, affirme avoir perdu plusieurs chèvres suite à une maladie, quelques jours après que les bêtes aient bues l’eau de cette rivière, où des produits toxiques seraient déversés par la mine chinoise selon les élus locaux. © Clément Di Roma / Reporterre


Selon l’activiste Frank Lopeyok Mosky, le problème de contamination de l’eau est désormais récurrent dans la région du Karamoja. « La pollution est d’autant plus grave dans cette région que la sécheresse limite déjà les ressources accessibles aux communautés », dit-il. Les premiers points d’eau sont situés à plusieurs kilomètres de Loolung.


Autre enjeu autour de l’or bleu : la concurrence entre les besoins des mineurs et les activités domestiques est quotidienne. « Le triage de l’or demande beaucoup d’eau, qui manque parfois pour d’autres nécessités », reconnaît la travailleuse communautaire Joyce Gloria Nayot.

Pas question cependant de s’éloigner pour les travailleurs. « Même si c’est difficile, maintenant que nous n’avons plus de troupeau, c’est la seule activité pour gagner un peu d’argent », dit le mineur Kheriza Nayenan.

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