En Allemagne, un camp climat pensé selon les principes féministes queers

Durée de lecture : 8 minutes

4 janvier 2020 / Sonia Conchon (Silence)



En septembre 2019, plus de 600 activistes ont participé au camp climat Free the soil, à Brunsbüttel (Allemagne) pour bloquer l’usine du géant norvégien des engrais azotés de synthèse Yara. Originalité de ce camp et de cette action de désobéissance civile : leur organisation suivant des principes féministes queers.

  • Brunsbüttel (Allemagne), reportage

Le féminisme queer s’oppose de manière radicale à toutes les formes de patriarcat, en incluant les personnes de tous les genres. Il se veut actif et inclusif, et s’avère être un cadre fantastique pour organiser un camp d’action. En effet, bien des personnes restent souvent en marge des mouvements militants ou de l’action directe, car elles ne se sentent pas représentées dans les prises de décision, ou tout simplement ni bienvenues ni à l’aise.

« Dans notre lutte pour la justice climatique, alimentaire et agraire, et contre le système capitaliste, nous voulons façonner nos actions et nos communautés à l’image du futur pour lequel nous nous battons », déclare le manifeste du camp Free the soil. Retroussons-nous les manches !

Durant la COP23 à Bonn, en 2017, des tracts Free the soil ultracolorés ont fait leur apparition au Sommet des peuples pour le climat, un événement alternatif tenu en parallèle des rencontres officielles. Ils annonçaient une action de désobéissance civile de masse contre l’agriculture industrielle en 2019.

Le collectif danois à l’origine de l’initiative est composé d’activistes expérimenté·es dans le domaine de la justice climatique, de l’agriculture et des solidarités Nord-Sud. Ses membres sont majoritairement des femmes et des personnes de [genre non binaire | Personnes dont l’identité de genre ne s’inscrit pas dans la norme binaire : elles ne se ressentent ni hommes ni femmes, estimant être entre les deux, un « mélange » des deux, ou aucun des deux.]. Au cours de diverses rencontres en Europe et à force de réseautage, elles ont rassemblé assez d’organisations et d’individus pour former les nombreux groupes de travail nécessaires à l’organisation du camp et de l’action.

L’inclusivité ne se décrète pas ; elle se prépare et se vit dès le début d’un projet 

Deux ans plus tard, le projet s’est bel et bien concrétisé : du 19 au 25 septembre 2019, plusieurs centaines de personnes ont campé à environ 80 km de Hambourg pour participer à l’action de désobéissance civile, assister à de nombreux ateliers et discussions, et vivre ensemble de manière non hiérarchique, dans le respect et la bienveillance. Deux groupes rassemblant 500 activistes ont bloqué pendant 26 heures les entrées principales de l’usine Yara, le numéro 1 mondial des engrais azotés de synthèse (près de cent personnes sont restées au camp — cuisine, équipe juridique, presse, personnes qui ne voulaient pas faire partie de l’action — ou dans les environs — soutien logistique).

Dans le camp, que ce soit autour de la cuisine autogérée, dans les ateliers, derrière le micro en assemblée plénière ou dans les groupes de travail (logistique, facilitation, presse…), on remarquait une grande ouverture : toute personne était invitée à participer, à animer une activité, à partager son avis. Pour cela, divers outils ont été utilisés dès le début de l’initiative. En effet, l’inclusivité ne se décrète pas ; elle se prépare et se vit dès le début d’un projet.

Tout d’abord, les réunions et assemblées ont suivi un processus réfléchi, animé par un groupe de facilitation. En apprenant des expériences passées ou des écueils rencontrés, les facilitatrices et facilitateurs ont su encourager la participation de chacun·e, en tenant compte des dynamiques souvent observées dans les groupes. Par exemple, il arrive souvent que des hommes prennent beaucoup d’espace et de temps dans les discussions, ou que des personnes ne donnent pas leur avis car elles sont plus réservées que d’autres. Il faut savoir intervenir au bon moment, distribuer les temps de parole, demander aux intervenant·es de privilégier un langage clair… Faciliter une réunion ne s’improvise pas, mais la pertinence des échanges vaut bien les efforts investis.

Le camp climat a affiché sa solidarité avec les zapatistes.

Ensuite, la langue peut aussi limiter la pleine participation aux discussions dans un mouvement international. Au camp, au lieu d’adopter l’anglais comme langue de communication par défaut, Free the soil a encouragé les participant·es à s’exprimer dans leur langue autant que possible. Le collectif Bla est venu avec son équipement de traduction simultanée, et des volontaires ont interprété les interventions en français, allemand, anglais et même danois. Cette attention constante devient vite naturelle : même autour du feu de camp, on peut organiser des traductions chuchotées, et ainsi inclure tout le monde dans les échanges.

Enfin, le camp disposait de toilettes accessibles, d’un lieu calme pour se reposer, et d’une équipe dédiée au bien-être des participant·es. Un détail qui n’en est pas un pour la moitié de la population : des protections menstruelles étaient disponibles et bien visibles près des toilettes.

En prenant soin les uns des autres

À Free the soil, on a pu remarquer une grande liberté dans l’expression des identités : chacun·e est libre d’être soi-même, bien au-delà des rôles genrés traditionnels. Les qualités dites « féminines » ou « masculines » sont partagées par des personnes de tous genres. De plus, on évite de glorifier la prise de risque ou la force physique au détriment de la solidarité ou de l’écoute. La culture du remerciement et de la valorisation de toute participation est très vite contagieuse : à force d’être remercié·e pour une tâche effectuée, quelle qu’elle soit, on finit par remercier à son tour les autres. Cela permet de rendre visible la participation consciente et bénévole, et d’encourager la bienveillance mutuelle.

Dans le camp et dans l’action, la fin ne justifie pas des moyens qui laissent des personnes de côté, surtout quand on peut faire mieux et autrement. Le but de l’action, bloquer Yara, est tout aussi important que la manière dont on l’atteint, en prenant soin les un·es des autres. Si dans un groupe on se met soudainement à courir, est-ce que tout le monde peut suivre ? Si quelques personnes décident seules de forcer un barrage de police, que feront les autres ? Quels mots utilise-t-on ou non dans nos chants ? Soyons lucides et cohérent·es : pour se battre ensemble contre un système injuste, il faut s’élever contre les slogans homophobes, et questionner les prises de risques individuelles qui affecteraient le groupe tout entier.

C’est en réfléchissant collectivement aux moyens d’action et à leurs conséquences que Free the soil permet encore une fois d’assurer la participation du plus grand nombre. Cela dit, en parallèle de l’action de masse, des petits groupes affinitaires pouvaient tout à fait organiser des actions différentes et peut-être plus risquées. L’équipe juridique du camp s’est dite déterminée à soutenir tout le monde ! Que ce soit en cuisine, sur un tripode ou au téléphone avec les médias, l’important était de se sentir capable de participer à son niveau.

Les activistes devant l’entrée de l’usine Yara, le 23 septembre 2019.

Au vu du nombre de personnes présentes, de l’atmosphère dans le camp, et de la couverture médiatique de l’action en Allemagne, Free the soil a été un franc succès. Des mouvements très variés sont venus de toute l’Europe du Nord : militant·es pour les droits des animaux, membres d’organisations pour l’environnement, collectifs contre l’extraction des énergies fossiles, étudiant·es… Des activistes de Radiaction et des Brigades d’action paysannes ont aussi fait le déplacement en car depuis la France et la Belgique. Pour Noé, de Radiaction, « l’agriculture est un thème systémique. Le focus de Free the soil sur les engrais est très intéressant, c’est un thème oublié, car on parle beaucoup plus souvent des OGM ou du glyphosate. » Tout comme elle, de nombreuses personnes sur place sont impressionnées par la qualité des ateliers et discussions et par l’organisation collective sans faille.

Il est rare, dans un camp et dans une action de cette ampleur, de voir autant de sourires et de constater que même les gens les plus impliqués prennent le temps de se reposer. Free the soil nous prouve que l’épuisement, les conflits, les discussions sans fin et les frustrations ne sont pas intrinsèques à l’activisme. Bien sûr, il reste bien des points à améliorer… Mais la perspective féministe queer de Free the soil nous apporte une bouffée d’air frais et nous fournit un modèle à suivre pour avancer dans nos mouvements, ensemble.


Blocage d’une usine d’engrais azotés

Le 23 septembre 2019, 500 personnes venues de nombreux pays ont bloqué durant de nombreuses heures un site de l’entreprise Yara, premier producteur mondial d’engrais azotés, près de Hambourg. Cette action constitue la première d’une vaste campagne contre l’agriculture industrielle portée par le collectif européen Free the soil et inspirée par le mode d’action du mouvement Ende Gelände, qui exige la sortie du charbon. Les activistes dénoncent les conséquences de l’agriculture industrielle et de l’élevage intensif sur le climat notamment (entre 21 % et 37 % des effets climatiques humains viennent de ces activités). La production d’engrais azotés implique un recours massif aux énergies fossiles.






Lire aussi : En Allemagne, 400 activistes ont bloqué une usine d’engrais chimiques

Source : Article transmis amicalement à Reporterre par Silence.

Photos : © association Aseed Europe

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