En Italie, des aéroports fantômes coûtent une fortune aux collectivités

Durée de lecture : 7 minutes

19 juin 2014 / Andrea Barolini (Reporterre)

Dans la Vallée d’Aoste, un aéroport a fermé peu après son ouverture à cause du manque de fréquentation. A Salerne, au sud de Naples, un autre aérodrome accueille cinq passagers par jour... Deux exemples cuisants de projets inutiles, imposés contre l’avis de tous, et qui coûtent des dizaines de millions d’euros à la collectivité.


Ce qui impressionne le plus lorsqu’on se trouve près de l’aéroport régional « Corrado Gex » de la Vallée d’Aoste, c’est le silence. Un silence interrompu uniquement par le vent qui traverse les Alpes et se pose sur l’asphalte vide. Aucun vrombissement de moteur, pas le moindre bruit.

L’aérogare est fermée depuis plusieurs années : sans passagers, sans avions, sans futur. Mais avec une lourde facture à payer pour la collectivité.

Le « Corrado Gex » aurait dû être « l’aéroport des 4.000 », juste au centre de la région alpine, entre les sommets du mont Blanc, du Grand Paradis, du Cervin et du mont Rose. La destination de dizaines de milliers de visiteurs chaque année, selon les prévisions erronées des institutions italiennes, qui voyaient l’aéroport comme un outil indispensable pour le développement du tourisme.

Une transformation inutile

Situé sur le territoire du village de Saint-Christophe, à deux kilomètres du chef-lieu Aoste, l’aérogare a été édifié dans les années 1950. Pendant des décennies, il a été surtout connu pour le vol sportif, à cause des courants ascensionnels générés par les montagnes.

« Autrefois, raconte à Reporterre Alberto Bertin, conseiller régional du groupe Alpe (Autonomie, liberté, participation, écologie), le “Corrado Gex“ était le paradis des planeurs et des deltaplanes. Ici, des records de vol en montagne ont été établis. Mais en 2004 l’administration régionale a décidé d’en faire un véritable aéroport commercial ».

Une transformation que personne ne considérait comme nécessaire : « Ni la Confindustria (l’association des industriels italiens, ndlr), ni les commerçants ne l’ont demandée. Surtout parce qu’on n’est qu’à quatre-vingt kilomètres de l’aéroport international de Turin et à une centaine de kilomètres de celui de Genève », poursuit-il.

Mais malgré l’évidente inutilité, l’administration locale a décidé de financer des travaux d’aménagement, en se disant convaincue d’atteindre les résultats estimés dans le projet de 2004 : un trafic de 42 000 à 49 000 passagers par an.

Une échec cuisant... que la collectivité devra payer

Mais la réalité a été catastrophique. Depuis 2004, seulement trente-six personnes ont atterri à Aoste, notamment dans la saison 2010-2011, alors qu’une liaison avec la ville française d’Angers était établie : quatorze vols prévus, dont quasiment la moitié annulés à cause du manque de réservations.

« En outre, souligne Bertin, sur les huit vols effectués, quatre ont atterri ailleurs à cause des mauvaises conditions météo, qui ne sont pas du tout rares ici. Malgré le manque total de passagers, la région a signé un contrat de deux millions d’euros par an pour l’entretien de l’aéroport. Et puis, il faut ajouter les dépenses liées à la présence des sapeurs-pompiers. Sans compter les policiers, dont le coût est difficilement estimable, car c’est l’administration centrale qui paie. Au total, on peut affirmer que le prix de l’aéroport fermé est d’environ cinq millions d’euros par an : un gaspillage gigantesque ».

Surtout, la durée des contrats signés par la région Vallée d’Aoste en 2004 est de trente ans ! Ne serait-ce que pour l’entretien ordinaire, il faudra littéralement jeter chaque année par la fenêtre soixante millions d’euros d’argent public. « Sauf si on décide de payer les pénalités et d’annuler les accords. Cela va coûter cher, mais peut-être s’agit-il de la seule solution soutenable », ajoute le conseiller régional.

« Mais la société qui gère actuellement l’aéroport est propriété de la région à 49 %, explique à Reporterre Paolo Meneghini, ancien président de l’Aeroclub Aosta, et donc je ne comprends pas pourquoi ils n’arrivent pas à trouver une solution raisonnable ».

Un projet voué à l’échec dès le début

Au contraire, la région voudrait relancer à nouveau le projet, avec l’objectif d’établir une liaison aérienne avec Rome, la seule qui serait à son avis utilisée (surtout par les personnalités politiques, ce qui a fait parler d’un « jouet des administrateurs »). En juillet 2013, l’Enac (la direction générale de l’aviation civile italienne) avait signé un accord avec la compagnie aérienne suisse Darwin Airlines qui aurait du garantir les vols vers la capitale.

Le PDG de l’entreprise avait déclaré : « On va partir le 30 septembre et on va transporter 12-13 passagers sur chaque vol ». C’est-à-dire 6 400 par an : un chiffre bien loin des 49 000 prévus en 2004, mais qui aurait quand même fait démarrer réellement l’aéroport. La Commission européenne, toutefois, a annulé le contrat, parce que la compagnie est extracommunautaire, et cela l’empêchait d’obtenir des subventions publiques de la part des institutions italiennes.

« C’est le projet lui même qui ne marche pas, observe Meneghini, parce qu’il faut considérer que l’affaire ne deviendrait rentable pour une compagnie aérienne qu’avec un niveau minimum d’un million de passagers par an. En fait, la région aurait dû indemniser 1,8 millions d’euros par an à Darwin Airlines pour les vols Rome - Aoste ».

En outre, si la zone est magnifique pour le vol sportif, les vents compliquent fortement l’atterrissage éventuel de grands avions : « Ici, explique Meneghini, les procédures de décollage et d’atterrissage sont spéciales : les pilotes sont obligés d’obtenir une formation spécifique.

Et puis, avec un trafic aérien important les problèmes de pollution environnementale et acoustique se multiplieraient. La vérité c’est que la décision, à l’origine, n’était pas raisonnable. C’est comme si j’avais acheté une Ferrari à la place de ma voiture : je n’aurais pas su comment la conduire et je n’aurais pas eu l’argent pour l’entretenir… ».

Mille kilomètres plus bas, un autre aéroport fantôme

Mille kilomètres au Sud d’Aoste, l’aéroport « Salerno-Costa d’Amalfi », en Campanie, est quasiment dans la même situation. Edifié en 1926 pour des finalités militaires, il a été aménagé en 2007 pour devenir un aéroport commercial.

L’idée à la base du projet était de garantir aux touristes des vols directs pour la « Costiera » (la Côte Amalfitaine). Mais il y a déjà un aéroport très proche : celui de « Naples Capodichino » qui n’est qu’à 70 km du village d’Amalfi.

Par conséquent, s’il y a eu, en 2008, 18 000 passagers à l’aéroport de Salerno, le chiffre a baissé à moins de 4 000 l’année suivante. Et la fréquentation est restée très modeste (sauf en 2011, où 24 000 personnes ont utilisé la structure) jusqu’à 2013, année durant laquelle il y a eu… cinq passagers par jour (1 800 par an).

Depuis son inauguration, il a été fermé trois fois pour manque de vols. Et aujourd’hui, sur le site officiel, la page des horaires est complètement vide : « Bientôt disponible », dit l’annonce laconique.

L’entêtement des autorités

Malgré tout, dans les derniers mois, les autorités italiennes ont tenté de relancer encore le « Salerno-Costa d’Amalfi ». Le 17 janvier, le ministre des Transports a présenté un plan pour les aéroports italiens, en incluant celui de Salerno dans les structures considérées « d’intérêt national ».

Un élu du Parti démocratique, Fulvio Bonavitacola, avait contesté la décision du gouvernement, en expliquant que « l’aéroport est dans la liste alors qu’il n’a absolument pas les caractéristiques pour y être inclus. La piste d’atterrissage a seulement 1.500 mètres de long et est inadéquate pour les grands avions ». Où donc est l’intérêt national de continuer à payer pour un tel aéroport ?

La perte annuelle, en effet, atteint les 2,4 millions d’euros selon les informations parues dans le quotidien italien Il Mattino. Tandis que le coût total pour les travaux de 2007 et pour l’entretien ordinaire (3,5 millions d’euros par an) a été estimé à quelque cent millions d’euros.


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Source : Andrea Barolini pour Reporterre

Photos :
. Chapô : La Stampa
. Avion neige : Aéroport Vallée d’Aoste
. Salle d’attente : Non solo aerei

Lire aussi : Il y a trop d’aéroports en France, jugent les professionnels de l’aérien


Cet article a été rédigé par un journaliste professionnel et a entrainé des frais. Merci de soutenir Reporterre :

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