En Nouvelle-Calédonie, de jeunes Kanaks se lèvent contre l’industrie du nickel

3 novembre 2018 / Delphine Bauer et Marion Parent (Reporterre)

Depuis le XIXe siècle, l’industrie du nickel fait la pluie et le beau temps en Nouvelle-Calédonie. Mais le coût environnemental et social de l’extraction ne va plus de soi, en particulier chez les jeunes Kanaks, comme le montre le blocage d’un site de la côte orientale de l’île de la Grande-Terre.

  • Kouaoua (Nouvelle-Calédonie), reportage

Plus on s’approche de la commune de Kouaoua, située sur la côte est de la Nouvelle-Calédonie, plus la présence du site minier de Méa, ouvert en 1977, apparaît au grand jour. Alors que la végétation luxuriante semble impénétrable, entre néfliers et banians, ces arbres aux racines multiples, un sillon aérien métallique tranche le fragile équilibre de ce camaïeu de verts. C’est la « serpentine », le deuxième plus grand convoyeur de minerai du monde. Long de 11 km, elle part du site pour se jeter dans la mer, d’où le nickel est chargé sur des minéraliers afin de partir pour être transformé. Dans cette région vallonnée, le site de Méa, géré par la Société Le Nickel (SLN), est un gros pourvoyeur d’emplois avec plusieurs centaines de postes directs. Trente millions de tonnes de nickel ont été extraites ici depuis un peu plus de quarante ans.

La « serpentine », convoyeur à bande minier rectiligne de 11 km de long.

Pourtant, il y a deux mois et demi, la concorde a volé en éclats. Le 6 août, une soixantaine de jeunes Kanaks, issus des tribus voisines, ont décidé d’occuper l’accès à la mine pour protester contre les conséquences écologiques de l’exploitation et le projet d’ouverture de trois nouveaux gisements. Ils y ont fait brûler des pneus : quelques jours plus tard, la SLN a décidé de fermer la mine, considérant que la sécurité de ses employés n’était plus assurée, notamment à cause des multiples incendies qui avaient ciblé la « Serpentine ».

 « Quand j’étais petit, nous allions à la pêche. La rivière regorgeait de saumons noirs, de merlus ou de crevettes. Ce n’est plus le cas aujourd’hui »

Fin octobre, les jeunes militants étaient toujours postés à l’entrée du site. Au bout d’un chemin cabossé de terre ocre, parsemé de carcasses carbonisées de voitures, restes de la colère des premiers jours, des tentes de fortune, recouvertes de toile d’un beige terne ont été installées, ainsi qu’un réchaud et une grande table de récupération où sont pris les repas en commun. Dès le mois d’août, des négociations ont été lancées, faisant se rencontrer les différents acteurs du terrain, la SLN, la Province [la collectivité], mais aussi les chefs coutumiers [chefs de tribu] et l’État, qui joue ici le rôle de médiateur.

Le campement des jeunes de la tribu de Méa.

Quand nous avons rencontré les membres du collectif, le blocage était arrêté pour une semaine, le temps pour la SLN de se positionner sur la dernière revendication des jeunes militants : la fermeture définitive du périphérique ouest, tandis que les travaux des trois nouveaux sites prévus ont bien été suspendus. Les employés de la SLN « y ont coupé des chênes-gommes centenaires et endémiques. La procédure coutumière [en théorie, si l’un des coutumiers refuse, le projet n’est pas adopté] n’a pas été respectée », s’énerve Linda, 45 ans, technicienne des travaux environnementaux à la SNL depuis quinze ans, mais qui a rejoint le collectif par solidarité. « Les lieux qu’ils veulent détruire sont aussi des lieux de reproduction des notous, une espèce de gros pigeons endémique de la Nouvelle-Calédonie », s’inquiète-t-elle.

Le visage encadré de longues dreadlocks, vêtu d’un simple short et allant nus pieds, Nimoou Amori, l’un des fondateurs du collectif, revient de la rivière, où il s’est baigné, se reconnectant avec les éléments naturels. Pour les Kanaks, le lien avec l’environnement est fusionnel, chaque être vivant ou arbre étant une émanation des esprits des anciens. « Quand j’étais petit, nous allions à la pêche. La rivière regorgeait de saumons noirs, de merlus ou de crevettes. Ce n’est plus le cas aujourd’hui », déplore-t-il. À ses yeux, la SLN — que nous avons contactée mais qui ne nous a pas répondu — en serait responsable. Par ailleurs, Nimoou Amori constate que le niveau de l’eau a considérablement baissé. « Quand la rivière sera sèche, que vont devenir les trois tribus ? » s’interroge-t-il, sachant que les Kanaks pratiquent une chasse et une pêche de subsistance. Quand il va se promener au bord de la rivière, le longiligne trentenaire se désole de voir les gravats charriés par la mine qui viennent progressivement combler le lit, favorisant ainsi les coulées de boues.

Nimoo Amoury, l’un des porte-parole du collectif des jeunes opposants kanaks, dans la rivière de son enfance.

Accroché à la plus grande tente, le slogan rédigé à la peinture « Nous revendiquons notre droit à une part de soleil comme n’importe quel peuple indépendant » résonne comme le cri d’une jeunesse qui aspire à plus de justice sociale. En Nouvelle-Calédonie, les Kanaks souffrent en effet toujours de discriminations dans le secteur de l’emploi et de l’éducation. Ils sont davantage touchés par le chômage que la moyenne calédonienne. Dans la commune de Kouaoua, les membres du collectif aimeraient recevoir plus que les miettes de l’industrie minière. « La montagne génère des milliards. Mais nous, qu’est-ce qu’on a gagné ? » demande Nimoou Amori. Il dénonce l’absence de services publics, de pharmacie, de magasins, de médecins ou presque. « Il faut que la mine investisse dans le développement. C’est une ville-dortoir », lance-t-il. Et diversifier l’économie pour sortir du tout nickel semble indispensable.

Imaginer que la Nouvelle-Calédonie puisse se passer du nickel est illusoire 

S’il a beau dire que « ce n’est pas un combat politique ni de syndicaliste, mais le combat de jeunes pour l’environnement », il y a dans le discours de Nimoou Amori des revendications qui dépassent le champ environnemental.

La « serpentine » se termine dans la baie de Kouaoua, où des mineraliers récupèrent le nickel.

De mémoire kanak, « c’est la première fois qu’on voit des jeunes se lever contre les vieux coutumiers », précise Linda. En effet, au fil des réunions de médiation, le fossé s’est creusé entre les générations. « Les jeunes pensent avoir été trahis par les anciens et les anciens exigent le respect de la part des jeunes », poursuit-elle. Car les « vieux », c’est-à-dire les coutumiers anciens, qui ont pratiquement tous travaillé pour la mine, ont, pour un certain nombre, passé un accord avec la SLN sur l’exploitation des nouveaux gisements sans obtenir le consentement de l’ensemble des tribus. « Ils ont été “achetés” par la SLN, avec des contrats », accuse Nimoou Amori. Du côté de la mine, ces deux gros mois de blocage ont déjà coûté l’équivalent de 11 millions d’euros, selon les Nouvelles calédoniennes, mettant en péril les objectifs annuels de production. Sur la page Facebook du collectif « Halte à la pollution », initié par les jeunes, les commentaires traduisent aussi les craintes de la population. « Qu’avez-vous à vendre autres que des discours idéalistes ou profession de foi face à ceux qui vivent aujourd’hui même la perte de leur emploi ? » demande ainsi un internaute.

Linda, 45 ans, technicienne environnementale sur le site minier de la SLN depuis 15 ans, a décidé de rejoindre les jeunes opposants.

Imaginer que la Nouvelle-Calédonie puisse se passer du nickel est illusoire : le secteur représente 10 % du PIB de l’île, et pourvoit environ 3,5 % des emplois du territoire (mais 20 % de l’emploi privé). Le chercheur Christophe-Pierre Pantz, docteur en géopolitique, spécialiste de la question territoriale kanak, estime que les « entreprises du nickel ont globalement eu une conscience sociale, afin de garantir la paix sociale, en tentant d’impliquer les populations locales ». Des tentatives qui n’ont pas toutes abouti, comme en témoigne la situation à Kouaoua. Pour Gilbert Tuyuienon, membre du FNLKS (parti indépendantiste), et ancien maire de Canala, où se trouve aussi un site minier, il est clair que les sociétés minières d’aujourd’hui doivent s’impliquer davantage du point de vue environnemental, social, comme du point de vue des hommes. Et veiller à recueillir, « avant toutes les autorisations minières, le consentement éclairé et partagé des populations », insiste-t-il. Sans ce consentement, point de salut. Le mouvement de Kouaoua, minoritaire dans le paysage politique, marque-t-il une nouvelle étape dans la construction des projets miniers ?


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Source : Delphine Bauer/Youpress pour Reporterre

Photos : © Marion Parent/Reporterre
. chapô : Des chênes-gomme centenaires, une espèce endémique, ont été abattus sur l’un des sites de la mine, ce qui a ulcéré les jeunes.

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