Ouvéa, une île paradisiaque rongée par le changement climatique

20 juillet 2018 / Estelle Dautry et Victor Point (Reporterre)

L’île française d’Ouvéa, en Nouvelle-Calédonie, peine à lutter contre les conséquences du changement climatique. La perspective de déménager heurte les tribus du nord de l’île, dont le rapport à la terre est sacré.

  • Ouvéa (Nouvelle-Calédonie), reportage

Dans les années 1960, un roman à l’eau de rose japonais a qualifié Ouvéa d’« île la plus proche du paradis ». En la survolant à bord d’un avion d’Air loyauté en provenance de Lifou, l’île voisine, on peut le croire. Ouvéa est une île toute en longueur. Une plage de 25 km borde le lagon. Les couleurs sont éclatantes. Rendez-vous est pris dans le nord de l’île, dans le district de Saint-Joseph. C’est ici qu’il y a urgence.

L’île d’Ouvéa, au large de la Nouvelle-Calédonie.

Tout commence par une rencontre avec le chef de tribu. À Ouvéa, chaque morceau de terre appartient à quelqu’un. Il n’y a pas de clôture, pas de terrain délimité, mais le visiteur doit montrer patte blanche. Un chef doit connaître le motif de votre visite. La chefferie, cette case immense entourée de poteaux de bois, qui sert pour les cérémonies, est vide. On s’arrête à l’épicerie, où on nous indique la case du porte-parole de la chefferie. Poeta Bagna est affable et accueillant. L’homme nous sert la « boisson nationale », un nescafé, en quantité. « Revenez le soir et on se mettra dans la case, on boira du vin toute la nuit ! » À 68 ans, il est porte-parole de la tribu Héo, et adjoint à la culture de la mairie d’Ouvéa. Il est indépendantiste, comme l’immense majorité des Kanaks qui peuplent l’île.

« Pour avoir de l’eau, maintenant, on est obligé de payer » 

La route passe devant chez lui ; au-delà, c’est la mer. « Il y a 40 ans, des courses de chevaux étaient organisées sur la plage. Elle s’étendait sur plus de 50 mètres. Il y a des repères qui ne trompent pas. Avant, il y avait une avancée de terre sur la mer. Elle a complètement disparu. On voit désormais toute la côte, jusqu’au sud. Les tribus voisines, je ne les voyais pas. Ce sont ces petites choses-là qui montrent que ça s’est dégradé vite. » Poeta n’écarte pas les erreurs humaines. « Un ingénieur maritime est venu il y a quelques mois. Il nous a expliqué que plusieurs constructions, notamment des rampes pour les bateaux et un mur de remblais, bloquaient les courants marins. On a détruit ces constructions rapidement. » À certains endroits, le sable est revenu. Des mesures qui ne sont que du « sans regret ». C’est-à-dire que, quelle que soit l’évolution du climat, elles serviront toujours à retarder l’échéance. « J’ai retenu ce qu’il nous a dit : moi, je suis là pour vous conseiller mais je ne suis pas venu pour arrêter les eaux, ça ne fera que retarder la montée de la mer. Un jour, Ouvéa va disparaître. Ce ne sera pas pour notre génération, mais celle de nos enfants ou de nos petits-enfants », s’émeut le Kanak.

Poeta Bamya, 68 ans, porte-parole de la chefferie d’une des tribus du nord d’Ouvéa.

Il n’y a pas que l’eau de mer qui menace Ouvéa. Le manque d’eau potable est une nouveauté. Les puits d’eau douce, naturellement présents sur l’île, se sont peu à peu asséchés ou ont été contaminés par de l’eau salée. Deux usines de dessalement d’eau sont en fonctionnement, une dans le nord et une dans le sud. Une troisième devrait voir le jour au centre. « Pour avoir de l’eau, maintenant, on est obligé de payer », dit Poeta.

Le lendemain matin, nous avons rendez-vous à l’église. Un prêtre vient spécialement à Ouvéa bénir les premières ignames de la saison. Chaque famille vient faire une offrande. « Mais les ignames sont moins grosses qu’avant. Déjà, les jeunes ne s’intéressent plus à la culture traditionnelle. Même ma femme, qui passe beaucoup de temps aux champs, n’y arrive plus. Il fait trop sec », explique Poeta. La bénédiction des ignames est suivie cette année d’un enterrement. Le prêtre ne vient pas toutes les semaines, les offices sont mutualisés.

« Mais, là-bas, toutes les terres appartiennent déjà à des tribus. Il n’y a pas de place pour nous » 

Sur l’île, deux religions cohabitent : catholique et protestante. Avec elles, deux langues, le iaai et le faga-uvea. Les deux populations, mélanésiennes et polynésiennes, se croisent mais se mélangent peu. Les premiers mariages mixtes ont moins de 50 ans. Albert Ouaeignepe, protestant, adjoint au maire chargé de l’environnement, nous attend à la sortie de la messe. Ancien pêcheur professionnel, il a accepté de nous montrer les traces du réchauffement climatique. Depuis dix ans, la mairie d’Ouvéa prend des mesures. En 2007, les bateaux de croisière, trop polluants, ont été interdits dans les eaux de l’île. La discussion a duré plusieurs années. La décision a été prise grâce aux témoignages des pêcheurs. Les fonds, après l’amarrage des paquebots, étaient très endommagés. Les compagnies, qui transportent principalement des touristes australiens, continuent à s’arrêter sur l’île voisine, Lifou. Une escale de quelques heures, et une manne pour les tribus locales. Mais Ouvéa tient bon.

Les racines mises à nue signalent l’érosion.

Il y a quelques jours, un cyclone est passé. Des coraux et des coquillages, un mélange appelé le belaï, ont été déposés sur la plage par les courants. Devant nous, plusieurs hommes s’activent pour tout ramasser. Albert observe le ballet, impuissant. « Le belaï sert depuis toujours pour faire le sol dans les cases ou devant les cours. Ça ne fait que quelques années qu’on sait qu’il ne faut pas y toucher. Tous ces coquillages sont importants pour que le sable ne disparaisse pas. Mais c’est trop difficile de faire changer les habitudes en disant aux gens “Vous ne pouvez plus ramasser les coquillages, à la place vous devriez acheter du gravier au magasin”. Ça ne marche pas. » Dès que du belaï échoue quelque part, toute la tribu se passe le mot. En quelques jours, tout a disparu.

Pour ralentir l’inéluctable, les acteurs locaux demandent notamment aux habitants de ne plus ramasser le « belaï »,
 un mélange de coraux et de coquillages rejeté par l’océan après les cyclones.

Une marche le long de la plage suffit pour se rendre compte de l’urgence de la situation. Ici, un arbre déraciné ; là, le bord de la route grignoté par la mer. Derrière nous, un petit cimetière et la certitude qu’un jour, il sera sous l’eau. Toujours le même constat : il y a dix ans, la plage s’étendait encore sur plusieurs mètres de large. Avant, c’était des dizaines de mètres. Un terrain de foot entier tenait sur le sable.

« En 2016, les gens de Tuvalu, sont venus ici, c’était les premiers migrants climatiques, ils ont partagé leur histoire avec nous. Ça a été un grand moment d’émotion, parce qu’on sent bien qu’ici, on sera les prochains, et qu’il faudra aller sur la Grande Terre, l’île de Nouméa. Mais, là-bas, toutes les terres appartiennent déjà à des tribus. Il n’y a pas de place pour nous », explique Albert Ouaeignepe. Rien n’est prévu. Le sujet n’est pas encore discuté à l’échelle de la province ou du gouvernement.

Le sentiment d’être inaudible domine 

Depuis 2008 et le classement du lagon d’Ouvéa au patrimoine mondial de l’Unesco, dans chaque tribu, il y a un responsable qui alerte sur le changement climatique. Les infos remontent ensuite à la gouvernance coutumière et on en parle au gouvernement de la province des îles Loyauté, mais le processus est très lent.

L’alerte est donnée régulièrement, mais, dans ce bout de Pacifique, le sentiment d’être inaudible domine. En partie aussi parce que, comme Ouvéa est française, c’est Paris qui est invité à parler des conséquences du réchauffement climatique sur la scène internationale. Albert Ouaeignepe envie les Fidji ou le Vanuatu, invités régulièrement à témoigner. Une ONG tente de changer cette impuissance. Basé en Australie et en Nouvelle-Zélande, 350.org récolte les témoignages des populations menacées par le réchauffement climatique dans le Pacifique. Ses membres se nomment eux-mêmes les « guerriers climatiques du Pacifique ». Billy Cava, un Calédonien de 28 ans, en fait partie. On le rencontre à Nouméa. « J’ai entendu parler de 350.org à l’université du Pacifique, à Fidji. Ici, on sent bien que la saison des pluies est plus intense. Les anciens nous le répètent. Mais la Nouvelle-Calédonie est bouffée par l’industrie minière, alors personne n’ose se battre. Les trois usines de nickel fonctionnent au charbon, et polluent autant qu’elles peuvent. Dans la région de Houaïlou, sur la côte est de la Grande Terre, il y a eu un affaissement à cause du nickel qui est ramassé en surface. La montagne s’est affaissée sur une tribu. »

Un enterrement. Les cimetières sont presque toujours en bord de mer. C’est tout un mode de vie et des terres ancestrales, chargées de symboles et d’histoires, qui sont menacés par la montée des eaux et l’érosion.

L’objectif des militants de 350.org est d’humaniser le changement climatique, le rendre moins technique. Alors Billy Cava se rend régulièrement à Ouvéa. Passe du temps dans les tribus. En novembre 2017, il s’est rendu à la COP23, à Bonn, en Allemagne. Sur place, il a évoqué Poeta, Albert et leur mode de vie menacée.


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Lire aussi : La nature, l’alliée à ne pas oublier dans la lutte contre le changement climatique

Source : Estelle Dautry pour Reporterre

Photos : © Victor Point/Reporterre
. chapô : À Ouvéa, après la messe.

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